‹ Œuvres de Pasteur (volume 3)Chapitre 124 sur 166 · DE MILAN] (M · texte numérisé non relu

DE MILAN] (M

Messieurs,

Je porte un toast à la lutte pacifique de la science.

C’est la première fois que j'ai l’honneur d’assister, et sur un sol étranger, à un congrès scientifique international. Je m’interroge sur les sentiments qu’ont fait naître en moi vos discussions courtoises, et l’hospitalité brillante de la noble cité milanaise, et je me sens pénétré de deux impressions profondes : la première, c’est que la science n’a pas de patrie ; la seconde, qui paraît exclusive de la première, mais qui n’en est pourtant qu’une conséquence directe, c’est que la science est la plus haute personnification de la patrie. La science n’a pas de patrie, parce que le savoir est le patrimoine de l’humanité, le flambeau qui éclaire le monde. La science doit être la plus haute personnification de la patrie, parce que de tous les peuples, celui-là sera toujours le premier qui marchera le premier par les travaux de la pensée et de l’intelligence.

Luttons donc dans le champ pacifique de la science pour la prééminence de nos patries respectives. Luttons, car la lutte, c est 1 effort; la lutte, c’est la vie quand la lutte a le progrès pour but.

Vous, Italiens, travaillez à multiplier sur le sol de votre belle et glorieuse patrie les Secchi, les Brioschi, les 1 acchini, les Sella, les Cornalia... Vous, les fiers enfants de l’ Autriche-Hongrie, suivez plus fermement encore que par le passé l’impulsion féconde qu un homme d’Etat éminent, aujourd’hui votre représentant près delà Cour d’Angleterre, a donnée à la science et à l’agriculture. Nous n’oublions pas, tous tant que nous sommes ici, que la première station séricicole a ete

1. In : Congrès séricicole international de Milan. Montpellier, 1876, Goulet, in S ,

fondée par l’Autriche. Vous, Japonais, puisse la culture des sciences être au nombre de vos principales préoccupations dans l’étonnante transformation politique et sociale dont vous donnez au monde le merveilleux spectacle. Nous, Français, courbés sous la douleur de la patrie mutilée, montrons une fois de plus que les grandes douleurs peuvent faire surgir les grandes pensées et les grandes actions.

Je bois à la lutte pacifique de la science.

DISCOURS

[PRONONCÉ AUX OBSÈQUES DE J. -J. PERRAUD, MEMBRE DE L’ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS] (*)

Cher Perraud, bon et tendre ami, réveille-toi un instant. Je voudrais t’apporter un écho de nos montagnes, les adieux de ce Jura dont tu es l’honneur, de cette patrie de ton enfance où les ailes de ton génie ont essayé leurs premiers battements.

Aujourd’hui déjà, dans nos riants vallons, les cent voix de la renommée célèbrent ton nom et tes œuvres. Tu seras le sujet des conversations attendries dans les longues veillées, et l’on verra pleurer silencieux ceux qui ont ignoré ou méconnu ta gloire; car il est, dans notre Jura, telles places publiques où s’élèvent des statues faites d’hier et qui ont été confiées à d’autres mains que les tiennes.

Quoiqu’il soit salutaire de rappeler aux cités qui l’oublient qu’elles ne vivent à travers les âges que par le génie ou la vaillance de quelquesuns de leurs enfants, je veux seulement, par l’évocation de ce souvenir qui blessait ta fierté, mieux marquer un des traits de ton caractère et de ta vie. Ils t’avaient oublié parce que la fortune et le bruit attirent la foule, et que tu marchais pauvre, sans autre parure que l’auréole du talent.

Ta vie fut cachée et obscure, c’est que tu la voulais remplie par le travail et la méditation, afin qu’aux yeux de la postérité elle brillât d’un éclat plus durable.

Ouverts à l’affection de quelques amis, ta maison et ton atelier étaient fermés aux importuns : Odi profanum vulgus ; ce fut là un des aiguillons de ton génie. Ton regard perçant et profond visait haut et passait, sans lavoir, par-dessus la tête du vulgaire.

Mais voici l’heure glorieuse et sainte, l’heure de la justice et des

réparations.

Artisans de nos montagnes, pâtres de nos vallées, que n êtes-vous

1. Paris , 1876, Firmin-Didot et Gic, brochure de 4 p. in-4°. Perraud naquit à Monay (Jura),

le 26 avril 1819, et mouiut à Paris le 2 novembre 1876. {Note de l Édition.)

réunis autour de cette tombe, auprès du compatriote et de l’ami dévoué qui lui a fermé les yeux! (*). Vous mesureriez l’étendue de la perte que la France et notre département viennent de faire.

Voyez-les, ces grands artistes, qui personnifient la patrie dans l’une de ses plus hautes expressions, courbés par la douleur et pleurant notre compatriote : ils se nomment Dumont, son vieux maître, dont il était l’orgueil et qui t’aimait, cher Perraud, comme on aime l’honneur de sa vie ; 1 bornas, Bouguereau, Cabanel, Guillaume, Baudry, Cavelier, Garnier, Delehelle, Aubert, Ballu, Normand, André, Louvet, Benouville, Crauk, Duprato, Villain, Boulanger, Morley, Lebouteux, Gastinel, Lepère, Curson..., les amis de Borne, les amis des jours de la jeunesse virile et des nobles ambitions; Meissonier, Henriquel-Dupont, Robert Fleury, Paul Dubois, Henner, Chapu, Français, Bazin, Lehmann, Gerôme, Martinet, Delaborde, Bonnassieux, Charles Blanc, Jouffrov, de Chennevières, Frémiet, Maillot, Hesse... Je ne puis les citer tous. Lcoutez-les : ils redisent les noms des marbres auxquels son ciseau a donné la vie, le Faune, le Désespoir, I’Adam, les Adieux, de ces marbres que 1 antiquité eut enviés, lous répètent qu’une des plus hautes cimes de lait français vient de s abaisser sous la main de « celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires ».

Toi aussi, cher Perraud, recueille ces discours, ces jugements de tes confrères et de tes rivaux, habitués à dicter les arrêts de l’avenir. Ce sont les chants de ton triomphe. Les trompettes sacrées les traduisent, à cette heure, en célestes harmonies, au seuil du temple de l’immortalité. Franchis-en les portiques, la tête haute et les traits embellis par cet aimable, franc et joyeux sourire qui charmait tes amis ; va t’inonder de l’idéal que tu cherchais toujours et que tant de fois tu as découvert et fixé sur ces chefs-d’œuvre où passe le souffle de l’art antique. Dieu avait placé dans ton âme un reflet de sa puissance. Mais en nous quittant, laisse sur la terre quelques-uns des rayons qu’il t’avait donnés en partage et qu’à leur divine clarté, Monay, l’obscur village où lut ton berceau, brille au milieu de nos vertes collines comme une étoile dans les cieux.

Adieu, Perraud, adieu ! non, au revoir!

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