LÉANDRE
Plus d’une heure et demie
CLIDAMANT.
Et sçache qu’à cette heure
On a dîné partout2.
La règle était si stricte que, dans certaines
1 Composée en 1665.
2 Scènes 14 et 15.
phrases, le mot midi était devenu synonyme de dîner. On appelait chercheurs de midi les parasites1, les écornifleurs, ainsi que Ton disait alors ; et comme dès onze heures ils se mettaient en quête de leur repas, ils avaient donné naissance au proverbe : chercher midi où il ii est qu onze heures 2. Dans L’orphelin infortuné 3, mauvais roman publié en 1660 par Oudin de Préfontaine, le héros avoue ainsi tout franchement à quel métier la misère l’avait condamné : « La grande nécessité où j’étois m’ayant pourvu d’un office de chercliemicly, j’allois parfois en des couvents ; mais j’y trouvois petite chance, au moins pour moy, car pour les moy nés, ils faisoient une telle chère que si la fumée de leurs bons morceaux qui me passoient devant le nez eût été rassasiante, cela m’auroit bien nourry. »
On dîne à midi, ad meridiem, et l’on soupe vers sept heures, écrit en 1668 Pierre Gon-
1 Jusqu’à la Révolution, il y eut toujours à Paris une foule de personnes, des plus honorables même, habituées à dîner en ville chaque jour. Mercier, vers 1782, ne croyait pas exagérer en fixant leur nombre à vingt mille. Voy. son Tableau de Paris, chap. 56, t. I, p. 176.
2 Voy. le Dictionnaire de Trévoux, t. II, p. 509 et t. V, p. 990.
3 L’ orphelin infortuné ou te portrait du bon frère, histoire comir/ue et véritable de ce temps, p. 243. .
112 LÀ VIE PRIVÉE D’AUTREFOIS
tier 1 . Il nous révèle aussi que beaucoup de bourgeois faisaient alors précéder le dîner d’un déjeuné et le souper d’une collation ou d’un gousté, ce qui portait à quatre le nombre de leurs repas. Pierre Gontier recommande de ne se coucher que deux ou trois heures après le souper, et dans son livre, écrit en latin, il cite ce proverbe qu’il attribue à sa pieuse mère : « C’est un sault périlleux de la table au lict 2 . »
Madame de Sévigné mande à sa fille le 6 septembre 1671 3 : « Voici ce que je fis l’autre jour. Vous savez comme je suis sujette à me tromper; je vis avant dîner, chez M. de Chaulnes, un homme au bout de la salle, que je crus être le maître d hôtel. J allai à lui, et lui dis : Mon pauvre monsieur, faites-nous dîner, il est une heure, je meurs de faim. »
Dans Le lutrin, composé vers 1672, le prudent Gilotin rappelle au prélat courroucé
Que midi va sonner,
Qu’il va faire, s’il sort, refroidir le diner4.
Le 6 juillet 16765, Mme de Sévigné déplore
1 Exercitationes hycjiaslicœ, p. 454.
3 Page 468.
3 Tome II, p. 349.
4 Chant I, vers 95 et 96.
5 Tome IV, p. 515.
le sort de sa nièce que la guerre vient de faire veuve, et qui « aimeroit bien à vivre réglément, et à dîner à midi comme les autres. « L’année suivante, la marquise est à Vichy, où « tout est réglé, tout dîne à midi, tout soupe à sept, tout boit à six V « Pour elle, aussitôt rentrée à Paris, elle retarde son souper jusqu’à huit heures : « De sottes gens, écrit-elle le 20 octobre 2, veulent qu’on soupe à sixheures sur sondiner, je me moqued’eux, je soupe à huit; mais quoi? une caille ou une aile de perdrix. » Le Dictionnaire de Furetière, publié en 1701 3 , donne encore, au mot midi, ces exemples : « Le midi est l’heure ordinaire du din'er. Il faut aller trouver les gens entre onze heures et midi. » Puis, il ajoute : « Chercher midi quand il n’est qu’onze heures se dit des écornifleurs qui viennent avant l’heure du dîner pour ne le manquer pas. On les appelle aussi démons du midi. On appelle aussi chercheurs du midi ceux qui vont dans les maisons à midi pour tâcher de dérober quelque chose quand le couvert est mis i. »
1 6 septembre 1677, t. V, p. 314.
~ Toine V, p. 370.
3 Voy. aussi l’édition de 1727.
4 L’expression chercheur du ou de midi parait avoir changé de sens depuis le début du siècle. Antoine Oudin, en
LA VIE PRIVÉE D’AUTREFOIS
On voit donc qu’à la fin clu dix-septième siècle, les repas sont exactement distribués comme aujourd’hui. L’un se prend vers midi, l’autre entre sept et huit heures. Le dixhuitième siècle va changer tout cela.
Au mois de septembre 1714, la princesse Palatine, mère du Régent, décrivait ainsi la vie que menait une grande dame. Elle se levait à neuf heures, faisait ses prières, s’habillait, recevait des visites, lisait et écrivait jusqu’à midi. Elle se rendait alors à l’église, et rentrait à une heure pour dîner. Le soir, elle assistait au souper du roi, qui avait alors lieu vers onze heures. A minuit et demi, le roi se retirait, et chacun allait se coucher L Voici donc le dîner encore reculé d’une heure, et le souper termine maintenant une journée qui ne s’achève que fort tard. On appelle des soupe sept heures les gens arriéres qui ont conservé les vieilles coutumes, et dédaignent les divertissements du soir 2.
Moins de vingt ans après, le bon ton exige que l’on ne dîne pas avant trois heures. Dans
1040, la traduit seulement par les mots : « impertinent, larron, cpicrellcux. » C uriositez françaises, p. 347.
1 Lettre du 20 septembre, t. I, p. 146.
3 Dictionnaire de Trévoux , au mot souper.
La coquette de Baron, Cidalise se plaint devant Marton, sa femme de chambre, que Damis ait un mauvais caractère :