M É LANGES S C I E N T I V I Q U E S ET L I T T E KAMI K S
Scheele et Priestley ne possédaient que l’art d’observer. L’art d’observer et l’art d’expérimenter sont bien distincts. Dans le premier cas, peu importe que le fait vienne de la logique ou soit donné par la fortune : pourvu qu’on ait la faculté de voir le vrai et de la pénétration, on en tire profit. Mais l’art d’expérimenter, conduisant du premier anneau de la chaîne au dernier, sans lacune et sans hésitation, faisant successivement usage du raisonnement qui pose l’alternative et de l’expérience qui la décide, jusqu’à ce que, parti de la plus faible lueur, on arrive à la plus splendide clarté, cet art, Lavoisier l’a possédé au plus haut degré.
Je voudrais essayer de marquer ici les traits principaux de la méthode de Lavoisier.
Mais, auparavant, qu'on se figure un jeune homme, beau, riche, de la plus grande distinction de manières, entouré des conseils d’hommes intelligents, qui pressentent son brillant avenir, nourri d.e fortes études littéraires, étudiant avec succès les mathématiques et l’astronomie auprès de l’abbé Lacaille, recevant des leçons de botanique de Jussieu, suivant les cours de chimie de Rouelle, associé aux travaux géologiques de Guettard, et illuminé par une noble ambition : « J’étais jeune, dit-il quelque part; j’étais nouvellement entré dans la carrière des sciences. J’étais avide de gloire. » C’est sous de tels auspices, c est avec cette variété de connaissances exactes que le jeune Lavoisier se prépare à
marcher sur les traces des hommes de génie.
Quant à la netteté d’intelligence et à la vivacité de conception dont il est doué, qu’on en juge par ce qu’il écrivait, comme d’inspiration, a l’âge de vingt et un ans. On lit dans son journal d’expériences, à la cLue du 24 novembre 1764 : « Il est certain que le plâtre, vu au microscope, change de figure étant calciné... Il me vient une idée, c’est que ce plâtre calciné reprend son eau de cristallisation lorsqu on le gâche, et se rencontre sous une forme cristalline. Je le présume . 1° parce que j’ai entrevu quelque chose de tel au microscope; 2° parce que les plâtres contiennent des cristaux réguliers de plâtre, principalement ceux qui ont été exposés a l’air. » ,
Et le mémoire sur le gypse, préparé à celte date et a cet âge < u jeune chimiste, démontre ingénieusement tous ces faits et beaucoup d’autres non moins exacts, qu’il expose déjà dans ce langage si clair, avec cette exquise précision des termes, que personne dans les sciences n’a jamais surpassée, ni peut-être égalée.
Son ardeur ne connaissait ni les obstacles, ni le repos. L’Académie avait proposé, en 1764, un prix extraordinaire pour le meilleur mode d’éclairage d’une grande ville pendant la nuit. Lavoisier veut concourir, et il se livre aussitôt à des expériences variées. Mais il s’aperçoit que sa vue manque de la délicatesse nécessaire pour apprécier les intensités relatives des diverses flammes qu’il doit comparer. 11 fait tendre alors une chambre de noir, et s’y enferme pendant six semaines dans une obscurité parfaite. Au bout de ce temps, sa vue avait acquis une sensibilité extrême, et les moindres différences ne lui échappaient plus.
1 el était le dévouement à la science du jeune Lavoisier à l’âge de vingt-deux ans. Ai-je besoin d’ajouter que son travail fut couronné? L’Académie lui décerna une médaille d’or dans sa séance publique du 9 avril 1766 et ordonna la publication de son mémoire, qu’on lit encore avec le plus vif intérêt.
L’Académie des sciences ne pouvait tarder à l’appeler dans son sein. Il y entra en 1768, âgé de vingt-cinq ans.
YI
Le trait le plus caractéristique de l’œuvre de Lavoisier, c’est, à mon sens, et si je puis m’exprimer ainsi, d’avoir introduit dans la chimie l’esprit de la physique. La physique est essentiellement, comme l’astronomie, une science de mesures précises. Les corps augmentent de volume lorsqu’on les échauffe. A quoi bon la connaissance de ce fait, quel parti en tireront les arts, si l’on ne soumet ce phénomène physique à des mesures rigoureuses, propres à déterminer la valeur de cette augmentation de volume pour les divers corps et pour les divers degrés de température ? Au contraire, je calcine de la pierre calcaire et j’en retire de la chaux vive, corps essentiellement différent de la pierre calcaire par ses propriétés. Si je ne cherche, en inventeur désintéressé, que la nouveauté des résultats, mon esprit est satisfait. 11 ne l’est pas moins si j’ai le désir de faire sortir de mes études quelque sujet d’applications nouvelles. A ce double point de vue, la découverte de la < haux vive, douée de propriétés si remarquables, est un grand progrès chimique; et il m importe assez peu de savoir de .combien la chaux vive pèse moins que la pierre calcaire qui l’a fournie, ou le nombre d unités de chaleur dépensées pour opérer la décomposition.
Jusqu’au temps de Lavoisier, la chimie s’inquiétait fort peu, en effet, de *a mesure des phénomènes. Dominée par des préjugés, enhardie par ses succès, elle cherchait des corps nouveaux, des propriétés inconnues
MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES
et magiques ; elle croyait à des élixirs de longue vie, et à la transmutation des métaux vils en métaux précieux. Et le domaine de la nature matérielle est si vaste/ qu’elle aurait pu satisfaire peut-être encore pendant des siècles la curiosité de ses adeptes, sans allier jamais sa méthode à celle des physiciens, et sans pouvoir découvrir les rapports nécessaires des phénomènes dont elle s’occupait.
Personne n’a fait plus de découvertes originales en chimie que Priestley, particulièrement dans l’étude des gaz, de ces fluides élastiques si sensibles aux changements de la pression ou delà température. Or, Priestley ne se sert jamais du baromètre, ni du thermomètre, instruments qui lui étaient bien connus et qui seuls pouvaient évaluer la pression et la température. De nos jours encore, on trouve des Priestley qui ne savent pas ce que c’est qu’une pesée exacte. La science ne resterait pas stationnaire entre de telles mains, mais sa marche serait incertaine et lente.
La méthode de Lavoisier, au contraire, a permis à tout esprit juste de faire des découvertes en chimie. En apprenant aux chimistes l’usage de la balance, du thermomètre, du baromètre et du calorimètre, en portant leur attention sur les propriétés de la matière que l’on peut soumettre à des déterminations numériques exactes, Lavoisier leur a ouvert des routes inconnues qui conduisent sûrement à la vérité. Il leur a donné un sens nouveau ; il a ajouté à l’œil du chimiste, à ce faible organe qui ne voit que la surface des choses, l’instrument du physicien qui en scrute le fond. Depuis lors, on na rien trouvé de mieux comme méthode, et voilà pourquoi Lavoisier a été le rénovateui delà chimie.
En même temps que Lavoisier faisait entrer la précision des instruments du physicien dans le laboratoire du chimiste, la îectitude de son jugement y portait des idées justes sur la constitution de la matière, sur la nature des corps qui de\ aient etie îéputés simples. C’était seulement à cette condition que la notion de poids et l’usage de la balance pouvaient conduire à de grands résultats. On trouverait même avant Lavoisier quelques mesures de précision dans l’étude des phénomènes chimiques; mais, outre que le nombre en est si restreint, que l’on compterait, par exemple, les pesées exactes qui ont été laites avant lui, il est essentiel de remarquer que les idées de Lavoisier sui la nature des corps l’avaient mis en possession d’un principe nouveau et fécond, dont on retrouve l’application dans presque tous ses mémoires, à savoir que les phénomènes chimiques peuvent se représenter par des équations.
C’est là un autre 'trait caractéristique de sa méthode
On connaît ces belles paroles : « Hien ne se crée, ni clans les opérations cle l’art, ni dans celles de la nature, et l’on peut poser en principe que dans toute opération il y a une égale quantité de matière avant et après l’opération; que la qualité et la quantité des principes sont les mêmes, et qu’il n’y a que des changements et des modifications. G est sur ce principe qu’est fondé tout l’art défaire des expériences en chimie. On est obligé de supposer dans toutes une véritable égalité ou équation entre les principes du corps qu’on examine et ceux qu’on en retire par l’analyse. »
Rien ne se perd, rien ne se crée : admirable principe que le génie divinateur de Lavoisier appliquait déjà à la chaleur, et qui, étendu aujourd hui à toutes les manifestations de la force dans la nature, ouvre depuis quelques années aux sciences physiques et physiologiques des horizons sans bornes. Comparez maintenant, s’il est possible, la lumière de ces principes à l’obscurité des archées de Van Helmont ou du phlogistique de Stahl, et vous comprendrez jusqu’à quel degré Lavoisier a rompu avec le passé et mérite d’être proclamé le fondateur de la chimie moderne.
Qu il me soit permis de dire en terminant cette étude, trop longue déjà poui le lecteur, trop courte et bien insuffisante à mon gré pour la gi andeur du sujet, le double intérêt d’utilité et de convenance morale qu il faut attacher à la réimpression des œuvres scientifiques des hommes de génie. La condition des lettres et des sciences est bien différente. Les chefs-d’œuvre de la littérature ont un caractère de beauté absolue qui est le principe tout à la fois de leur immortalité et
de leur éternelle jeunesse. Si les grands écrivains de l’antiquité pouvaient renaître un moment, ils seraient charmés de voir que rien dans leurs œuvres n a vieilli, et qu’après les mille vicissitudes par lesquelles 1 humanité a passé depuis qu’ils ont cessé de vivre, le temps n’a fait qu’accroître le nombre de leurs admirateurs. Le sort des grands hommes dans les sciences est bien différent.
Psew ton lui-même serait ébloui au récit des connaissances scientifiques de nos enfants.
C est que le propre des découvertes scientifiques est de se surpasse) les unes les autres. Le champ de la science est inépuisable. Plus il est remué, plus grands sont les trésors qu’il offre à nos regards. Que de connaissances physiques et chimiques accumulées depuis
MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES 281
Lavoisier qu’il ne soupçonnait pas! Aussi n’y aurait-il aucune utilité pratique à aller s’instruire des lois de la physique et de la chimie dans les ouvrages qu’il nous a laissés, et vraisemblablement ces belles pages qui devaient être recueillies par le respect de ses successeurs et publiées par l’Etat, en réparation d’un grand crime, la spéculation privée ne les eût jamais réunies.
Cependant l’œuvre de Lavoisier, comme celle de Newton et des rares génies qu’il est permis de leur comparer, restera toujours jeune. Certains détails pourront vieillir, comme des formes et des modes d’un autre temps; mais le fond, la méthode constituent un de ces grands aspects de l’esprit humain dont les années augmentent encore la majesté. C’est dans ces modèles achevés qu’il faut contempler, pour la comprendre, la marche de la pensée déchirant les voiles de l’inconnu.
C’est par la lecture des travaux des inventeurs que la flamme sacrée de l’invention s’allume et s’entretient ; et c’est ainsi qu’il importe à la gloire d’un grand souverain et au bien d’un grand pays que l’œuvre du génie soit offerte sans cesse comme modèle à la postérité.
C’est sans doute l’un des plus puissants motifs qui ont déterminé M. Dumas à poursuivre la réalisation de l’entreprise à laquelle il s’est dévoué. Elle lui a coûté déjà bien des veilles, mais je ne crains pas de dire qu’elle a dû lui procurer bien des joies. Combien de fois son noble cœur à dû battre à l’unisson de celui de Lavoisier! Combien de fois sa haute intelligence a dû se trouver en conformité de pensées et d’aspirations avec celles du maître vénéré ! Car je suis bien sûr d’exprimer ici le sentiment commun de tous les chimistes de l’Europe en affirmant que personne mieux que M. Dumas n’a compris la beauté et la profondeur des travaux de Lavoisier, et que nul n’a continué son œuvre en se tenant plus près du modèle par l’ensemble des vues et par l’éclat des découvertes. Il m’est bien doux de pouvoir confondre ici dans le même hommage public le sentiment de mon admiration pour son caractère et son talent, avec la reconnaissance des chimistes envers l’œuvre de réparation à la mémoire de Lavoisier, dont il a pris la o-énéreuse initiative au nom de tous.