MARTON
C’est ce que je lui dis1.
Le souper restait toujours fixé entre dix et onze heures. En 1735, Voltaire reprochait à Thiériot de vivre « comme si l’homme avoit été créé uniquement pour souper. » Vous n’existez, lui écrivait-il, que « depuis dix heures du soir jusqu’à deux heures après minuit 2. »
Un ouvrage, publié en 1768, nous fait connaître qu’à cette date
Les artisans dînaient à 9 heures.
Les provinciaux — midi3.
Les Parisiens — 2 heures.
1 Acte I, scène 4.
2 Lettre du 12 juin, édit. Bouchot, t. LU, p. 38.
3 Les filles aussi, comme le prouvent ces deux vers :
A midi l’on mange la soupe,
Le soir il faut encor souper.
(J. -H. Marchand, Complainte des filles ausfjuelles on vient d' interdire l'entrée des Tuileries à la brune, 1768, 15 pages in-8°.)
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Les gens d’affaires à 2 heures et demie.
Les seigneurs — 3 heures 1 .
Le Dictionnaire de Trévoux est donc bien excusable quand, sans préciser davantage, il définit le dîner un « repas que l’on prend vers le milieu du jour 2. » En effet, jusqu’à la Révolution, l’on dîna vers trois heures et l’on soupa vers dix heures. Mercier écrivait en 1 782 : « A trois heures, on voit peu de monde dans les rues, parce que chacun dîne... A onze heures, nouveau silence, c’est l’heure où l’on achève de souper3. » Et plus loin : « On ne dîne plus qu’à trois heures, et qui oseroit arriver dans une maison pour souper avant neuf heures et demie4? » Toutefois, dans les collèges et les couvents, on avait conservé l’habitude de dîner vers onze heures. Dans la petite bourgeoisie, beaucoup de personnes faisaient de même 6 : en 1785, Mme Roland, alors à Cresy, dînait à midi 6.
L’heure du théâtre avait naturellement va-
1 Dictionnaire critique, pittoresque et sentencieux, propre a connoître tes usages du siècle, t. I, p. 108.
2 Édit, de 1771, t. III, p. 358.
a Tableau de Paris, cliap. 330, t. IV, p. 148 et 150.
* Ibid., cliap. 598, t. VII, p. 293.
Mercure de France, n" du 20 octobre 1781, p. 134.
11 Lettre du 23 mars 1785. A la suite des Mémoires, t. I, p. 285.
rié en même temps et clans le même sens que celle du cliner. Une ordonnance de novembre 1609 enjoignait aux comédiens de commencer à deux heures ; ce moment fut retardé, sous Louis XIII jusqu’à trois heures, et sous Louis XIV jusqu’à cinq1. On s’en tint là pour longtemps, et si la princesse Palatine, en 1714, se rendait à la comédie vers sept heures 2, c’est qu’elle ne se souciait guère d assister à toute la représentation.
En 1 78 1 , le libraire Panckoucke publia une brochure fort curieuse 3, dans laquelle il demandait que l’on retardât le moment du dîner jusqu’à cinq heures, et que les théâtres n’ouvrissent plus leurs portes qu’à huit heures en hiver et à neuf heures en été. L’auteur, qui présentait son idée sous une forme un peu prétentieuse, faisait ainsi ressortir les avantages que présenterait l’adoption de cette mesure : « Toutes les affaires se feroient sans interruption depuis huit heures du matin jusqu’à cinq heures du soir. On ne prendroit qu’une demi-heure dans la journée pour un
1 Voy. E. Despois, Le théâtre français sous Louis XIV, p. 144 et suiv.
* Lettre du 20 septembre 1714, t. I, p. 146.
3 Moyen d'augmenter le bonheur d'une partie de lu nation sans nuire a personne.
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déjeuner un peu plus solide vers les dix à onze heures. » Les femmes « auroient ainsi plus de temps pour régler l’intérieur de leur maison, pour veiller à l’éducation de leurs enfants. » Les personnes à qui l’on offre à dîner « prétextent aujourd’hui leurs affaires pour s’en aller immédiatement après le repas ; elles seroient obligées de rester à jouer ou à causer; elles accompagneroient les dames aux spectacles ou aux promenades, puisque toutes les affaires seroient finies à cinq heures, et une maîtresse de maison n’auroit plus le désagrément de se voir presque abandonnée , et de n’avoir souvent pas assez d’hommes pour faire sa partie. « Dîner à cinq heures procurerait aux familles une réelle économie, ce repas ainsi retardé permettant de supprimer le souper. Enfin, on ne serait plus forcé de travailler après dîner, habitude dangereuse et formellement condamnée par 1 hygiène 1 .
1 « 11 faut convenir que les gens occupés travaillent aujourd’hui beaucoup plus qu’autrefois. Les idées sont plus étendues; l’ambition, la vanité, toutes les passions qui donnent de l’activité à l’esprit ont plus de fermentation; les occupations du Palais sont peut-être aujourd hui décuplés de ce qu’elles étoient il y a cent ans : la chicane s’est étendue avec les progrès du commerce, de l’industrie et du luxe.
La proposition de Panckoucke fut trouvée très raisonnable '. Mais on se borna à F approuver, et cinq ans après, Sobry souhaitait encore que le principal repas eût lieu « vers la fin du jour, de manière à consacrer une plus longue matinée au travail 2. « Cet avis fut écouté, car nous apprenons par Mercier, qu’en 1788, on ne dinait plus qu’à trois heures et demie, et le souper étçiit reculé jusqu’à onze heures et demie 3. Mercier, d’ailleurs, n’est pas satisfait encore. Il demande qu’on reporte l’heure du dîner à six heures et celle des théâtres à neuf4. Le dix-neuvième siècle allait exaucer ses vœux.
C’est un malheur sans doute, mais c’est un malheur inévitable. La bonne chère n’a jamais été plus grande et plus délicate. On mange par cette raison beaucoup plus qu’autrefois, la tête travaille davantage et on fait moins d’exercice. Il s’ensuit donc que le diner à deux et trois heures est fort dangereux, et que s’il étoit établi à cinq heures et que tous les travaux cessassent à cette même heure, on s’en porteroit mieux. On se plaint que la nation perd sa gaieté, le luxe en est en partie la cause. L’ardeur du gain, qui marche à sa suite, rend triste. Une loi barbare aux Maldives mettoit au nombre des crimes d’Etat de paroitre triste. Sans imiter cette tyrannie, le changement indiqué rendroit la gaieté à la portée de la nation qui l’a perdue... «
1 Voy. Mémoires secrets dits de Bachauinont, t. XVIII,
9 J. -F. Sobry, Le mode françois, p. 424.
3 Suite au Tableau de Paris , t. XII, p. 209.
* « La société ne sera bien perfectionnée à Paris que
LA VIE PRIVÉE D’AUTREFOIS
Dès 1800, une révolution complète a eu lieu clans l’heure des repas. Suivant cjue l’on s est plus ou moins affranchi des anciennes coutumes, on dine à cinq ou à six heures1. Mais un repas jusque-là fort négligé a pris une grande « importance, » c’est le déjeuner, et il est servi vers midi. En revanche, le souper a disparu : « Les trois quarts de Paris, dit Pujoulx, ne soupent plus, et la moitié de ces trois quarts a pris cette habitude par économie 2. « N’est-ce pas tout simplement parce que le deuxième repas se prend plus tard ? En
lorsque 1 heure des repas sera à six heures du soir et celle des spectacles à neuf. C’est alors qu’on pourra se livrer à des occupations suivies, et marier le travail et le plaisir. » Suite au Tableau de Paris, t. XII, p. 210.
1 L. Prudhomme écrivait en 1807 : « Aujourd’hui, les fonctionnaires publics, les banquiers, les négocians, etc., dînent a quatre, cinq, six ou sept heures. Il n’y a^lus que la classe des ouvriers, des anciens rentiers et quelques marchands qui dînent à deux heures. Il se fait plus d’affaires à Paris depuis midi jusqu’à quatre heures qu’autrefois dans toute la journée ; chacun active ses opérations afin d’avoir son apres-dinée libre... Les commis sont maussades à trois heures; à quatre heures moins un quart ils sont inabordables; vingt fois ils tirent leur montre pour ne pas donner une minute de plus à leurs fonctions et pour satisfaire aux besoins de leur estomac... Il n’est pas du bon ton de dîner à quatre heures; il faut, pour se distinguer de la classe bourgeoise, diner plutôt à six heures. » Miroir de l'ancien et du nouveau Paris, t. 1, p. 236.
s Paris 'a la fin du XVIIIe siècle [1801], p. 141
somme, le dix-neuvième siècle est revenu aux heures du dix-septième. Les noms seuls se sont modifiés : l’antique dîner est devenu le déjeuner, et le souper s’appelle maintenant le dîner.