NOTICE SUR CLAUDE-AUGUSTE LAMY (L
Promotion de 1842. — Lamy (Claude-Auguste), professeur à l'Ecole Centrale des Arts et Manufactures, né le 15 juillet 1820, à Ney, près Champagnole, dans le Jura, décédé à Paris, le 20 mars 1878.
C’est aux collèges de Poligny et de Dole qu’il fit ses premières études. Après les avoir complétées à Paris dans une institution chère aux Francs-Comtois, l’Institution Barbet, il se présenta avec succès à l'École Normale en 1842. Il en sortit agrégé des sciences physiques et licencié ès sciences naturelles, réunissant par conséquent, outre le titre d’agrégé, les trois diplômes de la licence dans l'ordre des sciences. A cette époque déjà, nul ne pouvait se présenter aux épreuves de l’agrégation des sciences, sans être licencié en mathématiques et en physique.
Au moment où Lamy quitta l’École Normale, le lycée de Lille venait d’être créé. M. Thénard présidait alors aux destinées de l’enseignement de la physique et de la chimie dans nos établissements d’enseignement secondaire, avec une sollicitude et une sûreté de jugement que l’Université n’a pas oubliées. 11 désigna Lamy comme professeur dans le nouveau centre intellectuel de ce riche, prospère et industriel département du Nord.
Par quelle circonstance d’avancement mal entendu, non désiré par notre camarade, lui fît-on quitter le lycée de Lille pour celui de Limoges, en 1848, je l’ignore. Toujours est-il qu’après deux années passées dans cette dernière ville, il demanda et obtint de revenir dans la o-rande cité lilloise, probablement attiré par un secret pressentiment de son bonheur futur. Un homme que des aptitudes exceptionnelles de chimiste et d’industriel plaçaient depuis longtemps à la tête de l’industrie du département du Nord, M. Kuhlmann, avait apprécié les qualités d’esprit et de caractère de notre camarade, dès l’époque de son premier séjour à Lille. En 1854, il n’hésita pas à lui donner sa fille aînée. Conseillée par une tendre mère, d’une intelligence supérieure,
1 In : XXXIIIe réunion générale annuelle (12 janvier 1879) de l’Association des anciens élèves de l’École Normale. Versailles (1879), impr. Cerf et fils, in-8»; p. 44-48.
celle qui devait être un jour la joie du foyer de notre ami, comprit, elle aussi, la sécurité et le bonheur qui naîtraient de cette union. Dans toute profession, mais plus particulièrement encore dans la profession universitaire, le mariage marque notre destinée de conséquences inéluctables. Peu à peu, sans le vouloir, sans qu’on le voulût autour de lui, comme par une pente naturelle, les préoccupations de Lamy devinrent solidaires de celles de sa nouvelle famille. Tout d’abord, ce fut à Lille même qu’il rechercha l'avancement auquel lui donnaient des droits naturels les succès de son enseignement dans les lycées de Lille et de Limoges, non moins que des travaux originaux distingués, notamment les thèses qu’il soutint en 1851 pour obtenir le grade de docteur. A la création de la Faculté des sciences de Lille, Lamy devint le premier titulaire de la chaire de physique.
En rappelant ces circonstances, permettez-moi de me souvenir que, comme Lamy, enfant du Jura, et son condisciple à l’Ecole Normale, je devins alors son collègue dans la nouvelle Faculté. C’est avec émotion que je me reporte ici au temps où tous deux, et avec nous les membres de la naissante Faculté, nous nous passionnions pour le succès de son jeune enseignement. Soutenus, encouragés par la bienveillance inépuisable de M. Kuhlmann, nous jouissions, en outre, de la cordiale hospitalité que nous offrait toute son aimable famille, animée par la présence de Mme Kuhlmann, si digne d’être la compagne du célèbre manufacturier. Il est rare qu’une femme distinguée ne préside pas à la pi’ospérité de la famille, de la famille nombreuse surtout, et que le bonheur de son foyer ne rayonne pas autour d’elle.
Pendant douze années, de 1854, époque de son mariage, à 1866, Lamy enseigna la physique à la Faculté de Lille avec un succès toujours croissant. Un nombreux et sympathique auditoire enflammait son zèle, et c’est avec la satisfaction vive et intime que donne toujours une parole autorisée qu’il rajeunissait sans cesse ses doctes leçons, par le travail et la lecture et par l’exposé des applications les plus nouvelles de la physique. En même temps, comme il était doué d’une santé de fer et infatigable au travail, il consacrait ses loisirs à des travaux personnels et à la connaissance approfondie de toutes les pratiques des industries dont les usines de son beau-père lui offraient le parfait modèle. Le labeur persévérant est le secret du succès. Vous ne serez donc pas surpris d’apprendre que, dans l’étude attentive de la fabrication de l’acide sulfurique par les pyrites, qu’on substituait depuis quelque temps au soufre de Sicile, il trouva en 1862 l’occasion de ses recherches devenues classiques sur le thallium et les combinaisons de cet étranoe
métal, recherches qui firent paraître chez lui les qualités du chimiste
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le plus exercé, non toutefois sans provoquer la surprise île ses maîtres et de ses amis qui croyaient volontiers que Lamy s’était voué exclusivement aux études physiques. La récompense de ces vaillants efforts ne se fit pas longtemps attendre.
A la mort de M. Payen, en 1866, le conseil de l’Ecole Centrale des Arts et Manufactures, sur l’initiative de M. Dumas, comprit de quelle utilité pouvaient être pour l’enseignement de la jeune Ecole les connaissances physiques et chimiques de notre camarade, jointes à l’expérience et à la maturité qu’il avait dû acquérir au sein des fabriques de M. Kuhlmann et sous l’inspiration de ce maître, éminent à tant de titres. Lamy fut donc appelé, en 1866, à succéder à M. Payen dans la chaire de chimie industrielle de l’Ecole Centrale. Le conseil de l’Ecole ne tarda pas à se louer du choix de son nouveau professeur. Ce que Lamy avait fait à la Faculté de Lille pour l’enseignement de la physique, il le fit à Paris, avec non moins de succès, pour l’enseignement de la chimie industrielle et avec un sentiment plus vif encore de sa responsabilité. Aussi les souvenirs qu’il a laissés dans cette féconde Ecole ne s’effaceront pas de longtemps. Perfectionner sans cesse ses lucides et sérieuses leçons, c’était sa préoccupation constante. Il y faisait concourir quotidiennement, pour ainsi dire, tous les actes de sa vie, par une volonté et des efforts toujours en éveil. Membre du Conseil d’hygiène et de salubrité du département de la Seine, chargé à ce titre de nombreuses visites dans les établissements industriels de la capitale, il revenait de celles-ci avec des notes substantielles qu’il introduisait aussitôt dans la préparation écrite de ses leçons. Membre du Conseil de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, il se chargeait avec empressement des Rapports les plus difficiles sur toutes les nouveautés de la grande industrie chimique, parce qu’elles lui offraient des matériaux propres à nourrir et à féconder son enseignement. Il apportait le même dévouement, la même curiosité, et pour le même objet, dans ses fonctions de rapporteur des jurys des expositions universelles.
La foule de ses élèves n’a jamais failli aux sentiments de reconnaissance que devaient lui inspirer le dévouement et la sollicitude d un pareil maître. Dans nos grandes écoles, où des exercices communs rassemblent des jeunes gens de caractères et d’aptitudes si divers, il se forme et il circule une sorte d’âme commune qui discerne avec une prompte sagacité les qualités d’esprit et de cœur des maîtres préposés a 1 enseignement. Au milieu de tous ceux qui, a l’Ecole Centrale, se pressaient autour de sa chaire, Lamy était comme enveloppé d’une atmosphère de respect et d’affection craintive. Tous appréciaient sa franchise et sa bonté, la solidité de ses leçons, les efforts sensibles de préparation
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qu’elles lui coûtaient, la méthode et la clarté de son exposition. Ils savaient d’ailleurs que leur maître se recommandait par des travaux consciencieux, au nombre desquels s’en trouvait un de premier ordre, qui fera vivre le nom de Lamy pendant une longue suite de générations. Je veux parler de ce beau mémoire sur le thallium que les chimistes se plaisent à placer à côté des monographies célèbres de Gay-Lussac sur l’iode et de Balard sur le brome.
A l’occasion de la circonstance qui nous rassemble et de l’honneur qui m’incombait de vous parler de Lamy, je me suis fait un devoir de relire ce travail, travail sans tache, dont plusieurs chapitres donnent de son esprit d’observation et de sa sagacité inventive l’impression la plus forte. Aux jeunes chimistes, peut-être présents à cette fraternelle réunion, je prends la liberté d’en conseiller l’étude attentive, et particulièrement des pages qui concernent les oxydes de thallium. Qu’ils envisagent les difficultés sans nombre que la nature, souvent bizarre, des propriétés de ce métal et de ses oxydes semait, pour ainsi dire, à l'envi, sous les yeux de notre ami, et qu’ils les comparent ensuite aux délicates et savantes observations par lesquelles il explique ces obscurités et les fait disparaître : ils sortiront de cette lecture avec la conviction que Lamy s’est montré dans ces difficiles recherches un chimiste consommé.
Ce mémoire remarquable valut à Lamy un double honneur, les éloges de M. Dumas, un rapport de l’illustre chimiste demandant l’insertion du travail dans le Recueil clés savants étrangers , et la croix de chevalier de la Légion d’honneur. C’était beaucoup ; je n’hésite pas à dire que ce fut trop peu par la suite. Mais je m’arrête : je fais œuvre de paix et d’amitié, non de revendication. Ce serait offenser la mémoire de notre cher camarade. Il était de ceux qui attendent la justice, alors même qu’elle s’attarde ou qu’on la fait dévier du droit chemin. C’est qu’en lui 1 homme privé et l’homme public obéissaient aux mêmes inspirations.
Un avocat célèbre, M. Nicolet, bâtonnier de l’ordre, louant naguère devant la jeunesse du barreau de Paris M. Valette, l’éminent professeur de la Faculté de droit, disait de lui : « Il était de la Franche-Comté, ce rude pays qui se plaît à laisser sur ses enfants sa simple et mâle empreinte. » Ces paroles peuvent s’appliquer à notre cher et regretté camarade. Il avait dans 1 abord quelque chose de sévère et d’un peu dur, mais sous cette enveloppe, reflet du sol natal, se cachait une nature honnête, dévouée, bienveillante et même timide. Toutefois, laissez-moi vous donner de la personnalité de Lamy une autre caractéristique qui 1 embrasse tout entier, avec plus de douceur et de vérité,
et dont l’expression est partie du cœur qui l’a le mieux connu. Je la trouve dans ce verset du livre de Job que sa veuve inscrivait sur une carte commémorative, au lendemain du malheur qui venait de la frapper : « C’était un homme simple, droit, craignant Dieu, et fuyant le mal. » L’exemple d’une telle vie ne sera pas perdu. Ses enfants se montrent dignes de l’honneur attaché à leur nom.
Lamy est décédé à Paris, le 20 mars 1878, à l’âge de 57 ans seulement, emporté par une tumeur de l’intestin, longue, douloureuse et cruelle maladie qui défie tous les efforts de la chirurgie et de la médecine et qui, conduisant à la mort par degrés insensibles, laisse, jusqu’à la dernière heure, la plénitude des facultés intellectuelles. 1 endant de
longs mois, presque une année entière, Lamy put suivre, jour par jour, les progrès de ce mal interne et inaccessible aux remèdes, attendant stoïquement l’instant où l’obstruction du canal digestif serait complète, dans l’espoir qu’à ce moment, la mort ne se faisant plus attendie, il serait enfin délivré de ses souffrances. Mais hélas! quatre semaines devaient encore s’écouler, pendant lesquelles toute alimentation devint impossible et la mort par inanition inévitable. Soutenu par une âme chrétienne que le devoir avait toujours embrasée, notre camarade ne fit pas entendre une plainte. Tour à tour, il appelait auprès de lui sa femme, ses enfants, ses frères, tous ses proches, et leur prodiguait les marques de la plus tendre affection, les consolations les plus touchantes. Jamais on ne vit spectacle plus attendrissant, plus réconfortant. On eût dit que cet homme qui avait été, un demi-siècle durant, 1 esclave du devoir, voulait laisser à sa famille et à ses amis un dernier exemple et ne se séparer de la vie qu’en apprenant à mourir.
Le plus souvent, de telles vertus ont des racines profondes dans le lien mystérieux de l’hérédité. Placées en germe dans celui où la liberté morale les développe, elles ne lui appartiennent pas tout entières. Après la chute du premier Empire, on vit rentrer dans leurs foyers une foule d’hommes qui avaient au plus haut degré le triple sentiment de l’honneur, de la discipline et du devoir. Ils avaient porté glorieusement le drapeau de la France dans toutes les capitales de l’Europe, et ils revenaient avec un tel amour de la patrie, qu’on les appela du beau nom de patriotes. Le père de Lamy était un de ces héros. Parti du camp de Boulogne, il avait assisté à toutes les grandes batailles de l’Empire : Austerlitz, Iéna, Eylau, Friedland, Wagram... A celle de la Moskowa, à la tête d’un régiment de ligne, il reçut plusieurs blessures oraves et fut fait prisonnier de guerre pendant la retraite, un peu avant le passage de la Bérésina. Rentré dans son village en 1815, d s’y maria quelques années après, et eut cinq fils, à l’éducation desquels d se
consacra tout entier. Avec quel succès! Notre camarade était l’aîné, le second est général de brigade à Rouen, le troisième est mort chef de bataillon de chasseurs à pied au siège de Puebla, le quatrième est mort receveur des postes après avoir servi dans la marine en qualité de mécanicien, le cinquième est colonel du 32e de ligne à Tours. Après la mort de son père, Lamy, qui était l’aîné, comme je viens de le dire, de cette virile famille, en devint le chef. Général, colonel, commandant, officier de marine, à tous il inspirait des sentiments d’affection mêlés de respect, parce qu’ils retrouvaient en lui la franchise et la droiture paternelles. Pas un acte sérieux dans la vie de l’un d’eux n’était accompli, qui n’eût été conseillé et accepté par notre camarade, preuve vivante, dont j’ai été souvent le témoin, de l’ascendant que lui donnait l’intégrité de son caractère.
Par l’évocation de ces souvenirs, n’ai-je pas justifié ce que je vous disais tout à l’heure, que les vertus de Lamy étaient des vertus de famille et qu’il avait dans le cœur quelque chose d’un caractère trempé aux épreuves de Wagram et de la Moskowa?
Honneur à ces familles, encore nombreuses dans notre chère patrie, où circule le sang de ceux qui ont contribué à la gloire nationale et qui sont une part de la sauvegarde de notre grandeur future !
DISCOURS PRONONCE