‹ Œuvres de Malherbe (volume 2)Chapitre 59 sur 359 · LIVRE IV. CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV. CHAPITRE XVIII

sang 9 qu'ils auront plus tôt épandu que désiré P Toutes ces bétes qui vivent aux solitudes ont de quoi se défendre. L'homme, comme exposé aux injures, est né sans armes. S'il a des dents et des ongles , c'est à tout autre usage plutôt qu'à le faire redouter. La société seule est le rempart de sa foiblesse et la couverture de sa nudité. La société le fait commander aux animaux les plus grands et les plus effroyables, au lieu que s'il étoit seul il ne seroit pas capable de contester avec le plus petit. Et par la société , combien qu'il soit né pour vivre en la terre, il ose entreprendre sur une autre nature, et rendre la mer une partie de sa domination. C'est en la société qu'il trouve le re* méde de ses maladies, l'appui de sa vieillesse et la consolation de sa douleur. C'est la société qui lui fait avoir du courage, parce que s'il est assailli de la fortune, il est assuré d'être secouru. Otez la société du monde, vous divisez l'unité du genre humain , sans laquelle la vie ne peut subsister. Or il n'y a point de meilleur moyen de l'ôter, que de tenir cette opinion , que l'ingratitude de soi n'est point évitable , mais seulement pour la crainte de quelque chose d'extérieur. Car combien y a-t-il d'hommes qui peuvent être ingrats sans craindre d'en être recherchés? Et puis, pensez-vous que celui qui reconnoît un plaisir par crainte, ait moins d'ingratitude que celui qui ne le reconnott du tout point ?

XIX. Un homme de bon sens ne craint jamais les Dieux. C'est l'imagination d'un furieux de redouter ce qui est salutaire. Où il y a de la crainte, il n'y peut avoir (l'amour. Et vous-même, Epicure, ne vous faites- vous pas un Dieu sans armes? Ne lui ôtez-vous pas les traits et les foudres, et ne le mettez-vous pas en un lieu séparé du monde, clos entre deux cieux d'un labyrinthe (le hautes murailles, hors du conmierce et de la vue, sans compagnie ni d'homme ni de bête, et sans matière de

iio TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE.

faire ni bien ni mal ? Ne lui bouchez-vous pas les yeux et les oreilles, pour ne savoir rien de ce qui se passe au monde, et le négliger, comme assez empêché à prendre garde que les mondes qu*il a de tous côtés ne lui tombent sur le dos ? En quelle plus mauvaise posture , en quel équipage plus contemptible le sauriez-vous mettre, pour nous ôter toute occasion d'en avoir peur? Et cependant vous voulez qu'on croie que vous lui portez honneur comme à votre père? C'est, à mon avis, de bonne affection. Ou bien si vous ne craignez qu'on ne pense que ce qne vous en faites soit pour reconnoître quelque obligation, puisque vous ne lui en avez point, et que vous avez été fait par la rencontre fortuite de vos atomes et de vos miettes, à quelle fin prenez-vous la peine de l'honoi'er? Vous me direz que c'est pour la dignité particulièi^ de sa nature, et pour la splendeur de sa majesté. Je ne veux pas disputer qu'ainsi ne soit ; mais aussi faut-il que vous m'accordiez que, puisqu'il n'y a ni espérance qui vous y convie, ni prétention de recompense qui vous en sollicite, il y a donc quelque chose désirable de soi-même, de qui l'excellence vous y attire, qui est l'honnêteté dont il est question. Or y a-t-il quelque chose plus honnête que le ressentiment d'un plaisir qu'on nous a fait? La vie n'a point plus d'étendue que la matière de cette vertu.

XX. Mais vous me direz qu'en cela même il se trouvera quelque utilité. Je l'avoue; car en qilelle vertu estce qu'il ne s'en trouve point? Mais nous appelons une chose désirable de soi-même, qui bien qu'elle ait hors de soi quelques commodités, ne laisse pas de plaire quand on les met à part. Il y a du profit à reconnoître un plaisir ; mais quand il y auroit de la perte, il ne faut pas laisser de le reconnoître. Quelle utilité se peut proposer un homme qui reconnoît un plaisir? Il acquiert de

Page 1