Dumas (J.-B.). (Notes de l'Édition
l’éclairer par des expériences directes que j’ai appliqué depuis longtemps mes efforts, heureux d’y avoir porté déjà quelques lumières, ainsi que j’essaierai de vous le faire apprécier tout à l’heure. Je désire auparavant, Monsieur le Ministre, vous donner jusqu’à un certain point la mesure de l’intérêt de ces travaux.
Nous savons que les matières extraites des végétaux fermentent, loi’squ’elles sont abandonnées à elles-mêmes, et disparaissent peu à peu au contact de l’air. Nous savons que les cadavres des animaux se putréfient et que bientôt après il ne reste plus que leurs squelettes. Ces destructions de la matière organique morte sont une des nécessités de la perpétuité de la vie. Si les débris des végétaux qui ont cessé de vivre, si les animaux morts n’étaient pas détruits, la surface de la terre serait encombrée de matière organique, et la vie deviendrait impossible, parce que le cercle de transformation dont j’empruntais tout à l’heure l’expression à Lavoisier ne pourrait se fermer. En d’autres termes, lorsque dans un être vivant les mouvements intestins que réglaient les lois de la vie viennent à s’arrêter, l’œuvre de la mort ne fait que commencer. Il faut, pour qu’elle s’achève, que la matière organique du cadavre quel qu’il soit, animal ou végétal, fasse retour à la simplicité des combinaisons minérales. Il faut que la fibrine de nos muscles, l’albumine de notre sang, la gélatine de nos os, l’urée de nos urines, le ligneux des végétaux, le sucre de leurs fruits, la fécule de leurs graines... se réduisent peu à peu à l’état d’eau, d’ammoniaque et d’acide carbonique, afin que les principes élémentaires de ces matières organiques complexes puissent être repris par les plantes, élaborés de nouveau, et servir d’aliments à de nouveaux êtres semblables à ceux qui leur ont donné naissance, et ainsi de suite perpétuellement pendant toute la durée des siècles.
Comment s’opèrent toutes ces transformations? Voilà le problème, qui se subdivise en une foule d’autres pleins d’intérêt et d’avenir, à la solution duquel j’oserais prétendre. J’y ai déjà consacré six années du travail le plus assidu, et il me semble que je puis ajouter avec confiance que mes premiers résultats laissent entrevoir dès à présent la loi la plus générale de cet ordre de phénomènes. J’arrive, en effet, à cette conclusion que la destruction des matières organiques est due principalement à la multiplication d’êtres organisés microscopiques, jouissant de propriétés spéciales de désassociation des matières organiques complexes, ou de combustion lente et de fixation d’oxygène, propriétés qui font de ces êtres les agents les plus actifs de ce retour nécessaire à l’atmosphère de tout ce qui a eu vie, dont je parlais tout à l’heure. •
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J'ai démontré que l’atmosphère au sein de laquelle nous vivons charrie sans cesse les gerryies de ces êtres microscopiques, toujours prêts à se multiplier au sein de la matière morte, afin d’y accomplir le rôle de destruction qui est corrélatif de leur propre vie. Et si Dieu n avait pas fait que les lois organiques qui président aux mutations des tissus et des liquides du corps des animaux missent obstacle à leur propagation, tout au moins dans les conditions de vie normale et de santé, nous serions exposés à chaque instant à être envahis par eux. Mais dès que le souffle de la vie s’est éteint, il n’est aucune partie de 1 organisme végétal ou animal qui ne devienne propre à leur servir d’aliments. En résumé, après la mort, la vie reparaît sous une autre forme et avec des propriétés nouvelles. Les germes partout répandus des êtres microscopiques commencent leur évolution, et, sous leur influence, tantôt la matière organique se gazéifie par fermentation, tantôt 1 oxygène de l’air se fixe sur elle, en proportions considérables, et en opère peu à peu la combustion complète.
Vous pressentez dès lors, Monsieur le Ministre, combien est vaste et utile à parcourir le champ de ces études, qui offrent tant de rapports avec diverses maladies des animaux et des plantes, et qui sont certainement un premier pas dans la voie si désirable de recherches sérieuses sur les maladies putrides et contagieuses. Mais permettez-moi, Monsieur le Ministre, de sortir des généralités et de vous faire toucher du doigt, pour ainsi dire, l’un des nombreux phénomènes qui se rattachent à la loi universelle de mort et de destruction de tous les êtres vivants.
Que notre imagination se représente, s’il est possible, la masse énorme de principes sucrés que la nature accumule chaque année dans toutes les plantes qui végètent à la surface du globe. Il faut, de toute nécessité, que ces milliards de kilogrammes de sucre soient détruits et fassent retour à l’air de l’atmosphère. L’homme qui utilise une partie de ce sucre dans son alimentation n’en brillerait pas une parcelle par l’acte de sa respiration que la combustion complète de ces masses incalculables de sucre n’en existerait pas moins. Car, je le répète, il est dans les lois de la permanence de la vie à la surface de la terre que tout ce qui a fait partie d’un végétal et d’un animal soit détruit, et se transforme en substances gazeuses volatiles et minérales.
Quels sont donc les procédés à l’aide desquels la nature peut détruire ces quantités prodigieuses de matière sucrée que l’organisme végétal élabore chaque année? Dès qu’une portion quelconque d’un jus sucré est abandonnée à elle-même, l’air y apporte le germe d’un petit
végétal mycodermique qui s’y propage avec une facilité remarquable, et corrélativement à sa vie et à sa multiplication le sucre se transforme en alcool et en acide carbonique. Ce petit végétal est l’un des nombreux ferments organisés du sucre. Nous voyons que dans cette première phase des phénomènes le sucre commence déjà pour une part à faire retour à l’air, puisque l’un des principes de sa décomposition est le gaz acide carbonique. Mais il reste l’alcool qui doit être détruit à son tour. Or, j’ai établi récemment avec une entière certitude que l’alcool se détruit sous l’influence d’un végétal microscopique différent du précédent, dont le germe est également apporté par l’air dans le nouveau liquide alcoolique et que ce végétal jouit de la propriété très remarquable de fixer l’oxygène de l’air sur l’alcool pour en faire de l’acide acétique; puis, si l’action de ce végétal microscopique se continue, l’oxydation dont il est l’agent nécessaire se portant sur l’acide acétique lui-même transforme entièrement cet acide en eau et en acide carbonique, qui sont les termes extrêmes de la destruction du sucre et de son retour intégral à l’air de l’atmosphère. De petits êtres microscopiques sont les agents cachés de ce phénomène naturel, grâce aux propriétés admirables que Dieu leur a départies.
Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’en arrêtant la combustion du sucre au tenue alcool, et la combustion de l’alcool au terme acide acétique,
1 industrie de 1 homme a créé le vin, la bière... le vinaigre.
Et voyez ici, Monsieur le Ministre, comme la science pure, dans ce qu elle a de plus élevé, ne peut avancer d’un pas sans faire profiter tôt ou tard les applications industrielles de ses précieux résultats. En étudiant, en effet, la suite des phénomènes dont je viens de parler, au point de vue exclusif de leur cause première et des agents mystérieux qui la déterminent, j ai reconnu deux principes nouveaux dans tous les liquides fermentés, 1 acide succinique et la glycérine qui entrent, par exemple, pour le vin, dans la proportion considérable de 8 à 9 grammes par litre. Ce fait n’avait même pas été soupçonné jusqu’à ce jour, et, pour le dire en passant et ajouter un trait de plus à la fécondité des applications de la science pure, cette circonstance rendait impossible la fabrication artificielle du vin à l’époque de la maladie de la vigne, époque à laquelle l’Empereur dans sa haute sollicitude songea, dit-on, à remplacer le vin naturel qui faisait défaut par un \in artificiel composé des mêmes principes. On aurait pu assurément répondre au vœu de l’Empereur par la préparation d’une boisson qui eut oflert des ressemblances avec le vin, mais à laquelle aurait manqué forcément, puisqu’on ignorait leur présence dans le vin naturel, environ 7 a 8 grammes de glycérine par litre; et, comme la
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glycérine est un élément essentiel de toutes les matières grasses, on peut présumer que le vin artificiel dont il s’agit aurait été privé d’un de ses éléments les plus bienfaisants. Enfin, pour terminer cet aperçu des services que la science pure rend à l’application, même sans songer à elle et comme par surcroît, la découverte toute récente que je viens de faire connaître à l’Académie du ferment végétal microscopique qui transforme l’alcool en acide acétique va me permettre d’indiquer un procédé nouveau d’une grande simplicité pour la fabrication de cet acide, dont l’industrie saura sans doute profiter.
Je craindrais, Monsieur le Ministre, en entrant plus avant dans l’examen des résultats auxquels je suis déjà parvenu, d’abuser de votre indulgence. J’aurais eu cependant quelque satisfaction à vous entretenir encore d’un étrange résultat, je veux parler de la connaissance d’un animalcule infusoire, l’un des agents principaux de la putréfaction, et qui jouit de cette singulière faculté, dont les sciences naturelles n’avaient pas encore d’exemple constaté, de vivre sans air; qui, bien plus, est frappé de mort lorsqu’il est mis au contact de ce fluide, en même temps qu’il perd son merveilleux pouvoir de putréfaction. Mais qu’il me suffise d’avoir essayé de faire comprendre le but vers lequel tendent toutes mes recherches actuelles. C’est la poursuite, à l’aide d’une expérimentation rigoureuse, du rôle physiologique, immense selon moi, des infiniment petits dans l’économie générale de la nature.
L’Académie des sciences ayant décerné à mes premières études silice sujet deux des grands prix dont elle dispose, le prix de physiologie expérimentale en 1859, le prix Jecker en 1861, j’ai l’honneur de joindre à cette note les rapports sur ces prix de MM. Claude Bernard et Chevreul (*).
Ces témoignages, Monsieur le Ministre, de la haute estime du premier corps savant de l’Europe, seront pour votre Excellence une garantie du bon emploi de vos libéralités et des efforts que je ne cesserai de tenter, afin de répondre, aussi dignement qu’il peut m’être donné de le faire, au vœu que l’Empereur a bien voulu vous exprimer, et à l’intérêt imprévu que Sa Majesté a daigné prendre à mes travaux.
Je suis avec le plus profond respect, Monsieur le Ministre, de Votre Excellence le très humble et très dévoué serviteur.