LEÇON DU 27 MARS 1805 (EXTRAIT
Exposé de l'action de Voxyg'ene sur les huiles.
S’il n’existait pas une classe d’huiles, dites siccatives, c est-à-dire qui ont la propriété de se solidifier, de se transformer en une sorte de vernis au contact de l’air, en d’autres termes, si l’oxygène de l’air, ce même gaz qui nous fait vivre et respirer, ce même gaz qui alimente la combustion de nos foyers, si l’oxygène de l’air ne se combinait pas aux huiles de lin, d’œillette, de noix, de chènevis, pour les solidifier, la
peinture à l’huile n’existerait pas, elle n’aurait jamais été inventée.
Supposez que le peintre n’ait à sa disposition que de l’huile d’olives, de l’huile d’amandes douces. En quoi ces huiles pourraient-elles lui servir? Il délayerait les couleurs dans ces huiles, avec une grande facilité, c’est vrai, il peindrait également avec facilité, mais nul travail de retouche, de repeint ne serait possible. Il faudrait que tout le tableau fût achevé en un jour en quelque sorte. Car l’huile n’étant pas susceptible de se sécher, de se durcir, de se solidifier, la couleur dont elle serait mélangée serait toujours fluide et délayable sous le pinceau. Et quoique achevée au premier coup, la peinture coulerait. Au contraire, si l’huile a la propriété de se sécher, de durcir, de se solidifier sous forme de vernis, cet effet se produisant après le mélange avec les couleurs, celles-ci seront fixées, durcies, parce qu’elles seront emprisonnées dans cette espèce de vernis solide que les huiles siccatives donnent par leur oxydation à l’air.
Huile grasse. — - Huile de lin lithargyrée.
Cependant, la découverte de l’emploi des huiles siccatives dans la peinture n’aurait pas suffi pour amener la peinture au degré de perfection comme procédé matériel où elle est arrivée depuis longtemps. Cela est si vrai que vous vous rappelez ces passages du livre du moine Théophile (*) qui nous apprend que déjà au xT ou xne siècle on savait très bien unir aux couleurs l’huile de lin, la plus siccative des huiles. Mais vous allez voir où était la difficulté. Voici une toile sur laquelle nous avons étendu des couches de ces couleurs délayées dans de T huile d’œillette le 23 février 1865. Or, vous avez ici dans la marge de droite, inscrites sur la même toile, les époques de la dessiccation de ces couleurs, et sur cette lame de verre l’époque de la dessiccation de l’huile seule.
Ces couleurs étaient des couleurs en tubes ordinaires. Vous voyez donc qu’il y a des couleurs qui sont siccatives et d’autres antisiccalives, et de ce dernier nombre les laques surtout. Aussi fallait-il, comme le dit Théophile, après chaque application de couleur, la faire sécher au soleil. Nous touchons ici du doigt les difficultés,' les impossibilités mêmes de la peinture à l’huile, si l’on n’avait pas découvert depuis longtemps le moyen de combattre la propriété antisiccative de certaines couleurs. On a trouvé, en effet, le moyen d’augmenter beaucoup la
1. Théophile. Loc. cit. Chapitre XX, p. 35-36. {Note de l’Édition.)
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propriété siccative des huiles, et par suite de la peinture. Je veux parler de l’huile que les peintres et les fabricants de couleurs appellent très improprement huile grasse , mais nous conserverons ce nom. Le mieux en ces matières est l’ennemi du bien.
Digression sur le progrès du à Van Eyck.
C’est ici, Messieurs, le lieu de placer une digression relative au célèbre peintre Van Eyck. Nous pouvons, je crois, apprécier en ce moment, quoiqu’encore par conjecture, le genre de progrès que l’art de la peinture doit à Van Eyck. Van Eyck, nous l’avons vu, n’a pas inventé l’usage de l’huile dans la peinture.
[Relire ici le passage de la page 46 de Théophile : « On peut broyer... » (*)].
Que connaissait-on au xne siècle, à l’époque présumée où écrivait le moine Théophile? On connaissait l’art de broyer les couleurs de toute espèce avec l’huile de lin. Mais il fallait que l’objet fût maniable, transportable au soleil, comme un panneau. Cela ne pouvait être un mur intérieur d’église par exemple. Et il fallait porter au soleil pour faire sécher la couleur, sans quoi on n’aurait pu en superposer une autre, c’est-à-dire continuer le travail. On ne connaissait pas, en d’autres termes, à l’époque du moine Théophile, l’huile de lin lithargyrée, l’huile qui fait sécher les couleurs, à la lumière diffuse d’un appartement, dans l’intervalle de quelques jours.
Van Eyck n’a peut-être fait que découvrir l’huile grasse. On ignore en effet l’origine vraie de la découverte de l’huile grasse. Je dis peutêtre, car il se peut qu’il ait eu l’idée de mêler aux couleurs et à l’huile de lin ordinaire des vernis, tels que le vernis d huile de lin, et de copal déjà décrit par le moine Théophile, et sur lequel nous reviendrons plus tard en parlant des vernis. Vous savez que telle était 1 opinion de M. Mérimée. Mais peut-être aussi a-t-il découvert le genre de produits dont je vais parler, les siccatifs.
Je ne puis pas m’empêcher de regretter ici que des études chimiques n’aient pas été faites sur ces anciennes peintures de \an Eyck. Il n’y en a pas, à ma connaissance. Et il me semble cependant que l’on pourrait arriver sur ce point à quelque résultat utile.
Aussi, si jamais vous, ou vos amis, ou vos maîtres, vous rencontriez un Van Eyck, et en général un tableau des premières écoles,
1. Voir ce passage rapporté plus haut, p. 241. [Note de l hdition.)
altéré, détérioré par une cause quelconque et de peu de valeur, je vous serais reconnaissant de me l’indiquer. Je - m’empresserais de l’acquérir pour l’étudier chimiquement et venir vous rendre compte de mes résultats. A quoi bon discuter indéfiniment pour savoir si ces maîtres employaient des vernis dans leur peinture, pour connaître la composition de leurs enduits, etc.? Que l’on étudie chimiquement leurs peintures. Voilà la seule méthode scientifique, puisque l’érudition est impuissante.
Des siccatifs.
L’huile grasse suffit-elle donc au peintre pour rendre facile et prompte la dessiccation de sa peinture, assez prompte pour lui permettre de continuer son travail dès le lendemain ou le surlendemain, ou, d’une manière plus générale, sans qu’il soit obligé d’attendre d’une manière gênante? Nous pouvons avoir une donnée sur cette question en étudiant comme précédemment l’époque de la dessiccation des diverses couleurs, lorsqu’elles sont délayées dans cette huile grasse. Voici trois toiles sur lesquelles nous avons appliqué le plus grand nombre des couleurs de la palette — trente-trois — avec de l’huile grasse, et nous avons noté l’époque de la dessiccation de chacune d’elles, en marge, sur la toile même. L’essai a commencé pour toutes ces couleurs le 24 mars 1865. Voici le résultat obtenu pour chacune des couleurs dans l’ordre où elles ont été appliquées sur les toiles.
Par la comparaison avec l’essai que je vous ai présenté dans la dernière leçon, nous voyons que, sous le rapport de la durée de la dessiccation, nous avons beaucoup gagné. (Lire ici pour les mêmes couleurs les époques des dessiccations telles qu’elles sont inscrites sur les toiles.)
Il résulte de cette expérience que beaucoup de couleurs, quoique étendues avec de l’huile grasse, sont encore de difficile et longue dessiccation, et ce sont toujours les laques et certaines terres qui mettent le plus de temps. Piien de plus désagréable pour le peintre. Aussi a-t-on recherché depuis longtemps déjà à découvrir des siccatifs bien plus actifs encore que n’est l’huile grasse ou lithargyrée. De ce nombre est surtout le siccatif dit de Courtrai.
C’est un liquide de couleur noire lorsqu’il est en certaine épaisseur, de couleur brune en couche mince, qui hâte singulièrement la dessiccation de toutes les couleurs, y compris même les laques.
Voici une toile sur laquelle nous avons appliqué onze des couleurs de la palette, en choisissant quelques-unes d’entre elles parmi les couleurs les plus antisiccatives et nous avons noté en marge l’époque de la dessiccation. L’expérience a commencé le 1er avril 1865 à 3 heures.
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Voici les résultats : dix-huit heures après, toutes les couleurs étaient sèches. De 3 heures à 8 heures, on a observé d’heure en heure. De 8 heures au lendemain matin, on n’a pas observé. Or, on a vu qu’à
7 heures du soir déjà, après quatre heures par conséquent, la laque de [mot illisible] et la laque rose de garance étaient sèches. Le brun Van Dyck a été sec à 8 heures...
Vous voyez la rapidité de la dessiccation par l’emploi de ce siccatif. Aussi est-il considérablement employé par les peintres, et depuis longtemps. Il est même des personnes qui prétendent que Rubens s’en servait déjà. Ce qui est très probable, pour ne pas dire certain, c’est qu’il nous vient des Flamands, et aujourd’hui encore on ne le fabrique qu’en Belgique. Les marchands de couleurs de Paris le font venir de ce pays. Non seulement on ne le fabrique pas en France, mais on ne sait pas le fabriquer. C’est un secret, ce qui est profitable aux fabricants de couleurs de la Belgique, mais très fâcheux pour la France. Règle générale, il faudrait dans les arts pouvoir proscrire tous les secrets. On ne sait ce que l’on fait. Comment préjuger l’influence sur la peinture, sur sa conservation, d’une drogue dont on ignore la composition ? Aussi, ai-je recherché quelle pouvait être la nature de ce siccatif de Courtrai, et je crois qu’avec les indications que je vais vous donner, on pourra facilement trouver le moyen de le préparer.
Étude du siccatif de Courtrai. — Nous allons reconnaître d’abord et très facilement que ce siccatif est formé d’au moins deux produits très distincts, l’un volatil et l’autre fixe. A cet effet nous avons pesé dans cette capsule de verre un certain poids du siccatif. Il y en avait
8 gr. 52. Après quarante-huit heures d’exposition à l’air, il y a eu une perte de poids de 3 gr. 70. Soit 43,4 pour 100 de perte. Cette perte a encore un peu augmenté les jours suivants, mais très peu. Un autre essai fait sur un siccatif acheté chez un autre marchand de couleurs a donné une perte un peu plus forte. Nous pouvons fixer cette perte à 50 pour 100 en moyenne.
Mais qu’est-ce qui s’évapore ainsi lorsque le siccatif est exposé à l’air en large surface? Nous allons faire l’évaporation du siccatif, de façon à pouvoir recueillir les produits qui s’en échappent. A cet effet, nous distillons le siccatif dans cette petite cornue communiquant avec un tube refroidi et un autre servant de récipient. L’opération doit se faire au bain d’huile près de 200°. Vous voyez que nous recueillons dans le récipient un liquide qu’à toutes ses propriétés on peut reconnaître pour de l’essence de térébenthine. Nous avons pris la densité de ce liquide.
Vous allez voir qu’il est plus léger que l’eau, très volatil, et volatil sans résidu. Expérience dans un tube fermé. Très inflammable. Petite capsule de porcelaine.
Et il reste dans la cornue une masse noire, plastique, que nous allons essayer de caractériser. Je vais tout de suite la chauffer au contact de l’air, de façon à la brûler aussi complètement que possible. Elle ne brûle pas sans résidus. Ce n’est pas une huile, ni une résine, du moins à l’état de pureté. Mais l’examen de ce résidu, fait à l’œil nu ou à la loupe, nous montre sur le champ de petits globules qui s’écrasent sous le marteau, qui tachent le papier. C’est donc probablement du plomb.
J’ajoute un peu d’acide azotique que je sais avoir la propriété de dissoudre le plomb, en formant de l’azotate de plomb. Or, déjà je vous ai fait voir qu’un des caractères des sels de plomb était de former un sulfure noir de plomb avec l’hydrogène sulfuré. J’ajoute de cet hydrogène sulfuré à la solution du métal, après évaporation de l’excès d’acide, et aussitôt précipitation noire.
En outre, le sulfate de plomb est insoluble. Expérience : précipitation de sulfate de plomb. L’oxyde de plomb forme avec l’acide chromique du chromate de plomb. Expérience : précipité jaune de chromate de plomb, ou jaune de chrome. Ainsi, dans le résidu de l’évaporation ou de la distillation du siccatif de Courtrai, il y a un composé de plomb. Or, ceci nous indique que, très vraisemblablement — il faudrait quelques études de plus pour avoir une certitude entière — on est conduit à regarder ce résidu comme une huile siccative, l’huile de lin sans doute, que 1 on a fait bouillir pendant longtemps avec de l’oxyde de plomb, ou peut-être de l’acétate de plomb, de façon à augmenter considérablement et le plus possible la propriété siccative de l’huile de lin. Je dirai donc au fabricant de couleurs : Pour faire le siccatif de Courtrai, faites chauffer pendant très longtemps l’huile de lin avec de la litharge en poudre, jusqu’à épaissir et noircir beaucoup l’huile et l’amener à cette consistance presque solide ; puis délayez ce résidu dans son poids environ d’essence de térébenthine. Un caractère auquel on reconnaîtra que l’on a réussi, c’est lorsque la solution dans l’essence ne déposera pas de matière poisseuse, quelle sera bien fluide et que le siccatif appliqué sur une lame de verre laissera une sorte de vernis assez dur, brillant, s’enlevant par petites écailles, au lieu d’être poisseux.
Cependant, je le répète, il faudrait que des études synthétiques vinssent corroborer ces premiers aperçus. Notre installation m’a empêché de les faire cette année commodément.
Les îesultats que j ai cités tout a 1 heure sur la rapidité de dessicca-
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lion des couleurs, même des laques, par l’emploi du siccatif de Courtrai, sont tels que ce siccatif ne saurait être employé seul pour délayer les couleurs sur la palette. La dessiccation serait trop rapide. Les couleurs sécheraient sur la palette ou sur la toile en quelques heures, c’est-à-dire que le peintre rendrait son travail d’une même journée impossible.
De là l’emploi simultané de l’huile d’œillette, qui joue le rôle d’antisiccatif, et le peintre en ajoute plus ou moins, selon la couleur. Ainsi avec le blanc de plomb, il ne mettra pas de siccatif et seulement de l’huile d’œillette. Avec une laque il ne mettra pas d’huile d’œillette, et une quantité suffisante et relativement grande de siccatif de Gourtrai.
Opinion sur l’influence de ce siccatif. — Ici se présente la question très intéressante de l’influence de ce siccatif sur la peinture. Je veux être très réservé sur ce sujet, et néanmoins je- ne puis m’empêcher de vous dire que je suis très porté à croire que l’emploi de ce siccatif peut contribuer beaucoup à l’obscurcissement de la peinture à l’huile, particulièrement dans les parties sombres. Voici mes raisons. Je vous ai démontré tout à l’heure que le siccatif de Courtrai renfermait beaucoup de plomb. Une peinture avec emploi de ce siccatif contient du plomb dans toutes ses parties et particulièrement dans les ombres dont les couleurs moins siccatives en général ont exigé une plus grande quantité de siccatif. Il y a, dis-je, du plomb dans toutes les parties de la peinture. C’est là qu’est le mal. Reportons-nous en effet aux expériences de de Saussure (*) sur les huiles, dont je vous ai entretenus dans la dernière leçon. Je vous ai présenté le phénomène comme plus simple qu’il n’est en réalité. Je vous ai démontré la fixation du gaz oxygène; c’est là en effet la réaction principale, mais elle n’est pas la seule. Il se dégage de l’hydrogène pendant la dessiccation des huiles, pendant la dessiccation des couleurs.
Or, l’hydrogène est un gaz réducteur. Il est capable de s’unir à l’oxygène des oxydes métalliques, notamment de l’oxyde de plomb, et il met à nu le métal, qui, très divisé alors, s’offre avec une teinte noire.
Mais l’hydrogène n’est pas le seul corps réducteur qui prenne naissance dans ces opérations. Il se dégage des vapeurs odorantes mal connues encore. Dans une chambre où sèche une peinture, on sent une odeur d’huile prononcée. Quand on débouche une des éprouvettes de de Saussure, on sent une odeur forte, pénétrante. Placez une feuille de
1. Saussure (N. T. de). Recherches chimiques sur la végétation. Pans, 1804, Ch. IV, p. 153. ( Note de l'Édition ).
papier blanc sur une capsule d’huile qui rancit et s’oxyde à l’air, et le papier ne tarde pas à jaunir. La teinte jaune du papier des vieux livres tient à l’action de l’huile de l’encre de l’impression. Les papiers à décalque huilés jaunissent beaucoup avec le temps, surtout dans l'obscurité. Eh bien, tous ces produits volatils sont des corps capables de réduire peu à peu les sels de plomb qui se trouvent partout, avons-nous dit, sur la peinture, si on a employé le siccatif de Courtrai.
De là, selon moi, un obscurcissement obligé et graduel de la peinture.
Il y a un autre effet possible lorsque l’on se sert d’une huile ploinbifère. Nous ne savons pas bien à quel état se trouve le plomb dans une huile lithargyrée. Sans doute il s’y trouve à l’état d’oxyde, sous forme de savon de plomb, dissous dans un grand excès d’huile. Quoi qu’il en soit, il y a du plomb associé à des éléments combustibles, comme le charbon et l’hydrogène. Or, la dessiccation de la peinture consiste dans une fixation du gaz oxygène de l’air, une véritable combustion lente. Ne va-t-elle pas, cette combustion, dans la suite des siècles, jusqu’à carboniser l’huile, et à placer ainsi, à côté de l’oxyde de plomb, du charbon peut-être en nature, ou du moins des corps bruns avec excès de charbon et très réducteurs par conséquent ?
Je croirais donc, si les idées que j’expose sont fondées, et tout me porte à le penser, que ce serait un grand progrès que de découvrir un siccatif analogue à celui de Courtrai, mais sans plomb.
Il ne serait pas impossible que l’on puisse arriver à rendre l’huile de lin siccative à un très haut degré, sans avoir recours aux composés de plomb. Il faut qu’à cet égard j’entre ici dans quelques développements au sujet du procédé qui était suivi par les anciens peintres pour rendre l’huile de lin très siccative avant la découverte de l’emploi des composés du plomb.
J’ai déjà eu l’occasion de vous parler du Traité de la peinture de Cennino Cennini qui date de 1437.
Je cite les §§ XCI et XCII :
« § XCI : Comme tu dois préparer l’huile pour tempera et comment elle est bouillie au feu pour les mordants.
« Parmi les choses utiles que tu dois savoir tant pour les mordants que pour d’autres choses à faire, il faut savoir préparer cette huile. Pour cela, prends une, deux, trois ou quatre livres d’huile de semence de lin; mets-les dans une marmite neuve; si elle est de verre, elle n’en vaut que mieux. Fais un petit fourneau avec la bouche ronde, que la marmite ferme l’entrée pour que le feu ne puisse passer et gagner le
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dessus, car le feu irait volontiers et mettrait en danger l’huile et la maison. Quand tu as fait ton fourneau, maintiens-y un feu doux. Plus l’huile aura bouilli doucement, meilleure elle sera; fais-la bouillir jusqu'à ce qu’elle soit réduite de moitié, ce sera bien. Pour faire des mordants quand l’huile est réduite à moitié, ajoute par chaque livre d’huile une once de vernis liquide, clair et de belle qualité.
« Cette préparation est bonne pour mordants. »
« § XCII : Comment on fait de V huile bonne et parfaite cuite au soleil.
« Cette huile que tu viens de faire se cuit encore par un autre moyen et n’en est que plus parfaite pour peindre. Pour les mordants, elle ne peut être cuite qu’au feu. Aie ton huile de semence de lin versée dans un chaudron d’airain, ou de cuivre, ou dans un bassin; dans le temps de la canicule, expose-la au soleil; si tu peux l’y tenir tant qu’elle se réduise à moitié, elle sera parfaite pour peindre, et sache qu’à Florence, je l’ai trouvée, ainsi préparée, aussi bonne, aussi agréable que possible (*) ».
(Par mordant, il entend une matière servant à appliquer des objets, à coller par exemple l’or sur du bois, etc., je le crois du moins. Voir ailleurs dans son livre. Il dit ce que c’est, mais je n’ai le temps de le rechercher en ce moment.)
Ainsi vous voyez que les premiers peintres se servaient, pour excipient des couleurs, d’huile très longtemps exposée au soleil, jusqu’à la réduire même à moitié, ce dont je ne m’explique guère la possibilité, pour le dire en passant. Quoi qu’il en soit, voilà une pratique qu’il faudrait faire revivre, ou du moins reprendre, ne fût-ce que pour l’étude, et peut-être est-ce en Afrique, dans les contrées à soleil ardent, qu’il faudrait placer de préférence cette industrie. Une huile de lin rendue éminemment siccative par un soleil de canicule, qui permettrait la dessiccation des laques en un jour ou deux, par exemple, et sans renfermer du tout de plomb, me paraîtrait une très utile découverte, et je ne serais pas surpris que les anciennes peintures doivent leur belle conservation de couleurs à l’usage de cette huile de lin blanche et très siccative. Son épaississement ne la rendrait pas maniable sous le pinceau, mais, comme pour le siccatif de Courtrai, on la mêlerait à l’essence de térébenthine en quantité suffisante.
Si j’en avais le temps, je vous citerais encore un manuel à l’usage des peintres, rapporté du Mont Athos, vers 1844, par M. Didron et qui date, si l’on en croit les moines peintres du Mont Athos, du xü ou du
1. Cennino Cennini. Loc. cit., p. 134 : GLI : Manière de faire un bon mordant, pour doiei des vêtements et des ornements. ( Note de l’Édition .)
xie siècle, mais peut-être aussi du xve ou xvic. Voici ce que je lis à la page 39 de la première partie (*) :
Comment il faut cuire le péséri. — Il y a malheureusement dans cet ouvrage beaucoup de termes dont la synonymie n’a pu être établie avec précision. ( Voir sur ce point spécial la page 34 de l’introduction.) Ce mot de péséri désigne sans doute l’huile de lin. « Prenez du péséri et mettez-le dans un large bassin de cuivre; exposez-le à un soleil ardent pendant quarante jours. Faites attention seulement à ne pas le laisser se coaguler trop solidement; car il y a du péséri qui se prépare très vite et d’autre plus lentement. Lorsqu’il aura la consistance du miel, il sera bon; si vous le laissiez épaissir davantage, vous ne pourriez plus le mêler à d’autres substances, ni l’étendre sur les images sans qu’il fît des grumeaux. Vous aurez donc soin de le couvrir tous les soirs ou de le rentrer à la maison, car la rosée de la nuit le gâte. Lorsque vous le verrez arrivé à un degré convenable, vous le passerez dans un linge pour le purifier des poils et des insectes qui ont pu le salir, et vous aurez alors du péséri cuit au soleil. »
Telle était donc autrefois la manière de préparer l’huile de lin très siccative. Cependant je m’empresse d’ajouter qu’il résulte de la page 54 du même ouvrage que ce péséri cuit au soleil ne paraît pas servir à délayer les couleurs dans la peinture sur toile, et de la page 40 que l’on s’en servait surtout pour faire un vernis. L'auteur broie les couleurs avec du péséri non cuit, ou avec de l’huile de noix, et au moment de peindre il les délaie avec de l’huile de naphte. Mais dans Cennino Cennini il n’y a pas de doutes que les couleurs étaient mêlées avec de l'huile de lin cuite au soleil.
Quoi qu’il en soit, j’estime qu’il serait très utile de reprendre l’usage de cette huile de lin cuite au soleil et de voir jusqu’à quel point son emploi serait utile. Je suis d’autant plus encouragé à vous donner ce conseil que nous le retrouverons jusqu’à un certain point, dans la prochaine leçon, dans la bouche de M. Chevreul, circonstance d’autant plus digne de remarque que bien certainement M. Chevreul ne connaissait pas les faits que je viens de relater au sujet de l’emploi de l’huile de lin cuite au soleil par les peintres des premiers temps. J’écris à Alger au professeur de physique du lycée de me préparer de l’huile de lin cuite au soleil, à l’époque des grandes chaleurs. Je ferai des essais et vous en rendrai compte.
1. Manuel d’iconographie chrétienne, grecque et latine, avec une introduction et des notes par M. Didron, traduit du manuscrit byzantin : Le guide de la peinture, par le Dr Paul Durand, Paris , 1815. Imprimerie royale, in-8°, p. iii-xlviii de l'Introduction. (Note de l’Édition).
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De l’influence du soleil dont parle Théophile. — Revenons à notre sujet. Je ne laisserai pas passer sans en dire quelques mots ce détail du passage du moine Théophile où il est dit que, pour faire sécher les couleurs à l’huile, de son temps on était obligé, après avoir appliqué une couche, défaire sécher au soleil. Pourquoi le soleil? Pourquoi recourir à la lumière et à la chaleur du soleil? Quelle est, en d’autres termes, l’explication chimique de ce fait? Lorsqu’il s’agit du soleil, on est tenté de ne voir dans son action que celle de la chaleur. Assurément la chaleur influe beaucoup. Elle hâte la dessiccation des huiles. Cela est si vrai qu’en été les peintres et les marchands de couleurs doivent diminuer la quantité d’huile grasse, ou du siccatif en général, afin que leur peinture ne sèche pas trop vite, du soir au matin, pendant le temps du travail de la journée. Mais il y a autre chose que la chaleur dans l'action du soleil. La lumière a une action chimique propre. Je me bornerai en ce moment à rappeler à ceux qui d’entre vous ont suivi un cours de chimie cette remarquable expérience d’un mélange des deux gaz chlore et hydrogène, à volumes égaux, qui dans l’obscurité peut rester des années entières sans qu’il y ait combinaison de ces gaz. Mais vient-on à placer le flacon au. soleil, aussitôt la combinaison a lieu, et elle donne même un dégagement de chaleur tel, et une dilatation telle du gaz, que le vase vole en éclats. A tous je rappellerai en passant l'action chimique de la lumière dans la photographie.