LIVRE IV. CHAPITRE XX. m
nouvelles amitiés, et donne occasion de lui faire plaisir une autre fois. Et quoi donc, que fera-t-il s'il pense acquérir des ennemis? S'il voit que tant s'en faut qu'il lui en revienne quelque chose , au contraire une partie de ce qu'il a déjà court fortune de se perdre, faudra-t-il qu'il se dispose volontairement à sa ruine? C'est ingratitude de rendre avec espérance, et jeter les yeux sur un second plaisir en s' acquittant du premier. Quiconque ne part point d'auprès d'un malade qui veut faire son testament, avec dessein d'avoir, ou la succession, ou quelque légat*, qu'il fasse tous les ofBces de bon ami qu'il est possible de faire, je l'appelle ingrat, puisc[u'il se propose des espérances, et qu'il jette l'hameçon'. C'est un oiseau de proie, il rôde autour de la charogne. Celui qui a l'âme reeonnoissante , au contraire est satisfait de sa bonne intention, et fait une chose vertueuse pour le seul amour delà vertu.
XXI. Voulez-vous voir qu'il est ainsi, et qu'il n'est point corruptible à l'utilité ? Il y a deux sortes d'hommes reconnoissants. L'un est celui qui a rendu quelque chose au lieu de ce qu'il avoit reçu. L'autre est celui qui de bon cœur a reçu quelque bienfait, et de bon cœur s'en reconnoît obligé. Le premier a peut-être de quoi faire montre. Le dernier est resserré dans sa conscience. Mais que lui sert cette bonne affection qui ne paroît point ? Si fait. Quand il ne feroit autre chose, cela seul est une reconnoissance : il aune son bienfacteur, confesse qu'il doit, et désire de s'acquitter. Si vous y demandez quelque chose de plus, le défaut ne vient pas de lui. Celui qui ne peut faire son métier faute d'outil n'est pas pour cela moins bon artisan. Le chantre que le bruit empoche de fle faire ouïr n'a pas moins bonne voix. Si j'ai envie de
I. hégaif leg«. -^ 3. Dans Tédition de i63o : c le hameçon. >
ii!i TRAITÉ DES BIENFAITS DE SÉNÈQUE
me revancher, la reconnoissance est faite ; ce qui reste, c'est le payement; car assez souvent il peut y avoir de la gratitude sans rendre , et de Tingratitude après avoir rendu , parce que de cette vertu, comme de toutes les autres, la considération est en la volonté. Il suflSt à celui qui doit, que son intention soit bonne ; tout autre manquement est imputable à la fortune, et non à lui. Comme un homme ne laisse pas d'être éloquent pour ne rien dire, d'être fort pour avoir les mains en repos, et pilote pour n'être pas sur la mer, parce qu'une science n'est point défectueuse pource qu'elle est empêchée de s'employer : ainsi ne peut-on accuser d'ingratitude celui qui veut reoonnottre, bien qu'il ne le puisse faire, et qu'autre que lui ne sache sa volonté. Je dirai bien davantage. Quelquefois un homme est tenu pour ingrat, et ne l'est pas; mais le peuple, qui jamais n'interprète les choses que de travers, lui en donne la réputation. Le remède, c'est sa bonne conscience, qui le réjouit au milieu des calomnies, lui représente la fausseté de ce qu'on dit de lui, prend sur soi l'événement de toutes choses, et voyant le grand nombre qui le condamne, ne compte point les opinions, mais avec une seule emporte son arrêt d'absolution. Si cela ne lui réusçit, et que la fidélité reçoive le traitement de la perfidie , il demeure au-dessus de sa peine , et ne succombe point à l'affliction.
XXII. J'ai, dit-il, ce que je voulois avoir, et que je demandois. Je ne me repens, ni ne me repentirai point; et quelque cruauté que la fortune me fasse , elle ne m'orra jamais dire : « Qu'est-ce que je pensois faire? de quoi me sert à cette heure ma bonne volonté ? » Elle me sert en la torture, et dans le feu même. Et pour ce, qu'on me brûle un membre après l'autre, et que goutte à goutte on me fasse fondre, je bénirai les feux qui feront luire mon innocence, et seront à mes ennemis mêmes témoins