L’INSTITUT PASTEUR
LE 14 NOVEMBRE 1888 (i)
Monsieur le Président,
Messieurs,
Celui qui, dans vingt ans, écrira notre histoire contemporaine et recherchera quelles ont été, à travers les luttes des partis, les pensées intimes de la France, pourra dire avec fierté qu’elle a placé au premier rang de ses préoccupations l’enseignement à tous les degrés. Depuis les écoles de villages jusqu’aux laboratoires des hautes études, tout a été soit fondé, soit renouvelé. Élève ou professeur, chacun a eu sa part. Les grands maîtres de l’Université, soutenus par les pouvoirs publics, ont compris que, s’il fallait faire couler comme de larges fleuves l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire, il fallait aussi s’inquiéter des sources, c’est-à-dire de l’enseignement supérieur. Ils ont fait à cet enseignement la place qui lui est due. Une telle instruction ne sera jamais réservée qu’à un petit nombre; mais c’est de ce petit nombre et de son élite que dépendent la prospérité, la gloire et, en dernière analyse, la suprématie d’un peuple.
Voilà ce qui sera dit et ce qui fera l’honneur de ceux qui ont provoqué et secondé ce grand mouvement. Pour moi, messieurs, si j’ai eu la joie d’aller, dans quelques-unes de mes recherches, jusqu’à la connaissance de principes que le temps a consacrés et rendus féconds, c’est que rien de ce qui a été nécessaire à mes travaux ne m’a été refusé. Et le jour où, pressentant l’avenir qui allait s’ouvrir devant la découverte de l’atténuation des virus, je me suis adressé directement à mon pays pour qu’il nous permit, par la force et 1 élan d initiati\es
1. In. : Inauguration de l'Institut Pasteur. Compte rendu. Sceaux, 1888, impr. Cliaraire et fils, in-8ü; p. 26-30.
« Pasteur, dit René Vallery-Radot dans « La Vie de Pasteur », ne pouvant niaituser son émotion, dut’charger son fils de lire son discours ». {Note de l'Édition.)
MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTERAIRES
privées, d’élever des laboratoires qui non seulement s appliqueraient à la méthode de prophylaxie de la rage, mais encore à l’étude des maladies virulentes et contagieuses, ce jour-là la France nous a donné a pleines mains. Souscriptions collectives, libéralités privées, dons magnifiques dus à des fortunes qui sèment les bienfaits comme le laboureur sème le blé, elle a tout apporté, jusqu’à l'épargne prélevée par l'ouvrier sur le salaire de sa rude journée.
Pendant que se faisait cette œuvre de concentration française, trois souverains nous donnaient un témoignage de sympathie effective. Sa Majesté le Sultan voulait être un de nos souscripteurs; l’Empereur du Brésil, cet empereur homme de science, inscrivait son nom avec la joie d’un confrère, disait-il; et le Tsar saluait le retour des Russes que nous avions traités par un don vraiment impérial.
Devant les médecins russes qui travaillei’ont dans nos laboratoires et sont déjà présents parmi nous, j’adresse au Tsar l’hommage de notre respectueuse gratitude.
Comment toutes ces sommes ont été centralisées au Crédit Foncier de France et l’usage qui en a été fait, vous venez de l’apprendre, messieurs. Mais ce que M. Christophle ne vous a pas dit, c’est avec quel souci il a géré ce bien national.
Avant la pose de la première pierre, le Comité de patronage de la souscription a décidé, malgré moi, que cet Institut porterait mon nom. Mes objections persistent contre un titre qui réserve à un homme l’hommage dû à une doctrine. Mais, si je suis troublé par un tel excès d’honneur, ma reconnaissance n’en est que plus vive et plus profonde. Jamais un Français s’adressant à d’autres Français n’aura été plus ému que je ne le suis en ce moment.
La voilà donc bâtie, cette grande maison dont on pourrait dire qu’il n’y a pas une pierre qui ne soit le signe matériel d’une généreuse pensée. Toutes les vertus se sont cotisées pour élever cette demeure du travail. Hélas ! j’ai la poignante mélancolie d’y entrer comme un homme « vaincu du temps », qui n’a plus autour de lui aucun de ses maîtres, ni même aucun de ses compagnons de lutte, ni Dumas, ni Bouley, ni Paul Bert, ni Vulpian qui, après avoir été avec vous, mon cher Grancher, le conseiller de la première heure, a été le défenseur le plus convaincu et le plus énergique de la méthode 1 Toutefois, si j’ai la douleur de me dire : Ils ne sont plus, après avoir pris vaillamment leur part des discussions que je n’ai jamais provoquées, mais que j’ai dû subir; s’ils ne peuvent m’entendre proclamer ce que je dois à leurs conseils et à leur appui ; si je me sens aussi triste de leur absence qu’au lendemain de leur mort, j’ai du moins la consolation de penser que
tout ce que nous avons défendu ensemble ne périra pas. Notre foi scientifique, les collaborateurs et les disciples qui sont ici la partagent.
Le service du traitement de la rage sera dirigé par M. le professeur Grancher, avec la collaboration des Drs Chantemesse, Charrin et Terrillon.
M. le Ministre de l’Instruction publique a autorisé M. Duclaux, le plus ancien de mes élèves et collaborateurs, aujourd’hui professeur à la Faculté des Sciences, à transporter ici le cours de Chimie biologique qu’il fait à la Sorbonne. Il dirigera le laboratoire de Microbie générale. M. Chamberland sera chargé de la Microbie dans ses rapports avec l’Hygiène. M. le D1' Roux enseignera les méthodes microbiennes dans leurs applications à la médecine. Deux savants russes, les Drs Metchnikoff et Gamaleïa, veulent bien nous prêter leur concours. La morphologie des organismes inférieurs et la microbie comparée seront de leur domaine.
Vous connaissez, messieurs, les espérances que nous donnent les travaux du Dr Gamaleïa. C'est à dessein que je me sers du mot espérances. L’application à l’homme est loin d’être faite en ce moment; mais la plus rude étape est franchie.
Constitué comme je viens de le dire, notre Institut sera à la fois un dispensaire pour le traitement de la rage, un centre de recherches pour les maladies infectieuses et un centre d’enseignement pour les études qui relèvent de la microbie. Née d’hier, mais née tout armée, cette science puise une telle force dans ses victoires récentes qu’elle entraîne lous les esprits.
Cet enthousiasme que vous avez eu dès la première heure, gardez-le, mes chers collaborateurs, mais donnez-lui pour compagnon inséparable un sévère contrôle. N’avancez rien qui 11e puisse être prouvé d’une façon simple et décisive. Ayez le culte de l’esprit critique. Réduit à lui seul, il n’est ni un éveilleur d’idées, ni un stimulant de grandes choses. Sans lui tout est caduc. Il a toujours le dernier mot. Ce que je vous demande là et ce que vous demanderez à votre tour aux disciples que vous formerez est ce qu’il y a de plus difficile à l’inventeur. Croire que l’on a trouvé un fait scientifique important, avoir la fièvre de l’annoncer et se contraindre des journées, des semaines, parfois des années à se combattre soi-même, à s’efforcer de ruiner ses propres expériences, et ne proclamer sa découverte que lorsqu’on a épuisé toutes les hypothèses contraires, oui, c’est une tâche ardue. Mais quand, après tant d’efforts, on est enfin arrivé à la certitude, on éprouve une des plus grandes joies que puisse ressentir l’âme humaine, et la pensée que l’on contribuera à l’honneur de son
pays rend cette joie plus profonde encore. Si la science n’a pas de patrie, l’homme de science doit en avoir une, et ç’est à elle qu’il doit reporter l’influence que ses travaux peuvent avoir dans le monde.
S’il m’était permis, Monsieur le Président, de terminer par une réflexion philosophique provoquée en moi par votre présence dans cette salle de travail, je dirais que deux lois contraires semblent aujourd’hui en lutte : une loi de sang et de mort qui, en imaginant chaque jour de nouveaux moyens de combat, oblige les peuples à être toujours prêts pour le champ de bataille, et une loi de paix, de travail, de salut qui ne songe qu’à délivrer l’homme des fléaux qui l’assiègent. L’une ne cherche que les conquêtes violentes, l’autre que le soulagement de l’humanité. Celle-ci met une vie humaine au-dessus de toutes les victoires; celle-là sacrifierait des centaines de mille existences à l’ambition d’un seul.
La loi dont nous sommes les instruments cherche même à travers le carnage à guérir les maux sanglants de cette loi de guerre. Les pansements inspirés par nos méthodes antiseptiques peuvent préserver des milliers de soldats. Laquelle de ces deux lois l’emportera sur l’autre? Dieu seul le sait. Mais ce que nous pouvons assurer, c’est que la science française se sera efforcée, en obéissant à cette loi d’humanité, de reculer les frontières de la vie.