Rapport n" 65, de 1880. Inédit. [Note de l'Édition
MELANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES
ETUVES PUBLIQUES DE DESINFECTION Rapport de MM- L. Pasteur et Léon Colin (*).
Monsieur le Préfet,
Paris, 11 juin 1880.
Vous avez soumis au Conseil de salubrité la question d’utilité d’établir à Paris des étuves de désinfection, en partie gratuites, en partie payantes, pour les objets de literie et les linges ayant été en contact avec des personnes atteintes de maladies infectieuses ou contagieuses.
Cette enquête confiée à une Commission, composée de MM. Pasteur et Léon Colin, répond à un desideratum fréquemment signalé depuis plusieurs années. En effet, la prophylaxie hygiénique applicable aux divers effets à usage des malades n’a reçu encore à Paris aucune réglementation en rapport avec les progrès de la science, et, au retour de chaque épidémie, variole, choléra, fièvre typhoïde, diphtérie, etc., les prescriptions se bornent à cet égard à 1 indication de désinfectants chimiques, soit gazeux (chlore, acide hypoazotique, vapeurs de soufre, vapeurs phéniquées, etc.), soit solides ou liquides (acides phénique, salicylique, borax, sulfate de fer, oxychlorure de zinc, hy permanganates, etc.), dont l’action sur les germes morbides ne semble efficace qu’à la condition, pour plusieurs d’entre eux, de leur emploi à des doses incompatibles avec la conservation des effets à purifier.
A côté de ces moyens de désinfection, il en est un dont la puissance est hors de doute, c’est la chaleur. Nous ne ferons que rappeler l’antiquité de son application à son degré le plus énergique et le plus radical; de longue date, le feu a été considéré comme le purificateur par excellence : la carbonisation superficielle des parois intérieures des navires suspects de contamination pestilentielle était pratiquée dès le xv° siècle, dans les lazarets de Venise. De nos jours, cette méthode a été appliquée avec succès aux bâtiments imprégnés des germes de la fièvre jaune, pratiques scientifiquement confirmées par les expériences de Tyndall (2), démontrant que la combustion rend l’air optiquement pur, et par celles de M. Pasteur, assurant, par le flambage préalable des appareils, la conservation indéfinie des liquides les plus fermentescibles (1 2 3).
Ce qu’il s’agit de réaliser dans la purification des linges et objets de literie, c’est à la fois leur désinfection et leur conservation, c’est dès lors l’emploi de
1. In Rapport général du Conseil d’hygiène publique et de salubrité, 1878-1880. Paris , 1884, in-4°; p. 66-75. — Et Paris, 1880, typ. de Ch. Mourgues frères, broch. de 15 p. in-4°; p. 3-10.
2. Tyndall. The optical deportment of the atmosphère in relation to the phenomena of putréfaction and infection. Pliilosopliical Transactions of the Royal Society of London, 1876, GLXVI, Part I, p. 27-74 (flg.).
8. Voir, (Euvres de Pasteur, tome II : Fermentations et générations dites spontanées. (Notes de l'Édition
la chaleur à un degré assez élevé pour les assainir, assez modéré pom ne pas les altérer. Or, ce double résultat est réalisable.
A. — il est d’abord une série d’arguments de nature rigoureusement scientifique, découlant des expériences dans lesquelles M. Pasteur a déterminé les limites de température que ne peuvent franchir, sans être anéantis, les protoorganismes auxquels est dévolu le rôle de lerments et de germescontages.
De ces expériences, nous rappellerons spécialement celles qui ont établi que la bactéridie charbonneuse, le vibrion septique et le microbe du choléra des poules étaient détruits à une température inférieure à -{- 100" (*).
Quant aux germes virulents journellement transmis de 1 homme à l’homme, et qui constituent la cause principale des épidémies, aucune expérience rigoureuse ne permet d’affirmer le degré de chaleur dont ils sont justiciables. Mais l’observation des faits semble démontrer que la plupart de ces germes perdent leur nocuité sous 1 influence d une élévation relati\ement peu considérable de température.
La preuve en est fournie analogiquement par le virus-vaccin dont on connaît la similitude avec celui de la plupart des maladies contagieuses, et qui devient inerte à moins de -J- 60° centigrades, modification qui nous explique la difficulté, souvent l’impossibilité des vaccinations dans les pays chauds.
L’atténuation habituelle, durant l’été, des épidémies de peste, de \ariole, de diphtérie paraît également indiquer 1 action nocive, sur les germes de ces affections, des influences météorologiques de la saison chaude.
Sans doute ces germes seraient entièrement anéantis à la température de l’ébullition de l’eau : à la rentrée des troupes russes, après leur dernière campagne contre la Turquie, on a utilisé la vapeur des locomotives pour la désinfection, en wagons clos, des effets et habillements des soldats, et peutêtre conjuré ainsi le développement de la peste et du typhus. Ce qui nous inspire surtout l’espoir de la puissance de ce moyen contre tous les germes spécifiques des épidémies, c’est que la projection de la vapeur d eau, à 1 intérieur des navires, constitue une méthode prophylactique éprouvée avec succès contre la fièvre jaune; or, de toutes les maladies infectio-contagieuses, la fièvre jaune est celle dont les germes semblent, a priori , les plus aptes à supporter impunément les températures élevées, 1 affection n éclatant que pendant l’été , même en son foyer originel, situé cependant dans la zone intertropicale.
B. — D’autre part, des expériences, aujourd’hui nombreuses, témoignent que les divers tissus de laine et de coton peuvent subir des températures de 100“ et même 120° centigrades, sans perdre ni leur couleur ni leur résistance.
Aussi votre Commission est-elle disposée à admettre qu une température de 4- 100° peut assurer les deux résultats à obtenir de 1 emploi de la chaleur : désinfection des objets de literie et maintien de l’intégrité des tissus qui les constituent.
Existe-t-il dès maintenant des installations d’appareils de désinfection basées sur les considérations précédentes? Un travail intéressant de
1. Voir, sur ces questions, le tome VI des Œuvres de Pasteur. {Rote de l Édition.)
MÉLANGES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES
M. le Dr Vallin nous fournit à cet égard les données les plus précises (l); nous y trouvons non seulement des avis et des projets, mais la description d’étuves fonctionnant depuis quelques années, et avec un succès qui semble ne pas s’être démenti, en diverses villes importantes, notamment en Angleterre, en Allemagne et en Belgique.
Votre Commission a également étudié les principes suivis, en France même, à Paris, dans certains établissements privés, de purification des objets de literie au moyen de la vapeur d’eau.
Pour réaliser, au bénéfice de la population parisienne, l’application de ces diverses données, plusieurs conditions sont à remplir parmi lesquelles il en est d’abord qui s’imposent d’une manière générale, quelles que soient les différences que puissent établir entre les divers systèmes les circonstances locales dont il faudra tenir compte dans leur édification particulière.
La pièce capitale, l’étuve, doit être disposée de façon que les objets désinfectés soient soustraits à tout contact avec ceux dont la purification est à faire. Dans nos visites à quelques établissements privés d’épuration de literie qui fonctionnent à Paris, nous avons été frappés du peu de rigueur de cette séparation qui doit être absolue, sous peine de rendre illusoire toute la série d’opérations. Les deux catégories d’objets sont parfois, il est vrai, introduites ou extraites par des portes et des escaliers différents, mais pour se trouver presque en contact dans des chambres immédiatement voisines, dont les atmosphères se confondent par des baies largement ouvertes.
Pour éviter une telle chance de contamination nouvelle, il faut que l’étuve s’ouvre d’un côté sur une cour d’arrivée, de l’autre sur une cour de départ.
On atteindra ce but par l’adoption d’un système analogue à celui qui a été institué par M. le docteur Ransom à Nottingham (2), et qui peut se résumer dans l’application de la formule suivante :
Diviser en deux parties égales, par un mur suffisamment élevé, un terrain clos de toutes parts, et au milieu de ce mur encastrer le four à désinfection; celui-ci donnera ainsi sur deux cours entièrement séparées, et dans chacune desquelles seront aménagées des constructions à usage d’écurie et de remise pour les fourgons chargés des transports.
Peut-être y aurait-il avantage à ce que ces fourgons fussent construits sur deux types différents, suivant qu’ils seraient destinés à chercher les effets ou à les reporter à domicile; cette différence s’opposerait à la tentation qu’on pourrait avoir de les employer indifféremment à ce double usage; ceux de la première catégorie seraient munis d’un système de clôture hermétique, précaution inutile pour ceux de la seconde.
Il est inutile de nous prononcer dès aujourd’hui sur l’ensemble des questions de détail : nombre des étuves à établir dans Paris, dimension de ces étuves, mode de chauffage.
Nous pensons cependant qu’il est prudent de commencer par l’édification de deux établissements seulement, sauf à leur donner une ampleur en rapport avec le rôle qu’ils peuvent être appelés à remplir immédiatement.