Le Moniteur universel , n1 du 4 septembre
l’Académie des sciences, en 1846, an nom d’une Commission dont M. Dumas était le rapporteur, le projet de loi ne fut pas présenté. C’est un honneur pour M. Rouland d’avoir recueilli cet héritage. Par arrêté du 4 février 1861, il chargea M. Dumas de la publication, aux frais de l’État, des œuvres de Lavoisier. L’exécution, comme on peut le prévoir aisément, ne se fit pas attendre. Aujourd’hui, les trois premiers tomes ont paru. Le quatrième est sous presse; il sera suivi de deux autres qui seront les derniers et, dans un an ou deux, un des vœux les plus chers aux amis des sciences aura reçu une complète satisfaction.
Indépendamment des ouvrages imprimés et des mémoires qui ont pris place dans les divers recueils scientifiques, M. Dumas a pu réunir, grâce à la confiance de M. de Chazelles, représentant de la famille de Lavoisier, un grand nombre de pièces ou documents manuscrits concernant ses études et ses travaux, les notes recueillies pendant ses voyages et les registres de son laboratoire demeurés longtemps entre les mains de M. Arago, à qui Mme de Rumford les avait confiés.
De précieux autographes ont été remis en outre à INI. Dumas.
Enfin, M. de Chazelles a désiré qu’il lui fut permis de faire hommage à l’édition d’un portrait de Lavoisier, destiné à orner le premier volume. M. Henriquel-Dupont a bien voulu veiller à l’exécution de la gravure, faite d’après une belle peinture de David, demeurée en la possession de M. de Chazelles lui-même.
Un habile graveur, M. Wormser, a reproduit les planches célèbres dont Lavoisier a enrichi ses mémoires et son Traité cle chimie.
La beauté de l’édition ne laisse donc rien à désirer. L’imprimerie impériale y apporte d’ailleurs un zèle et des soins dont on lui doit des remerciements tout particuliers.
Je parcours maintenant ces trois premiers volumes et j’en éprouve une émotion que je voudrais pouvoir communiquer; car il ne faut pas, pour l’honneur de la génération actuelle, que les chimistes paraissent froids en présence de cet acte de réparation à la mémoire de Lavoisier.
Pour moi, je reste confondu de surprise et d’admiration devant ce tome II, où M. Dumas a eu l’excellente pensée de réunir et de classer, selon leur ordre chronologique, tous les mémoires essentiels et caractéristiques de son œuvre. Il n’y en a pas moins de soixante et un, tous composés de 1770 à 1792.
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Ces vingt-deux années forment à peu près la durée de la vie scientifique de Lavoisier. Comment le même homme a-t-il pu, dans une carrière si courte, rassembler un pareil nombre de faits et d’expériences, préciser tant de résultats nouveaux, surveiller la construction de tant d appareils qui devaient y concourir et qui étaient inconnus même des artistes chargés de leur exécution ? Mais quel sera notre étonnement lorsque, jetant les yeux sur les cinq autres volumes du recueil, nous verrons Lavoisier traiter avec un talent sans é&’al une foule de questions de haute administration et d’économie politique, rédiger des rapports, proposer des sujets de prix, composer des ouvrages de longue haleine, entretenir une correspondance active, diriger l’exploitation d’un vaste domaine ! Je doute qu’il se soit jamais rencontré une intelligence plus ouverte, plus vive et mieux ordonnée. Et si I on veut savoir comment ce grand esprit parlait d’agriculture et d’économie politique il y a plus de soixante-dix ans, qu’on lise cette page :
« Ce n'est pas seulement dans les cabinets qu’il faut étudier l’économie politique ; c’est par l’étude réfléchie d’une grande exploitation territoriale, par des calculs suivis pendant un grand nombre d’années sur la distribution des richesses renaissantes, qu’on peut se former des idées justes sur ce qui concourt à la prospérité d’un grand royaume.
« L’ouvrage d’agriculture dont je m’occupe m’a déjà coûté neuf années de soin et de travail. Mais il m’a appris de grandes vérités, que les personnes même les plus instruites n’aperçoivent que d’une manière vague. Il m’a fait concevoir l’espérance de pouvoir concourir un jour à la prospérité nationale en engageant les grands propriétaires île terres, les capitalistes, les gens aisés, à porter leur superflu dans la culture des terres. Un semblable placement d’argent ne présente pas, il est vrai, les brillantes spéculations de l’agiotage ou du jeu des effets publics, mais il n’est pas accompagné des mêmes risques et des mêmes revers; les succès qu’on obtient n’arrachent de larmes à personne; ils sont, au contraire, accompagnés des bénédictions du pauvre. Un riche propriétaire ne peut faire valoir sa ferme et l’améliorer sans répandre autour de lui l’aisance et le bonheur; une végétation riche et abondante, une population nombreuse, l’image de la prospérité sont la récompense de ses soins. »
Mais je ne saurais mieux apprécier ce tome II qu’en reproduisant ici quelques lignes éloquentes que M. Dumas lui a consacrées le jour où il en fit hommage à l’Académie.
« Rien n’est plus saisissant, dit-il, que de voir se dérouler ainsi tout ce que peut accomplir un homme de génie en vingt années pour
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le bien de l’humanité et pour la splendeur de son avenir sur la terre, lorsqu’il n’est arrêté par aucune des difficultés matérielles de la vie et de la mise en œuvre de sa pensée, avantage dont Lavoisier a joui, et qu’il a cruellement expié.
« Quand le volume s’ouvre, en effet, on ignore la nature de l’eau, celle de l’air; la cause de la calcination des métaux et de la combustion du charbon, du soufre et du phosphore. On ne sait pas comment agissent les acides sur les corps qu’ils peuvent dissoudre.
« Bientôt, le rôle de la balance dans l’étude des réactions étant pris comme point de départ, on apprend que les corps que l’on brûle augmentent de poids, et que cette augmentation est due à la fixation de l’air, ou mieux, de l’oxygène; l’air est analysé, l’eau décomposée et recomposée; les acides du charbon, du soufre et du phosphore sont ramenés à leurs vrais éléments, la dissolution des métaux est expliquée, les sels définis.
« La combustion devient l’objet d’une suite d’études qui en éclairent toutes les formes de la lumière la plus vive; la respiration prend place parmi elles sans efforts; et quand le volume se ferme, non seulement la chimie minérale est soumise à des lois sûres, mais la nature des matières organiques est dévoilée, les causes de la chaleur animale sont reconnues, les fermentations suffisamment comprises, la physiologie et la médecine voient de nouveaux horizons s’ouvrir, et la chimie prend place parmi les meilleurs guides de l’agriculture. »
C’est une chose digne de remarque : Lavoisier n’a découvert aucun corps simple, aucune combinaison nouvelle. Les phénomènes qu’il a étudiés étaient connus de ses devanciers. Les arts ne lui doivent directement aucune application. Nulle voix cependant ne s’élèvera jamais pour lui refuser le premier rang parmi les chimistes les plus célèbres de tous les temps et de tous les pays. C’est que le nom de Lavoisier restera éternellement attaché à la connaissance exacte de ce qui intéresse le plus l’économie de l’univers. Le feu et l’eau, l’air et la terre, ces quatre sources de la vie, ces principes de toutes choses selon la croyance antique, personne n’en a mieux compris et expliqué la nature que Lavoisier. Porter la lumière sur de tels objets, c’était la répandre sur tous les autres. Aussi Lavoisier se trouva-t-il naturellement le premier législateur de la chimie.
A la clarté de ses principes, tous les faits chimiques, lentement
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accumulés depuis des siècles par la recherche du grand œuvre et pa r l’industrie de l’homme, se classèrent sans efforts et montrèrent les liens qui les unissent.
En découvrant les premières lois générales de la chimie, Lavoisier créa en outre la véritable méthode expérimentale propre à cette science, et dont elle ne s’est plus départie.
J’ai lu quelque part qu’à l’époque de Lavoisier les chimistes français, s’étant mis d’accord pour changer tous les termes techniques, tous les noms désignant les combinaisons et les décompositions chimiques, avaient imaginé une nomenclature nouvelle qui s’était imposée aux savants de tous les pays, parce qu’elle était l’expression d’un système nouveau et complet; que l’on s’expliquait ainsi l’abîme qui semble exister entre la science actuelle et l’ancienne chimie ; que les noms nouveaux et les nouvelles théories rompirent les liens du passé et de toutes les observations partielles faites jusqu’au temps de Lavoisier dans les autres pays de l’Europe, et que c’était ainsi que beaucoup de gens ne voyaient dans nos connaissances actuelles que l’héritage légué exclusivement par l’école française d’alors, s’imaginant que l’histoire de la chimie ne va pas au delà. Cette dernière opinion est assurément erronée; mais, à mes yeux, il serait encore plus contraire à la vérité de croire que la réforme de la nomenclature chimique a contribué directement à faire de Lavoisier le rénovateur de la chimie. Les mémoires, seul fondement de sa gloire, ont été écrits pour la plupart bien avant cette réforme, et par suite dans la langue chimique qui était au service de tous. Ce sont ces mémoires qui ont creusé l’abîme qui existe réellement entre la science actuelle et l’ancienne chimie.
On ne serait pas moins éloigné de la vérité et de la justice en laissant croire que la révolution qui s’accomplit alors fut une œuvre collective, et que Lavoisier n’a été que le plus célèbre d’une école de chimistes français dont les travaux auraient été plus ou moins en contradiction avec les doctrines du passé. Ces insinuations, Lavoisier les a connues, car l’envie ne l’a pas épargné, malgré la modération de ses sentiments et l’impartialité dont il fit toujours preuve comme historien des travaux d’autrui. Après la réforme de la nomenclature, œuvre commune de Guyton de Morveau, Berthollet, Lavoisier et Fourcroy, divers auteurs la prirent volontiers pour point de départ des idées nouvelles, et parlaient notamment de la théorie de la combustion
comme de la théorie de l’école française. Lavoisier, que les uns avaient combattu, que les autres n’avaient point compris pendant quinze années, voyant qu’on cherchait à le dépouiller au moment du triomphe de ses idées, s’en expliqua un jour dans ces termes : « Cette théorie n’est pas, comme je l’entends dire, la théorie des chimistes français, elle est la mienne, et c’est une propriété que je réclame auprès de mes contemporains et de la postérité. »
Non. Ni la réforme de la nomenclature chimique, ni les travaux des chimistes contemporains de Lavoisier n’eurent, au début, la moindre part aux doctrines nouvelles. Le premier, et seul pendant longtemps, Lavoisier a rompu les liens avec le passé ; puis sont venus ses imitateui s ■et ses disciples.
Quant au secret de sa supériorité, je le placerai volontiers dans la supériorité de sa méthode. C’est par elle surtout qu il doit être, ce me semble, considéré à juste titre comme le fondateur de la chimie moderne, dont cette méthode est l’âme, aujourd’hui encore comme il y a soixante ans.
On en aura facilement la preuve en passant de la lectuie d un mémoire de Lavoisier à celle d’un mémoire de Berzelius ou de M. Liebig, de Gay-Lussac ou de M. Chevreul. Si l’on ne considère que l’art d’interroger la nature par l’expérience, le lien logique des pensées, la clarté des termes, l’absence de tout esprit de système, le choix et la précision des instruments, c’est, à peu de différence près, la même science et le même langage. Comparez ensuite à ces travaux telle œuvre <les contemporains de Lavoisier, en choisissant parmi ces derniers ceux-là mêmes qui ont jeté le plus d’éclat : l’invention vous paraîtra, dans Scheele et dans Priestley, égale ou supérieure; mais il vous sera impossible de reconnaître ces hommes de génie pour les maîtres immédiats des chimistes modernes. Non seulement on ne retrouve pas dans leurs écrits les principes et la méthode d’aujourd hui, ils n ont point de méthode. Priestley la dédaigne. Il se félicite de devoir toutes ses découvertes au hasard, et de se conduire d’après 1 inspiration du moment. Aussi le vrai et le faux se mêlent sans cesse dans ses ouvrages. Scheele serait un guide plus sûr, mais il est absolument insuffisant. Il n’a connu de la matière que ce qui se voit, non ce qui se mesure.
Scheele et Priestley sont des inventeurs. Lavoisier est plus que cela. Otez à Scheele et à Priestley l’esprit d’invention, ce ne sont plus que des hommes ordinaires. Lavoisier, diminué de ce même esprit qu’il avait également au degré le plus éminent, reste un homme supérieur, économiste, administrateur consommé, écrivain du plus rare mérite, penseur profond. Lavoisier fut un inventeur philosophe.