‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 31 sur 359 · LIVRE III. CHAPITRE IV. j · texte numérisé non relu

LIVRE III. CHAPITRE IV. j

nous rend capables de reconnoissance. Qui donne beaucoup à Tespérance ne réserve guère à la mémoire.

V. Ck>mme il est de certaines choses que depuis que nous les avons une fois sues nous les savons toute notre vie, et en est d'autres aussi qui s'oublient aussitôt qu'on discontinue d'y étudier, connne la géométrie, l'astrologie, rt telles autres sciences, où pour leur subtilité la mémoire ne trouve pas bien de quoi s'attacher; aussi y a-t-il des bienfaits si grands et si bien marqués, que la mémoire ne s'en peut perdre, et en est d'autres aussi, qui sont moindres, mais en plus grand nombre, et faits à diverses fois, qui pource qu'ils ne sont pas maniés à toute heure, et qu'on ne se soucie pas d'en faire la revue comme l'on devroit, s'écoulent facilement. Oyez un peu les harangues de ceux qui demandent quelque plaisir. Il n'y en a pas un qui ne jore que la mort même ne lui en ôtera pas la mémoire ; Tétemité est trop courte pour limiter la servitude qu'ils promettent; la perte de la vie est trop peu de chose pour être le témoignage de leur affection ; et sont bien marris qu'il ne se trouve enMre des submissions plus cérémonieuses et plus basses, pour s'engager avec plus d'humilité. A deux jours de là, ils commencent à tenir un autre langage; ces premières paroles leur puent, comme indignes d'un homme d'honneur; ils révoquent leurs promesses, et enfin par degrés arrivent à cette extrémité d'ingratitude qu'ils ne se souviennent du tout point qu'on leur ait fait aucun plaisir. Car celui qui oublie est tellement coupable d'ingratitude, que pour être innocent il suffit de n oublier point.

VI. Il y en a qui demandent pourquoi une action si mal voulue de tout le monde ne reçoit point de punition, et s'il seroit point bon que cette loi, qui est ordinairement traitée aux écoles, et que chacun approuve, par laquelle il est permis de pouranivre les ingrats par les rigueurs de

la justice, fût mise entre les ordonnances politiques. Poui"quoi non? puisque les villes mêmes s entrefout des reproches, et se demandent en uu siècle la revanche d'un plaisir fait en un autre. Nos prédécesseurs, de qui les déportements ont été si braves, n^ont jamais redemandé le leur qu'à leurs ennemis ; et en matière de bienfaits, comme ils étoient libéraux a les donner, ils étoient magnanimes à les prendre^. U n y a jamais eu nation que celle des Mèdes, qui ait donné action contre les ingrats : qui est un grand argument que ce n'est point chose qui se doive faire, puisqu 'ayant tous les peuples de la terre par un jugement universel consenti à la recherche de Thomicide, empoisonnement, parricide, sacrilège, et autres crimes qui sont punis partout, encore que selon les lois ils le soient diversement, cettui-ci toutefois, qui est plus ordinaire que nul autre, ne reçoit, punition en lieu du monde, bien que généralement il soit condamné partout. Ce n'est pas que nous lui donnions arrêt d'absolution; mais pource qu'on a considéré que l'estimation d'une chose incertaine seroit malaisée, nous nous sonunes contentés que la haine en fût le sapplioe, et qu'il demeurât au nombre des choses que nous laissons à la justice des Dieux pour les punir.

Vn. Pour moi, je trouve beaucoup de raison de n'en faire point de loi. Premièrement, si vous permettez la demande d'un bienfait, comme d'une somme due, ou d'un louage de maison, vous ôtez ce qu'il y a de plus beau et plus spécieux au bienfaire, qui est de donner, sans se soucier de perdre, et remettre la chose que l'on donne entièrement à la volonté de celui qui la reçoit. S'il en faut aller devant le juge, ce n'est plus un

I . Prendre^ qui se lit dans toutes les éditions, est certainement une faute ^nr perdre. Le texte latin est ptrdebant.

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bienfait , c^est tirent jtfièti'. Daymntage , la reconnoîsauioe étant faite avacîiécessîtë ne le sera plus avee gloire» et n y aura non pins de louange à rendre un bien- (ut, qu'à rendre un dépôt, ou payer une dette sans fiedro phider le créancier. Et de cette façon nous gâtons les deux plus belles actions* qui soient en la vie humaine, iure plaisir et le reoonnottre; car en quoi seroit estimable celui qui fait plaisir, s'il ne le fait qu'en intendon de le prêter; ni celui qui rend, s'il rend pource que c est force qu il le fasse, et non pource qu'il en a la volonté? Lagratitude n a point de gloire, si l'ingratitude a du péril. Ajoutez à cette considération , qu'il y auroit trop peu de cours et de jurisdictions au monde pour les différends qui naîtroient de cette loi ; car alors qui seroit le bienfaiteur si magnifique, qui ne plaidât pour avoir sa récompense, ni le rendeur si volontaire, qui devant que de rendre ne donnât la peine de plaider ? Nous sommes toujours passionnés à louer ce qui nous touche, et ne saurions faire plaisir de si peu de conséquence qui ne fut infini , si l'estimation dépendoit de notre jugement. Da\antage, tout ce qui peut tomber en dispute est compris dans quelques bornes, et n'est pas permis au juge d'en faire la décision à son plaisir. C'est pourquoi l'événement d'une bonne cause est toujours plus sûr entre les mains d'un juge qui est obligé aux formalités et règles portées par les ordonnances, suivant lesquelles il faut qu'il se contienne, que d'un arbitre, qui n'étant retenu d'aucune considération, ni pressé de scrupule quelconque, est libre de suivre ce que bon lui semble, et sans se lier à l'obsei'vation ni des lois ni de la justice, conforme son jugement au sentiment qu'il a de compassion et d'humanité ; et certainement en l'action d'ingratitude, le juge n'eût point eu de limites, mais se fût trouvé en campagne ouverte pom* faire tout ce que sa passion lui

58 TRAITÉ DES BIENFAITS D£,^ 3 ÉIfÊi2UË.

aoroit conseillé ; car tout le monde n^est pas bien Xmor Gord qae c'est que bienfait, et poar le regard de sa v»lear, toute l'importance seroit en Finterprétation qu'il plairoit au juge de lui donner. Il n'y a point de loi qip nous apprenne que c*«Bt qu'ingratitude; car assez so^ vent celui qui a rendu le plaisir qu'on lui a fait est ingrat, et celui qui ne Ta pdint rendu ne l'est pas. Et puja il se présente quelquefois des matières qu'un juge ignorant peut terminer. Quand la question est si la chose a été faite ou non, les témoins font le jugement de la cause. Quand on est en dispute de ce qui est raisonnable, on procède par la conjecture des volontés. Mais pour le regard des choses que la seule sagesse est capable de c^nnottre, il faut aller ailleui*s qu'aux sièges d'une jurisdiction ordinaire chercher un juge pour la décider.

YlII. Ainsi donc la chose a bien été trouvée d'assez d'importance pour être disputée devant un juge, mais on n'a pas pensé qu'il fût de juge qui eût de la suffisance et du mérite assez pour en ordonner. Et certainement vous ne vous en émerveillerez point, si vous épluchez particulièrement les difficultés où fût tombé celui qui eût eu la commission de faire le procès à un criminel de cette qualité. Quelqu'un a donné beaucoup, mais il est riche ; il ne se sent point de si peu de chose. Un autre en a donné autant, mais c'est plus que ne vaut tout son bien; c'est même somme, mais ce n'est pas même bienfait. Ajoutez-y encore ces considérations. Il a payé pour lui, et s'il ne l'eût fait, ses créanciers l'eussent fait mourir en prison. Oui, mais ce qu'il a payé pour lui, il l'a pris en son buffet. L'autre en a donné autant, mais il a fallu qu'il ait fouillé en la bourse de ses amis, qu'il les ait priés, et se soitobUgé à eux comme d'un plaisir singulier qu'ils lui ont fait. Ne trouvez-vous point de différence entre celui qui fait un plaisir bien à son aise, et sans qu'il lui

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