‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 32 sur 359 · LIVRE III. CHAPITRE VIII. Sg · texte numérisé non relu

LIVRE III. CHAPITRE VIII. Sg

ooùte rien, et un autre qui s'engage pour remédier à l'incommodité de son ami? Il est bien des choses que le temps peut faire grandes, mais non pas jusqu'au dernier degré. C'est un bienfait que le don d'un héritage si ample et si fertile, que le blé en soit à meilleur marché; c'est on bienfait qu'un pain en temps de famine; cest un bienfait que donner des provinces traversées de rivières navigables; c'est. un bienfait de montrer une fontaine à un homme si altéré que bien à peine il peut respirer. Qui sera le juge qui pourra faire ces comparaisons d'un bienfait à l'autre, et en examiner la proportion ? U n'est pas malaisé de dire son avis, quand il n'est question que de la chose simplement; mais quand il en faut juger la conséquence et le mérite, c'est où est la difficulté. Encore que les choses données soient semblables, elles peuvent être données d'une grâce si contraire, que le poids en sera bien différent. Cettui~ci m'a fait plaisir; mais ce n'a pas été de bon cœur , mais il n'a pas vécu depuis avec moi comme il avoit accoutumé. Il s'est fait longtemps prier avant que d'en rien faire. J'eusse mieux aimé que de bonne heure il m'eût dit qu il n'en feroit rien. Conmie voulez-vous qu'un juge se débrouille de toutes ces considérations, vu qu'il ne faut qu'une parole, qu'une in*ésolution ou une mauvaise mine, pour ruiner la grâce d'un bienfait?

IX. Mais que direz-vous qu'il y a des choses qui pource qu'elles sont fort désirées sont appelées bienfaits, et d'autres qui ne le semblent pas éti*e, pource qu'elles n'ont pas cette marque ordinaire, ni tant d'apparence que les autres, combien qu'elles soient plus grandes en effet. Vous appelez bienfait d'avoir donné à quelqu'un droit de bourgeoisie en une ville d'importance, de lui avoir fait avoir nu anoblissement, ou s'il étoit en peine pour quelque crimey l'en avoir tiré Mais de lui avoir donné un bon

élu TRAITÉ DES BIENFAITS DE SËNËQUE.

conseil, lui avoir rompu un mauvais dessein, lui avoir été le poignard qu'il s'alloit mettre dans le sein, Tavoir consolé en quelque extrême douleur, et comme il vouloit se précipiter après ceux qu'il l'egreltoit, lui avoir rendu le désir de vivre, F avoir assisté malade, lui avoir fait garder le régime nécessaire à sa guérison, lui avoir donné du vin en ses défaillances, et lui être allé quérir le médecin en un point où s'il ne fût venu c'étoit fait de sa vie, qui sera-ce qui en fera l'estimation ? qui sera-ce qui ordonnera qu'ils soient récompensés de semblables bienfaits? Il vous a donné une maison , mais moi , je vous ai averti de sortir de la vôtre, et qu'elle vous alloit tomber sur les épaules. Il vous a donné tout un héritage, mais moi je vous ai baillé un ais qui vous a gardé d'être noyé. Il s'est battu et a été blessé pour votre querelle, et moi je vous ai sauvé la vie pour n'avoir point parlé. Il y a beaucoup de façons de faire plaisir, et beaucoup de le reconnottre. C'est pourquoi ce sont disparités qu'il n'est pas bien aisé d'apparier. X. Davantage, il n'y a point de préfixion de jour à la reconnoissance d'un bienfait, comme au payement de l'argent prêté ; c'est pourquoi celui qui ne l'a point encore reconnu est toujours dans le terme de le pouvoir faire. Autrement dites-moi dans combien de temps l'on déclare un homme ingrat. En tous les bienfaits d'importance, la preuve ne peut avoir de lieu , car il n'y a bien souvent que deux qui en sachent rien ; sinon que nous voulions introduire une coutume de ne faire plus <le plaisir sans y appeler des témoins. Et après tout cela, quelle peine ordonnerons-nous aux ingrats ? Leur en donnerons-nous à tous une semblable, bien qu'il se trouvera tant de dissimilitude aux plaisirs qu'ils auront reçus? ou bien la ferons-nous différente, selon que le plaisir se trouvera plus grand ou plus petit ? Or sus, nous les condamnerons en une amende pécuniaii*e. Et que direz-vous de ceux qui sont obligés

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de la vie, et de plus encore que de la vie? Quelle peine leor baiUerez-vous? Moindre que le bienfait? Elle sera injuste. Ou aussi grande, et par conséquent capitale? Quelle inhumanité seroit-ce de vouloir qu'il n y ait point de différence entre la fin d'une tragédie et d'un bienfait! XI. Quelqu'un dira que les lois ont donné des privilèges aux pères et aux mères contre l'ingratitude de leurs enCEints, et que si on a eu quelque considération extraordinaire en leur endroit, il est des bienfaits de telle in^rtance qu'il ne seroit pas moins raisonnable d'en avoir. Ha réponse est, que pource qu'il étoit expédient qu'on fit des enfants, on a voulu que la condition de ceux qui en engendreroient fût sacrée, et les inciter par l'espérance de quelques avantages à une besogne exposée à toute sorte d'inconvénients. On ne leur pouvoit pas dire comme à ceux qui donnent : « Prenez garde à qui vous donnerez ; iaites^en l'élection en vous-mêmes. Si vous y avez été trompé une fois, trouvez-en quelqu'un où vous ne le soyez point. » En matière des enfants, ceux qui les font n'y ont que leur souhait ; leur jugement n'y contribue rien. C'est pourquoi pour les assurer en cette incertitude, il les a fallu gratifier de quelque chose. Il y a encore un autre point qui fait pour eux : c'est qu'après qu'ils ont fait do bien, ils recommencent, et ne sont jamais lassés d'en faire. Aussi il ne faut point craindre qu'ils mentent quand ils allèguent leurs bienfaits. Aux autres, il faut informer, non-seulement s'ils ont point été déjà payés, mais même s'il est vrai qu'ils aient fait plaisir; de ceux-ci les obligations demeurent pour toutes confessées. Et pource que les jeunes gens sont en un âge qui a besoin de conduite, ils leur ont été baillés comme magistrats domestiques, pour les retenir qu'ils ne fassent rien de mal à propos. Et puis l'obligation des pères envers leurs enfants étant partout une même chose, il a été aisé d'en faire l'estimation

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une fois pour toutes; au Heu que pour la diversité et dissimilitude des autres, les lois n'y ont pu donner de règlement, et ont jugé phis expédient de ne toucher à rien, que de tout gftter en les égalant.

XII. H y a des bienfaits qui coûtent beaucoup à ceux qui les donnent, et d'autres qui ne leur coûtent rien, mais qui ne laissent pas d'être bien grands pour ceux qui lés reçoivent. Quelquefois on donne à ses amis, et quelquefois à des gens qu'on ne connoit du tout point. Donnez à deux personnes autant à l'un qu'à l'autre; s'il y en a un de ces deux que vous n'ayez jamais connu auparavant, encore qu'il n'ait non plus reçu que l'autre, c'est lui qui vous est le plus obligé. Le plaisir se peut faire à un homme en beaucoup de sortes : tantôt en le secourant en sa nécessité , tantôt en l'avançant en quelque charge, et tantôt en le consolant quand il lui survient occasion de s'affliger. Il est des hommes que rien ne sauroit obliger davantage , que de les assister à supporter une douleur. Il en est qui estimeront plus qu'on ait fait quelque chose pour leur honneur que pour leur repos, et d'autres au contraire qui sauront plus de gré d'avoir été mis hors de quelque péril, que d'avoir été employés en quelque charge que ce soit. Tous ces bienfaits seroient ou plus grands ou plus petits, selon que le goût du juge auroit de l'inclination à prendre plutôt l'un que l'autre, si c'étoit à lui d'en faire l'élection. Si j'emprunte quelque chose, je la demande à qui bon me semble, et ^ choisis moi-même mon créancier ; mais un bienfait, je le reçois bien souvent d'un que je voudrois qui ne me donnât rien , et quelquefois même je suis obligé sans en rien savoir. Que ferez- vous? Direz-vous que cettui-là qu'on a chargé d'un bienfait sans qu'il en sût rien, et que s'il l'eût su il eût refusé, soit ingrat, et que celui qui en quelque façon qu'il reçoive ne s'acquitte j>oint, ne le soit pas?

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