I. Id sine ulia voluptate demlitimuSy dit le latin
Malherbe, ii 36
66t LES EPtTRES DE SÉKÈQUE.
ÉPÎTRE LXXm.
Anouiourr. — - 1. Les lages honorent daTantage les rok et les uafiftrats que ne font les courtisans, l'ambitioD deaqoeb n*a poînt dt mesures. — II . Les sages sont plus obligés anx rois da lûen de la paix que le reste des hommes. — III. L'homme de bien est semblable à Dieu. — IV. Par quel moyen on peut derenir bonuBe de bien.
I. C*est une opinion mal fondée à mon avis, de penser que la philosophie rende ceux qui la suivent réfraclaires, et contempteurs des rois et des princes, et ^généralement de tous ceux qui sont au gouvernement de TEtat. Au contraire, je n*en trouve point qui les respecte davantage, comme certainement ils en ont beaucoup d*occasion;€«r à qui est-ce que les magistrats font plus de bien, qa*à ceux qui *- , par leur sage administration , ils donnent mojen de vivre en repos et, sous la tranquillité publique, continuer la résolution qu'ils avoient prise de s^employer à la vertu? Ne doit-on pas croire qu'ils honorent, comme leurs propres pères, ceux qui leur sont cause d'un si grand bien , et pour le moins plus que ne font ces esprits brouillés à qui leurs maîtres ne sauroient tant faire de bien qu'ils ne croient leur en être dû de reste, et qn^en leurs comptes la mise ne soit toujours plus grande que la recette? Une libéralité n'est pas sitôt en leurs mains qu'ils n'en attendent une autre, comme si le manger leur faisoit venir la faim. Or il est impossible que celai se
I. Cest le texte de 1639; il faut sans doute lire à qui. L*édidoo de 1645 a la leçon toute différente, que voici : « qu'à ceux qoi, par leur sage administration, treuvent moyen, etc. »
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souvienne de ce qu'il a reçu, qui se prépai'e encore à recevoir. Le plus grand mal qui soit en la cupidité, c'est ringratitude. Ajoutez à cela, pour une règle qui n'a point d'exception, que ceux qui sont du monde et de la ooior regardent toujours ceux qui sont plus, et jamais ceux qui sont moins. Un qui les précède les gène plus ^*un nombre infini qu'ils précèdent ne les réjouit. C'est le vice ordinaire de toute ambition de ne regarder jamais derrière soi; et non-seulement de l'ambition, mais de toutes cupidités, parce qu'elles commencent toujours par k fin. Mais quand un esprit pur et net a laissé le monde, h cour et \ei affaires , pour s'adonner à de plus dignes oecapations, il ne faut point douter que de bon cœur il n^aime ceux par qui ses méditations sont hors de trouble et de tumulte; et qu'en cette affection il n'ait ^ plus de gloire que nulle autre, parce qu'il est seul qui reconnoît àts personnes qui ne le pensent point avoir obligé. Ceux qui par leur instruction l'ont rendu capable de la vertu ; et ceux qui sous leur sauvegarde lui donnent moyen d'en faire les exei-cices, lui sont en un même rang. Il les révère également. Oui , mais il y en a d'autres qui l'ont en leur protection '. — -Qui vous dit le contraire?
II. Mais entre plusieurs qui par une même faveur de temps et de vent sont arrivés au port, les plus obligés à Neptune sont ceux qui ont chargé des choses les plus
I. Noos aTons sum le texte de Fédition de i645; celles de i639 et 1648 donneut par erreur il n'est pour ii n^ait. A la ligne suivante, iLfaot sans doute, au lieu de nulle ^ qui n'a point ici de sens, lire nul. La le^n des manuscrits de Sénèque est : Solumque Ulis graïuUum testimonium reddu, et magnam rem nescientibm débet; mais Moret avait «■badtné soUu à soltim, et les éditeurs venus après lui avaient adopté cette correctfon.
a. Encore une phrase qui n*a point de sens : il faut évidemment substituer oc qui sont 9 ou c qu'ils ont » à c qui l'ont. » ^erum altos quoque, dit Sénèque, rex viribus suis protegit.
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précieuses : un marchand plus qu*un passager, et entre les marchands, ceux qui ont de Tor et de Tambre ou de la conssenille^, plus que les autres, qui n^ont que je ne sais quelles friperies dans le vaisseau, plus propres pour sa bourre que pour autre chose. Ainsi, bien que ce bénéfice de paix soit universel, si est-ce qu*il semble toucher aucunement de plus près ceux qui s'en servent à des choses de plus de profit. Ceux qui suivent les grands ont bien souvent plus d'affaires, et les esprits plus traversés en la paix qu'en la guerre. Pensez- vous que ceux qui ne se seiTcnt du repos de la paix que pour être en des festins avec des femmes, et pratiquer une infinité de ces vices d'où il est impossible de les tirer autrement qu'en faisant recommencer la guerre, lui soient aussi obligés conune ceux qui l'emploient en la seule école de vivre bien? sinon que peut-être vous estimez le sage si déraisonnable, que pource que la paix est une chose commune, il ne veuille pas qu'il lui en coûte rien en particulier. Je sais bien que le soleil et la lune n'éclairent pas pour moi seul, et cependant je ne laisse pas de leur avoir de l'obligation. Ten ai aussi de même aux saisons de l'année et à Dieu qui les tempère. Et néanmoins je ne suis pas si présomptueux de croire que ce soit en ma faveur que leur règlement ait été fait. L'avarice malavisée des honmies a fait cette différence de posséder et d'être propriétaire, parce qu*eUe ne pense rien avoir que ce qui est à elle en particulier. Le sage au contraire n'estime rien si bien à soi que les choses où le reste des hommes participe avec lui ; comme de fait ce qui les rend communes, c'est le droit que chacun a de s'en servir. Vous ne sauriez avoir si petite part d'une chose , que cela ne la vous rende conmiune ; mais
I. ConssenilU (cosseniiie, 164 5), cochenille. Il y a simplement duo» le texte : qui odores ac purpuras et aura pensatufa portahat.
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ces biens qui sont grands, et qui véritablement se peuvent appeler biens, ne se partagent pas de cette façon. Chacun n^en emporte pas sa pièce; ils sont possédés tous entiers. En un don qui se fait, on prend ce qui est ordonné par tête ; en une distribution de viande et en telles autres choses qui se prennent avec la main, tout en va par morceaux. Mais ces biens indivisibles, la paix et la liberté, tous entiers appartiennent à un particulier, aussi bien qu*au général. C*est pourquoi le sage considère qui est celui par qui il en a la jouissance, par qui il n'oit point d'alarmes, par qui il n'est point appelé ni aux guets, ni aux gardes, ni cotisé pour les impositions que les nécessités de la guerre font mettre sus, et reconnoit que ces commodités lui viennent de ceux qui ont le gouvernement entre leurs mains. Une des premières et principales leçons de la philosophie, c'est de connoître bien ce qu'on doit et le bien payer. Or quelquefois pour être quitte, il suffit de l'avouer. Le sage donc avouera qu'il a beaucoup d'obli- . gation à ceux c[ui, par leur administration et sage conduite, lui font avoir ce profond repos et de quoi pouvoir, sans divertissement aux occupations publiques, employer son temps à sa discrétion.
O Mélibée, etc J.
m . Si Tityre a une si grande obligation à celui qui Ta
I. Malherbe a pris ici d^assez grandes licences avec le texte de Sénèque et les citations de Virgile {Églogue I, v. 6, 7, 9, 10). Voici le latin :
a O Melibcee, Deus nobis haec otia fecit! « Namque erit ille mibi semper Deus. 1
Si illa quoque otia multum auctori suo debent, quorum munus hoc maximum est :
« Ille meas errare boves, ut cemis, et ipsum c Ludere quœ vellem calarao permisit agresti ; »
quanti aestimamus hoc otium quod interDeosagitur^qucdDeosTacit?
566 LES ÉPlTRES DE SÉNÈQUE.
mis en un repos où tout ce qu*il a de commodité c'est que ses bœufs ont de F herbe et qu'il peut sonner dn chalumeau quand il lui plaît, quelle devons-nous avoir' i ceux qui nous en donnent un' où nous ne sommes pas tant compagnons des Dieux, comme Dieux mêmes? Je le vous dis à bon escient, Lucilius, il n y a point de plus court chemin pour aller au ciel que celui que je vous montre. Sextius disoit ordinairement que Jupiter n'étoit pas davantage qu'un homme de bien. Jupiter a bien plus de quoi bailler aux hommes; mais de deux honunesde bien, le plus riche n'est pas le meilleur, non plus que, de deux pilotes qui sont aussi bons l'un que Tautre, tous ne direz pas que celui soit le plus suffisant, qui a le plus grand et le plus beau vaisseau. Qu'est-ce qa*a JujHter plus que l'homme de bien? Si vous me dites que sa bonté dure plus longtemps , je vous réponds que le sage ne s'estime pas moins pource que sa vertu ne &it pas tant de chemin : comme de deux sages, celui qui meurt en une vieillesse décrépite n'est point plus heureux que celui de qui la vie se termine en peu de temps. Dieu tout de même passe bien le sage en nombre d'années, mais il ne le passe pas en félicité. La vertu ne se mesure pas à l'aune; la plus longue n'est pas la meilleure. Je vous avoue que tout est à Jupiter, mais il en baille la jouissance aux autres. Toute la commodité qu'il en tire, c'est qu'il est cause que d'autres en tirent de la commodité. Le sage est aussi content de voir les richesses possédées par les autres, et en fait aussi peu de cas que Jupiter. Encore il a cet avantage que ce que * Jupiter ne les désire point, c'est parce qu'il n'en peut user, et lui au contraire en
I. Dans rédition de 164 5 : c quelle la devons-nous avoir, s a. Un repos.
3. Ce que y ce fait que. Le sens est : « que si Jupiter ne les désirr point, c'est parce que... >
ÉPlTRE LXXIIL 56:
peut user et cependant ne les désire point. Pour ce, rangeons-nous à r opinion de Sextius : suivons le chemin qu'il nous montre; oyons-le crier :
C'est par ici qu'on monte dans les cieux^
IV. C'est par frugalité, c'est par tempérance, c'est par magnanimité. Les Dieux ne sont ni superbes ni envieux. Comme quelqu'un se présente pour monter, ils sont aussitôt disposés à le recevoir et lui tendre la main. Vous étonnez-vous d'ouïr dire qu'un homme de bien aille trouver les Dieux? Dieu vient bien trouver les hommes, et qui plus est, se loger dans les honmies. Vous ne voyez point un homme avoir l'âme bonne, que Dieu ne soit chez lui. Il y a dans les corps humains des semences de divinité, lesquelles cultivées par une bonne main, sortent semblables à leur origine; et par une mauvaise, meurent incontinent, conmie semées eu terre stérile et marécageuse : tellement que pour le blé qu'on pensoit avoir, la récolte ne sera que d'aubifoin et de pavot ^.
I. Virgile, Enéide, li¥. IX, t. 641. Sénèque a substitué hac à sic dans l'hémistiche ^*il cite [sic itur ad astra),
9. Auhifoiny bleuet. Il y a dans le latin créât purgamenta pro frugihus.
ÉPÎTRE LXXrV.
Ahgumkrt. — I. L'honnête est le seul bien de Thomme. — II. La crainte des adversités et de la mort noas £ût vivre en alarme perpétuelle. — III. Le mépris des choses fortuites et de la mort nous rend heureux. — IV. La vertu n'a fiiute de rien. — V. Les Uens de l'Ame, et non ceux du corps, sont les vrais biens. -^ VI. Comne il faut user des biens extérieurs. — VII. La félicité ne dure pas longtemps. — VIII. Gomme il se faut fortifier contre les injures de la fortune. — IX. Louange de la vertu. — X. Qa*il ne dut point appréhender les maux à venir.
Votre lettre m'a fait plaisir, parce qu'elle m*a réveillé d'un endormissement où j*étois et m'a donné sujet de faire travailler ma mémoire, qui certainement devient paresseuse et commence déjà de s'appesantir.
L Mais pourquoi, Lucilius, ne voudriez-vous croire que le principal instrument de la félicité de Fhonmie, c'est de tenir pour indubitable qu'il n'y a point d*autre bien que ce qui est honnête? Certainement celui qui a cette opinion bien gravée au cœur, est heureux en soimême : qui ne l'a point, est sous la tyrannie de la fortune et dépend de la volonté d'autru^. Tantôt il pleurera de ses enfants qui seront morts; tantôt il s'affligera de ce qu'ils seront malades, et tantôt il aura de l'ennui de les voir mal vivants et débauchés. Un autre aimera passionnément la femme de son voisin; un autre sera jaloux de la sienne jusqu'à la fureur. Il s'en trouvera quelqu'un qui sera désespéré de n'avoir pu entrer en un état; et quelque autre si empêché du sien qu'il aimeroit mieux n'en avoir point.
II. Mais de toutes les causes de notre misère, la plus générale est la crainte de la mort; parce que de toutes
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parts elle nous menace, et que de tous lieux elle sort pour nous assaillir. C*est pourquoi, si nous ne délogeons cette peur de notre &nie, il se faut résoudre de vivre en alarme perpétuelle et, comme ceux qui sont en terre d'ennemi, ne faire autre chose que regarder à Tentour de nous et tourner la tête aussitôt que nous entendrons quelque bruit. Mous nous représenterons tantôt ceux qui ont été envoyés en exil, ou qui ont été nus hors de leurs biens; tantôt ceux qui ont faute en leur abondance, qui est^ la pauvreté la plus fâcheuse de toutes ; tantôt ceux qui ont fait naufrage ou souffert quelque chose de semblable, quand par la haine du peuple ou par Tenvie, qui est le plus dangereux ti*ait que la fortune tire contre les gens de bien, lorsqu'ils s'en doutoient le moins ils se sont trouvés frappés, conmie grain en temps calme ^, ou comme d^un foudre inopiné, de qui la chute a fait trembler tous les lieux d'alentour; car ainsi qu'en cet accident celui qui se trouve auprès du blessé n'est pas moins étonné que lui , tout de même aux inconvénients qui arrivent par une violence extraordinaire, comme quelqu'un est accablé de malheur, les autres sont tellement abattus de crainte, que la calamité de celui qui souffre n'est pas plus grande que de ceux qui considèrent qu'ils sont capables de souffrir. Il n'y a point d'homme qui ne s'émeuve, quand quelque orage surprend un autre au dépourvu. Nous sonunes comme ces oiseaux qui s'enfuient pour ouïr siffler une fronde : il ne suffit pas de craindre le coup , le bruit même nous épouvante.
III. Il n'est donc pas possible d'être heureux, sans dépouiller cette opinion ; car il n'y a rien d'heureux que ce