‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 313 sur 359 · I. A ut JEtna tibi salivam movet^ dit le latin · texte numérisé non relu

I. A ut JEtna tibi salivam movet^ dit le latin

s. Cest-à-dire : plus nombreux que les grains de sable.

6i4 LES ÉPlTRËS D£ SÉNEQUË.

peut choir, ni si le feu par sa continuation lui mangert cette pointe qui la fait voir de si loin à ceux qui «ont sur la mer; mais je sais bien qu'il n'y a ni feu ni chute qui puissent abaisser la vertu. Sa majesté ne court point fortune comme les autres, rien ne Tavance ni recule : sa grandeur est fixe et ferme, comme celle des choses célestes. Faisons ce que nous pount>ns pour y monter : nous en sommes déjà bien avant; toutefois point trop, si nous voulons dire la vérité ; car ce n'est pas être bon, qu'être meilleur que les plus méchants hommes du monde. Un honune qui ne juge du jour que par soupçon, et à qui le soleîl n'éclaire qu'entre des nuages, n'a pas grand sujet de dire bien de ses yeux. Il est échappé d'être aveugle, mais il ne voit pas encore bien. Quand notre esprit, tiré des ténèbres où il est enveloppé , verra le jour non au travers d'un châssis, ou d'une vitre, mais à la campagne et en lieu tout découvert, et que remis en cet air qui lui est naturel, il aura repris la place qu'il avoit devant que de venir au monde, il aura alors de quoi se réjouir à bon escient. Son origine l'appelle en haut : il n'a que (aire d'être délié de ce coi-ps pour y aller. 11 y sera, pourvu qu'il dépouille ses vices , et que pur et léger il se dérobe aux choses de la terre et s'élève à la contemplation de celles du ciel. C'est à quoi nous devons travailler, Lucilius; c'est à quoi nous avons besoin de bander toute notre force.

III. Je veux que peu de gens le sachent et que personne n'en voie rien : il ne m'en chaut. La gloire est l'ombre de la vertu : maugré que nous en ayons, elle nous accompagnera. Mais comme l'ombre tantôt marche devant nous, et tantôt derrière, la gloire en fait de même; et plus elle demeure à nous venir trouver, il est certain qu'elle en est plus grande et plus claire, parce que l'envie ne la traverse plus. Combien de temps pensez-vous qu'on a tenu que

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Démocrite (ùt hors du sens? Combien a (kit de merveilles Socrate devant qu on ait parlé de lui? Et quant à Caton, on rignora tellement dans Rome, qu'il y i*eçut une infinité d'affi^onts, et jamais il n'y fîit connu pour juste, sinon qu'après qu'il fut perdu. L'injustice qu'on fit à Rutilius donna r^utation à sa prud'homie : en la pressant* on la fit luire; mais aussi, comme en remercia-t-il son malheur, et comme fit-il cas de son bannissement (je parle de ceux que la fortune a fait venir au monde en les en chassant ) ! Combien ont eu les siècles passés de grands et suffisants personnages, qui n'ont été reconnus qu'après qu'ils n'ont plus été ! Combien avons-nous aujourd'hui de noms illustres que la fortune n'a point mis entre les mains du peuple^ mais qu'elle-même est allé' quérir sous terre, pour les mettre au jom* et les publier ! Vous voyez comme on fait cas d'Épicure, et comme non-seulement les doctes, mais jusques aux plus ignorants l'ont en admiration. Il étoit d'auprès d'Athènes, et cependant on ne l'y connoissoit point; de là vient qu'ayant sui^vécu longtemps Métrodorus, en une sienne lettre où il parle fort honorablement de l'amitié qu'ils s'étoient portée il ajoute vers la fin que parmi tant de contentements qu'ils a voient eus ensemble, un des principaux avoit été le peu de bruit* qu'ils avoient en la Grèce, qui non-seulement ne les avoit point connus, mais qui presque ne les avoit pas ouï nommer. Ne faut-il donc pas avouer qu'on l'a trouvé quand il n'étoit plus, et que sa doctrine, pour le montrer aux siècles suivants, l'a tiré des ténèbres où le sien l 'avoit enseveli? Métrodorus même, en l'une de ses lettres, confesse qu'Epicure et lui ne furent pas bien connus; mais

I. C*e8t-à-dire : en i*oppriinant. Il y a en latin : dum violatur^ effuU'U.

a. A lU quérir^ sans accord du participe, dans toutes les éditions. 3. Bruit ^ réputation.

6i6 LES ÉPÎTRES DE SÉNEQUE.

qu'indubitablement il se promet qu'ils auront de la gloire, eux et tous ceux qui se rangeroient à leur opinion. La vertu n'est jamais cachée; et si elle Test, c'est plutôt notre dommage que le sien. Quand la malice la met au tombeau, ce n'est que pour un temps : il vient à la fin un jour qui l'en fait sortir. Un homme qui ne pense point au delà de son siècle, n'est pas né pour beaucoup de gens : il y a encore tant d'années et tant de peuples à venir après nous. C'est là-dessus qu'il faut jeter les yeux; quand l'envie feroit taire tous ceux qui sont au monde avec nous, il en viendra d'autres qui sans faveur et sans haine rendront témoignage à la vérité. La gloire qui vient de la vertu ne périt point. Je sais bien que ce qu'on dira de nous ne nous servira de rien, mais si est-ce plaisir de penser que tous insensibles conmie nous serons, la postérité fera cas de nous, et tiendra nos ouvrages entre ses mains. Au monde et hors du monde, la vertu reconnott ceux qui la suivent, pourvu qu'ils le fassent de bonne foi ; qu'ils ne se parant , ni fasdent, mais que surpris à l'improviste ils soient trouvés tout de même que quand ils sont avertis qu'on les va voir. La simulation ne sert de rien : il n'y a guère de gens qui ne conuoissent un visage où Ton a mis le blanc et le rouge. Prenez la vérité de quelque côté que vous voudrez : c'est toujours une même chose. Les déguisements n'ont rien de solide : la measonge n'est jamais bien épaisse. Vous n'en sauriez approcher si peu que vous n'y voyiez le jour à travers.

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