III. — Sur la nécessité d’un enseignement complet intérieur
Pas de Sorbonne pour la lre et la 2e année.
Voici, d’une manière sommaire, l’organisation de l’enseignement scientifique de l’École Normale pour les deux premières années, en ne considérant que les parties les plus importantes des études, les mathématiques, la physique et la chimie. Il y aurait des détails particuliers à donner sur l’histoire naturelle.
Les élèves suivent les cours de mathématiques, de physique et de chimie de la Faculté des sciences, et les maîtres de conférences de l’École ne sont, en quelque sorte, que des répétiteurs de ces cours extérieurs. Ils interrogent les élèves sur les leçons qu’ils ont suivies à la Sorbonne, et leur donnent, s’il y a lieu, des développements. Lorsque les cours de la Sorbonne sont bien faits, et par là je veux dire appropriés au but que les élèves doivent atteindre ; lorsque les matières du programme de la licence forment la base unique, exclusive, de l’enseignement, tout est pour le mieux. Mais ce cas est l’exception.
Je craindrai d’autant moins de citer des exemples qu’en disant que tel cours est inutile à nos élèves, je ne blâmerai pas le cours pris en lui-même, mais l’appropriation que l’on veut faire de ce cours aux exigences des études de l’École. Prenons le cours de physique par M. Despretz : ce cours ne prépare aucunement à l’examen de licence. Il est trop élémentaire ; il est plus élémentaire souvent que celui d’un lycée. Je le crois très bon pour le public habituel de la Sorbonne, mais très nuisible à l’enseignement de la physique à l’École Normale. Gomment réparer le mal ? Le professeur de l’École essaiera de le tenter s’il a du zèle, et c’est bien le cas pour M. Verdet; mais M. Verdet ne fera jamais que le temps consacré parles élèves à suivre les leçons de la Faculté ne soit un temps perdu. De là une surcharge fatigante et
décourageante pour les élèves. Aussi arrivent-ils chaque année très mal préparés en physique aux épreuves de la licence. D’ailleurs, le temps que le maître de conférences donne à l’exposition d’un sujet qui aurait dû trouver sa place dans le cours de la Faculté est un temps précieux enlevé à sa conférence, à l’interrogation de ses élèves. La conférence n’a plus son caractère habituel. L’enseignement du calcul différentiel et intégral donne lieu aux mêmes observations.
Pour ce qui regarde la chimie, je ne puis mieux faire que de reproduire ici certaines parties d’un Rapport que j’ai eu l’honneur d’adresser à M. l’Inspecteur général chargé de la haute direction de l’École, à la date du 26 février 1858. M. l’Inspecteur général directeur avait reconnu tous les vices de notre organisation, et m’avait prié de lui remettre un rapport détaillé sur l’une des branches de l’enseignement :
« Monsieur l’Inspecteur général,
« Le cours de chimie de la Faculté, seul obligatoire pour nos élèves aux termes des règlements, a une étendue à peu près suffisante en chimie minérale; mais la chimie organique s’y trouve à peine représentée. Depuis de longues années, le professeur ne réserve que quelques leçons à cette branche importante des études chimiques qui tiennent une place considérable dans le programme de la licence. Gela étant, et peut-être par cette cause, M. Balard a entrepris de faire, au Collège de France, un cours assez complet de chimie organique. Bien instruits de 1 insuffisance des leçons de la Faculté pour une bonne préparation à la licence, les élèves de lre année ont demandé, comme leurs devanciers, à suivre le cours du Collège de France, ce qui leur a été accordé. A vrai dire, rien ne peut remplacer cet enseignement dans le système actuel de nos études scientifiques à l’intérieur de l’École. Supposons en effet que le maître de conférences veuille faire aux élèves un cours de chimie organique complémentaire de celui de la Faculté; le caractère habituel de la conférence disparaîtra. Le cours absorbera le temps si précieux que réclament les interrogations, et le professeur ne comblera une lacune qu’en en faisant naître une autre. Il y a donc utilité pour nos élèves de suivre les leçons du Collège de France. Si elles font défaut, on peut affirmer que la chimie organique ne sera pas étudiée convenablement.
« Vous pourriez croire dès lors que les élèves aborderont les épreuves de la licence, ayant plutôt dépassé les limites du programme qu étant lestés en deçà. Point du tout. L’auditoire de la Sorbonne est très mêlé; les curieux y abondent, et le professeur suppose toujours
qu’il s’adresse à des personnes n’ayant aucune notion de la chimie. Au Collège de France, c’est l’inconvénient opposé qui se présente. Il en résulte qu’à la Sorbonne les élèves de l’École revoient fréquemment, sous une forme trop élémentaire, des choses qu’ils connaissent, tandis qu’au Collège de France ils vont au delà des programmes, deux excès qui, dans une science aussi vaste que la chimie, rendent inévitables des omissions très importantes. Il semble naturel que le maître de conférences s’efforce de rétablir l’équilibre. Mais il ne peut le faire qu’en y consacrant un temps considérable, et en enlevant à la conférence son caractère indispensable de révision des cours du dehors et d’interrogations multipliées, si efficace pour assurer la régularité du travail de tous les élèves.
« Mais veuillez remarquer, M. l’Inspecteur général, que la difficulté vient de ce que nos élèves sont obligés d’aller demander leurs connaissances en chimie à des cours qui ne sont pas faits pour eux spécialement, et qui ne sont pas assez dominés par les exigences des examens que les élèves ont à subir.
« J’ai la conviction que deux leçons par semaine, s’adressant à des esprits déjà cultivés et riches des notions élémentaires que donne le lycée, suffiraient largement aux études de chimie minérale et organique, réclamées par le programme de la licence.
« Toutes les fois, M. l’Inspecteur général, que vous descendrez dans les détails de distribution et d’organisation de nos études, vous arriverez à vous demander : Pourquoi l’École Normale n’est-elle pas, ainsi que les Écoles Polytechnique, des Mines, des Ponts et Chaussées, Centrale, etc., une école fermée, se suffisant à elle-même, où l’on concentre les efforts vers un but déterminé en appropriant tout aux besoins, aux facultés des élèves qui y sont appelés? »
Il ne faut jamais oublier que, dans l’ordre des sciences, l’enseignement des deux premières années est entièrement consacré a des études qui sont toutes nouvelles pour les élèves de l’École, sur lesquelles ils n’ont pas même, le plus souvent, des notions élémentaires. Il leur faut donc des cours réguliers, continus, identiques, sans lacunes, très méthodiques, présupposant leurs connaissances acquises. En un mot, il faut appliquer à l’École Normale le système des écoles spéciales de l’État, qui toutes se suffisent à elles-mêmes.
Cette réforme, il est vrai, ne peut être entreprise sans une augmentation de dépenses. Non seulement il faudrait quelques professeurs nouveaux, il faudrait surtout porter les traitements sans exception au taux de l’École Polytechnique, de la Sorbonne, du Collège de Y rance.
Mais a tous égards, combien cette réforme n’est-elle pas urgente! Qu’une vacance se présente à l’École Polytechnique, à la Sorbonne, au Muséum : les savants les plus éminents se mettent sur les rangs. Et, pour l’Ecole Normale, établissement d’une si haute utilité, où l’enseignement a tant de charmes pour les hommes d’élite, où chaque élève peut devenir un disciple, il faut s’adresser le plus souvent à des professeurs, estimables sans doute, mais que rien n’illustre, et placés au second ou au troisième rang dans l’estime du monde savant.
La création de trois chaires nouvelles, l’une de mathématiques, 1 autre de physique, la troisième de chimie, suffirait à la réforme dont je viens de parler.
11 ne. serait pas nécessaire d’élever le nombre des professeurs d’histoire naturelle. La dépense se composerait de celle afférente aux trois chaires nouvelles, et de l’augmentation des traitements qui seraient portés à 5.C00 fr. La modicité des traitements, déjà si préjudiciable, comme je le disais tout à l’heure, au choix du personnel enseignant de l’École, serait incompatible avec un système qui transformerait les conférences actuelles en leçons régulières, demandant une préparation soignée, et complétées par des répétitions qui conserveraient les avantages des conférences telles qu’elles existent aujourd’hui.
J évalue à 40.000 fr. l’augmentation totale de la dépense qu’entraînerait cette importante réforme de renseignement scientifique de 1 Lcole. Je n’oublie pas dans l’évaluation de cette somme la nécessité d une allocation un peu plus élevée pour les frais de cours. J’y comprends même le traitement de deux nouveaux préparateurs. Comme tous les traitements des maîtres de conférences des Lettres sont déjà au taux de 4.000 fr., on voit qu’avec une augmentation de 50.000 fr. au budget de l’École, on pourrait réaliser les améliorations les plus désirables.
^ • Sua LA NÉCESSITÉ DE MAINTENIR l’eXAMEN DE LICENCE,