‹ Œuvres de Pasteur (volume 3)Chapitre 149 sur 166 · L’INAUGURATION DE LA STATUE DE J.-B. DUMAS A A LAIS · texte numérisé non relu

L’INAUGURATION DE LA STATUE DE J.-B. DUMAS A A LAIS

Messieurs,

La France a eu, depuis dix-neuf ans, un sentiment de gratitude infinie pour ceux qui l’ont consolée et relevée.

Que ce fût un vieillard qui, après avoir accompli sa destinée glorieuse, descendit dans la tombe, ou que ce fût un homme frappé en pleine force, emportant avec lui nos regrets et nos espoirs lointains, tous également aimés et pleurés ont reçu à leur mort l’hommage d’une douleur publique. Ces pieuses funérailles n’ont pas suffi à la reconnaissance d’un peuple. Les noms acclamés qui représentaient ou l'intelligence ou le courage ou la bonté — parfois tout cela ensemble — on a voulu qu’ils fussent impérissables. Alors, dans la plupart des villes, des statues se sont dressées. Tout un groupe de morts est ainsi debout au milieu des vivants.

Peu d’hommes ont autant mérité que J.-B. Dumas les honneurs d’un long souvenir. Peu d’existences ont été aussi noblement utiles. Tant de beaux travaux, tant de découvertes fécondes, tant de services rendus vous seront rappelés tout à l’heure. Je ne veux et je ne puis en ce moment que vous adresser quelques mots, moins comme le président de votre comité que comme le disciple et l’ami de celui qui revit devant nous dans son éloquente et sereine attitude. C’est bien là, non seulement le professeur incomparable que nous avons connu, mais l’homme apte à toutes les tâches et dominant toutes les fonctions.

Parmi les hommes supérieurs, il en est qui, s’isolant dans leurs études, ont pour le tumulte des idées une pitié dédaigneuse ou une indulgente ironie. Ne s’inquiétant pas de l’opinion générale, — que dans leur esprit trop délicat ils confondent volontiers avec l’opinion du vuloaire, — ils ne visent qu’à exercer une influence directe sur un cercle de privilégiés. Si cette élite leur échappait, ils trouveraient

1. In : Inauguration de la statue de J.-B. Dumas, à Alais, le lundi 21 octobre 1889. Paria, 1889, Firmin-Didot et O, brochure de 73 pages, in-4° ; p. 3-ü.

encore dans l’activité et le spectacle de leur propre intelligence un intérêt vif et prolongé.

D’autres, emportés au contraire par le besoin de faire triompher leurs idées, se jettent dans les batailles de la vie publique.

Il est enfin un petit nombre d’hommes aussi bien faits pour le travail silencieux que pour les débats des grandes assemblées. En dehors des études personnelles qui leur assurent dans la postérité une place à part, ils ont l’esprit attentif à toutes les idées générales et le cœur ouvert à tous les sentiments généreux. Ces hommes-là sont les esprits tutélaires d’une nation.

M. Dumas en fut, dès sa jeunesse, un type souverain. S’agissait-il d’une grande école à fonder comme l’Ecole Centrale, ou d’un inventeur à encourager comme Daguerre, par exemple, plus que méconnu dans les premiers temps, M. Dumas était toujours là. Ses avis, pleins d'une douce gravité, pesaient comme des oracles. Outre cette pénétration immédiate qui lui faisait démêler en toute idée neuve ce qui était praticable et durable, il avait pour chaque personne et dans chaque cas particulier le don de conseil. Aussi, entreprendre un travail qu’il n’eût pas approuvé nous eût semblé, à nous ses élèves, une tentative téméraire et comme un manque de respect.

Pour moi, messieurs, je puis dire que pendant quarante ans je n’ai cessé de travailler en ayant devant l’esprit cette figure vénérée dont un mot encourageant d’abord, puis mieux, puis plus que je n’osais espérer, était une récompense et un honneur qui dépassaient tous les autres. Son enseignement avait ébloui ma jeunesse; j’ai été le disciple des enthousiasmes qu’il m’avait inspirés. Son autorité, son pouvoir d’âme étaient si grands que, quand il me demanda, en 1865, le plus dur des sacrifices, celui d’interrompre mes recherches sur les fermentations pour venir dans votre pays étudier, sans que rien m’y eût préparé, le fléau qui ruinait la sériciculture, je lui répondis ce simple mot : « Disposez de moi. — Ah! me dit-il alors, avec une intonation oû éclatait tout son cœur d’enlant d’Alais, ah ! parlez ! La misère dépasse tout ce que vous pouvez imaginer ! »

Ce qu’il me fallut d’efforts durant cinq années pour triompher de cette maladie des vers à soie qui désolait vos magnaneries, je n’ai pas à le rappeler. Mais dans l’expression de votre reconnaissance dont je suis si profondément touché, n’oubliez pas la part d’initiative qui revient à M. Dumas.

Je vous remercie, messieurs, de m’avoir permis de dire une fois de plus, en m’appelant au milieu de vous, le culte que je garde à ce grand homme de science et de bien.

MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES

TOAST

PORTÉ AU BANQUET QUI SUIVIT L’INAUGURATION DE LA STATUE DE J.-B. DUMAS (*)

Si je n’avais consulté que mes forces, j’aurais dû décliner l’honneur de venir présider cette touchante cérémonie. Mais comment aurais-je pu m’y dérober si ma santé me permettait seulement de faire le voyage ?

Aux noms d’Alais et de Dumas, mille souvenirs s’éveillent dans mon esprit. Il y a vingt-cinq ans, j’arrivais dans cette ville à la demande de mon illustre maître. Il m’avait sollicité de faire des recherches sur les moyens de prévenir la maladie qui décimait vos éducations de vers à soie et ruinait de plus en plus cette source de richesse de l’agriculture méridionale. Quelles furent mes perplexités avant d’accepter une telle tâche! Je vous le laisse à penser. Je n’avais jamais vu un ver à soie et il me fallait, pour répondre aux désirs deM. Dumas, abandonner des travaux commencés qui m’absorbaient tout entier. Mais comment, d’autre part, hésiter à concentrer tous mes efforts sur la solution d’un problème posé par lui dont la parole, comme professeur, m avait inspiré tant d’admiration au début de ma carrière et dont les travaux mémorables avaient changé la face de la chimie organique, sa science de prédilection ! Je me laissai donc entraîner par cette sorte de fascination que les hommes supérieurs exercent parfois sur l’esprit de leurs disciples. Je vins parmi vous et, après cinq années consécutives d’efforts persévérants, j’eus la joie d’apporter à l’Académie des sciences les preuves expérimentales que j’avais trouvé des moyens sûrs de préparer des graines saines de vers à soie, propres à fournir des rendements moyens de beaucoup supérieurs à ceux d’autrefois. La régénération de la sériciculture fut dès lors assurée et le temps n’a fait que confirmer ces prévisions.

Ce progrès est dû à l’initiative et aux encouragements de M. Dumas.

1. Ces pages ont été trouvées dans les papiers de Pasteur, (hôte de l Édition.)

CÉLÉBRATION DU SOIXANTE-DIXIÈME ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE PASTEUR

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