JEUNES ET ABSTINENCES. LA FÊTE DES ROIS
Austérités imposées par l’Eglise aux fidèles. — Ce qu’était le jeûne. — Saint Louis. — Dispenses accordées à Charles Y, à Anne de Bretagne et à Charles VII. — Clément Marot. — Tolérance de l’Église. — La Réforme.
— Arrêts rendus au seizième siècle. — La foi se perd. — La dévotion de Louis XIV. — Visites domiciliaires. — On cherche à adoucir les rigueurs du carême. — Histoire des macreuses. — Doctrine d’Hecquet sur la digestion des aliments. — Éloge du maigre. — Comment s’obtenaient les dispenses. — L’Église les prodigue. — L’IIôtel-Dieu peut seul vendre des aliments gras pendant le carême. — Il renonce à son privilège. — La liberté.
Origine de la fête des Ilois. — Comment elle se célébrait. — L’Eglise y condamne les réminiscences du paganisme. — On brave la Sorbonne. — La fête des Rois sous Louis XIV.
— Le Mercure galant et Sébastien Mercier.
Nous avons vu plus haut que dans les grandes maisons, on employait durant le carême des couteaux spéciaux et une vaisselle d’argent niellé, dont l’extrême richesse se dissimulait sous un aspect sévère. C’était peut-être déployer beaucoup de luxe en un temps qui ne doit éveiller chez le chrétien que des idées doulou-
LA VIE PRIVEE D’AUTREFOIS
reuses, mais je ne sache pas que cette coutume ait jamais été l’objet d’aucun blâme. Il faudrait, au reste, avoir le cœur bien dur pour reprocher aux Parisiens d’avoir cherché dans la vue d’objets d’art, chargés d’ailleurs de teintes sombres, une. légère compensation aux austérités que l’Église imposait jadis à tout fidèle.
Un homme qui voulait jouir de l’estime générale et s’assurer une place dans le ciel, devait jeûner :
1° Trois jours par semaine, le mercredi, le vendredi et le samedi.
2° Les vigiles ou veilles de grandes fêtes.
3° Trois jours à chacune des époques dites Quatre-Temps, qui se présentaient au début de chaque saison, en mars, en juin, en septembre et en décembre. Ces trois jours de jeûne étant le mercredi, le vendredi et le samedi, un catholique fervent n’avait pas à s’en préoccuper.
4° Pendant toutle carême, sauf le dimanche. Les quarante-six jours d’abstinence se trouvaient ainsi réduits à quarante ; mais les gens qui ne lésinaient pas avec Dieu, pouvaient y suppléer en commençant à jeûner avant le mardi gras.
Le jeûne consistait essentiellement à ne
manger qu’une fois en vingt-quatre heures, le soir après vêpres. Autant que possible, on devait se contenter de pain et d’eau. On tolérait au besoin quelques légumes ; mais il fallait exclure de ce repas sommaire le vin, la chair et tout ce qui provenait des animaux. Il était recommandé, en outre, de joindre au jeûne l’aumône et la prière; de donner aux pauvres le prix du repas dont on se privait; de porter des vêtements de couleur foncée; de renoncer à tout divertissement, le jeu et la chasse entre autres ; d’observer une continence absolue, même entre époux; enfin, d’imposer la stricte observance de ces pratiques à toutes les personnes sur lesquelles on avait autorité 1 .
Lejeune était obligatoire dès l’âge nubile, fixé à douze ans pour les filles et à quatorze ans pour les garçons.
L’Église se relâcha peu à peu de cette sévérité. De bonne heure, elle n’exigea plus que l’on jeûnât avant l’âge de vingt et un ans. Le repas du soir fut reporté â midi, et il fut permis de faire après vêpres une légère collation.
Saint Louis, modèle de toutes les vertus, observait avec rigueur les prescriptions de
Voy. Thomassin, Traité des jeûnes, p. 469 et suiv.
l’Église relatives aux jeûnes. Geoffroi de Beaulieu , son confesseur, et Guillaume de Chartres, son chapelain, nous apprennent que :
Il s’abstenait de viande le mercredi, le vendredi, et souvent le lundi 1 .
Il jeûnait au pain et à l’eau la veille des quatre grandes fêtes de la Vierge , le vendredi saint et les autres jours de jeûne solennel 2.
Il jeûnait durant les quarante jours de l’Avent.
Enfin, souffrant déjà de la maladie dont il mourut, il refusa, un vendredi, de prendre un bouillon de poulet, jus gallinœ , parce que son confesseur étant absent ne pouvait lui en donner l’autorisation3.
Ses successeurs, même les plus pieux, se montrèrent moins scrupuleux.
Une bulle de Grégoire XI permit à Charles V et à Jeanne, sa femme, de manger en carême du lait, du beurre, du fromage et des œufs. Et ce qui montre quel scrupule éveillait alors l’observation du jeûne, la même bulle accorde
1 Le confesseur clc lu reine Marguerite y ajoute le samedi. Recueil des historiens, t. XX, p. 107.
2 Gaufrcdus de licllo Loco, Sancti Ludovici vita, couve) satio et miracula, dans le Recueil des historiens, t. XX, p. 10.
* Guillelmus Carnotensis, De vita et miraculis sancti Ludovici, dans le Recueil des historiens, t. XX, p. 35.
aux cuisiniers du monarque le droit de goûter les aliments préparés avec ces substances, et à ses officiers servants d’en faire l’essai 1 .
La condescendance de Grégoire XI s’explique par ce fait, que Charles Y croyait avoir été empoisonné par le roi de Navarre, et puis enfin qu’il était roi. Mais de si précieuses faveurs ne s’étendaient pas jusqu’aux simples particuliers. Dans un livre qu’il écrivit pour l’instruction de ses filles, le chevalier de La Tour Landry, contemporain de Charles Y, leur recommande de jeûner trois jours par semaine durant toute l’année, et, si possible, au pain et à l’eau : « Se, leur dit-il, vous ne pouvez jeûner les trois jours, au moins jeûnez au vendredi en honneur du précieux sanc et de la passion de Jhesucrist. Et se vous ne le jeûnez en pain et en yeaue, au moins n’y mengiez point de chose qui preigne mort. Est moult bonne chose et moult noble de jeûner le vendredy ou le samedy en pain et en yeaue, qui est grant victoire contre la chair et chose moult sainte 2. »
1 Voy. du Tillet, Recueil des roys de France, édit, de 1607, p. 451.
2 Le livre du chevalier de La Tour Landry pour l’enseignement de scs Jilles, édit, elzévir., p. 15
LA VIE PRIVEE D’AUTREFOIS
La même loi s’imposait aux belles filles du chevalier de la Tour Landry et aux hommes de guerre. Le chroniqueur qui a écrit la vie du maréchal de Boucicaut nous apprend que ce vaillant guerrier avait le vendredi en grande révérence : « Il n’y mange chose qui prenne mort, ne vest 1 couleur fors noire en l’honneur de la Passion de nostre Seigneur. Le samedy, iljeusne de droicte coustume, et tous les jeusnes commandez de lÉglise, et pour rien nul n’en briseroit 2. »
Jean d’Orléans, comte d’Angoulème, aïeul de François Ier, se montrait plus soumis encore aux exigences de l’Église, et sous ce rapport la pureté de sa vie fut égale à celle de saint Louis.
Il observoit inviolablement les jeusnes des caresmes, des Quatre-Temps et vigiles de festes, et se gardoit bien de laisser passer un de ces jours sans jeusner : il disoit quelquefois qu’il se souvenoit d’avoir jeusné par quarante quarantaines. Jeusnoit, oultre cela, durant trois jours de la sepmaine (j’entends qu’il ne mangeoit qu’une fois le jour), sçavoir est le mercredi, le vendredi et le sabmedi. Le vendredi, il ne mangeoit chose qui eust eu vie, pour
1 Ne revêt.
2 Le livre des faicts du maréchal de Boucicaut , édit. Michuud, t. II, p. 319.
l’honneur de la Passion de Nostre Seigneur ; le mercredi ne mangeoit de chair, sinon quelquefois, pour raison de son infirmité et débilité d’estomach depuis qu’il eust esté griefvement malade à Thouars. Prenoit garde sur toutes choses de n’en manger la vigile de la feste de Nostre-Dame au mois de febvrier, quelque maladie qu’il eust1.
L’histoire a noté cjue pendant le carême de 1430, les Parisiens osèrent manger du beurre.
Il est vrai que la famine désolait Paris 2. Et puis enfin, l’Église se montrait bonne mère. Suivant la condition et l’usage des lieux, il était avec elle des accommodements. Anne de Bretagne, qui avait épousé Charles VIII, prétendit que son duché produisant un beurre excellent, on n’y apprêtait rien à l’huile, et qu elle ne pouvait s habituer au régime qu’on voulait lui imposer. Elle obtint ainsi, en 1491, l’autorisation de consommer pendant le carême des œufs, du beurre et toute sorte de laitage. 11 fallut donc faire deux cuisines, l’une pour la reine et l’autre pour le roi. Mais les époux mangeant ensemble, la sensualité de ce der-
1 La vie de Jean d’ Orléans, etc., par Jean du Port, sieur des Itosiers, édit. E. Castaigne, p. 67.
a Journal d’un bourgeois de Caris sous Charles VI, édit. Tuetey, p. 250.
LA VIE PRIVÉE D’AUTREFOIS
nier était soumise à de telles épreuves que sa santé ne tarda pas à s’altérer. Une si pénible situation émut le souverain pontife, qui finit par accorder à ce nouveau Tantale la même faveur qu’à sa femme, en y ajoutant toutefois l’obligation de dire chaque jour trois fois l’oraison dominicale U
C’était s’en tirer à bon compte, et je soupçonne que, dans l’espoir d’une pareille transaction, les Bretonnes se virent dès lors fort recherchées. L’Église, d’ailleurs, se faisait de plus en plus tolérante. En ce qui concerne le lait et le beurre , les dispenses s’obtenaient facilement au seizième siècle, et le bras séculier ne sévissait guère que contre les véritables crimes de lèse-majesté divine, contre Tusage de la viande, par exemple. Clément Marot, accusé de cette abomination, a raconté, dans une jolie ballade, de quelle manière il fut arrêté chez lui par ordre du lieutenant criminel, et emprisonné comme luthérien :
Lors six pendars ne taillent mye A nie surprendre finement;
Et de jour pour plus d’infamie Firent mon emprisonnement.
1 Sauvai, Antiquités de Paris, t. II, p. 616, et t. III,
Ils vindrent à mon logement ;
Lors ce va dire un gros paillard :
Par la morbleu, voylà Clément,
Prenez le, il a mangé le lard1.
On n’était pas toujours pendu pour cela. Vers le même temps, une femme convaincue d’avoir mangé en carême du chevreau et du jambon, fut « condempnée à se pourmener par la ville avec un cartier d’agneau sur l’espaule et un jambon pendu au col 2. »
Durant le carême de 1563, les troupes employées au siège d’Orléans avaient bien de la peine h vivre. M. de Gy pierre, qui les commandait demanda au légat du pape, Hippoly te d’Este, cardinal de Ferrare, de les autoriser à user d’aliments gras. Le légat s’en défendit d’abord, disant avec raison que 1 occasion était mal choisie, « puisque précisément on faisoit la guerre contre les hérétiques, ennemys du caresme. » On insista, et il permit le lait, le beurre et le fromage, ajoutant « que de chair il n’en falloit point parler, comme de chose abominable. » M. de Cypierre lui répondit : « Monsieur, ne pensez pas régler nos gens de guerre comme vos gens
1 OEuvres y édit, de 1731, t. II, p. 243.
2 Brantôme, OEuvres, édit. Lalanne, t. IX, p. 583.
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(l’Église. Nos soldats veulent manger de la chair et de bonne viande pour se mieux substanter. Ilz en mangeront aussy bien deçà comme delà. Parquoy, faictes mieux; ordonnez leur d’en manger, et donnez leur en une bonne dispence et absolution. « Le cardinal réfléchit, puis céda l. C’était peut-être aller un peu loin, et je ne voudrais pas jurer que les sacripants de M. de Gypierre n’aient regardé cette autorisation comme valable pour le restant de leurs jours.
Si j’ose risquer cette hypothèse, c’est qu’il s’agit ici de soudards qui avaient pour principale préoccupation le pillage et la débauche. L’Église, en effet, n’a jamais varié sur ce point : « Toute personne qui n’est pas dans l’impuissance morale de jeûner, est obligée au jeûne sous peine de péché mortel2. » Cette effrayante doctrine s’adoucissait beaucoup dans la pratique. En 1564, un docteur de Paris, devenu plus tard curé de Saint-Eustache, déclarait « que prendre quelque chose à ceux qui se sentent foibles, soit devant ou après disner, pour soy soustenir, n’est répréhensible
1 Brantôme, t. I, p. 171.
2 Richard (dominicain), Dictionnaire des sciences ecclésiastiques, t. III, p. 373.
ne contre 1 intention de 1 Église : laquelle n’est une dure et maupiteuse marastre, ains une amiable, doulce et facile mère *. »
René Benoît disait vrai. A ce point que, dès la fin du seizième siècle, le lait et le beurre étaient tolérés pendant le carême dans tout le diocèse de Paris. Pour jouir de ce bienfait avec une quiétude complète d’esprit, les pauvres devaient réciter chaque jour trois Pater et trois Ave, les riches faire des aumônes proportionnées à leur fortune. Chose curieuse, le roi et le parlement , plus orthodoxes que l’évêque de Paris, hésitèrent à sanctionner cette concession. Mais l’Église tint bon et l'emporta. Il faut dire que les aumônes prescrites étaient consacrées à l’entretien du culte : au dix-huitième siècle encore, on trouvait dans toutes les paroisses un tronc spécial, appelé tronc pour le beurre 2.
On sait que la Réforme se prononça contre les abstinences et les jeûnes. En dépit des persécutions dont ils furent l’objet, les huguenots ne cessèrent de mettre le trouble dans l’Église et de chagriner ses pasteurs. Comme le fait sagement observer M. Jacques Peuchet, très
1 René Benoît, Traicté du sainct jeusne de caresme, p. 17.
3 Voy. Sauvai, Antiquités, t. II, p. 617.
LA VIE PRIVÉE D’AUTREFOIS
orthodoxe auteur (1 un Traité de la police ,
« ou ne voit guère en France d’ordonnance sur l’observation du carême que depuis la réforme prêchee par Calvin. Cet apolic d une doctrine qu il vouloit établir aux dépens de l’Église romaine, tourna en ridicule l’usage du carême, et prétendit qu on n étoit point plus coupable en mangeant une poule qu un brochet. Cette idée ayant fait fortune parmi les gourmands, qu elle intéresse spécialement, on crut devoir empêcher qu’ils n en profitassent1 2. » De là, une série d’ordonnances et d’arrêts, qui nous prouvent à quel point la foi s’était affaiblie dans les âmes.
20 janvier 1563. — Charles IX défend aux bouchers, rôtisseurs, poulaillers, revendeurs, etc., d’exposer en vente aucune chair durant le carême, sous peine d’une amende de cinquante livres pour la première contravention, et de cent livres pour la seconde. Lesdites amendes applicables par moitié au roi et au dénonciateur 3.
14 juin 1563. — Il est enjoint aux huguenots de vivre « le plus doucement et gratieu-
1 Dans Y Encyclopédie méthodique.
2 Tome I, p. 479.
:! Fontanon, Édicts et ordonnances, t. I, p.
sement que faire se pourra, sans donner occasion de trouble ny scandale 1 . »
14 décembre 1563. — Défense aux bouchers de tenir leurs boutiques ouvertes pendant le carême 2.
3 février 1565. — Défense de vendre aucune chair pendant le carême, si ce n’est aux hôpitaux pour les malades. Les contrevenants payeront une amende de cent écus d’or « s’ils ont de quoy, sinon seront fouettez par les carrefours 3. »
2 mars 1575. — Défense à toute personne de vendre ou donner à manger aucune chair pendant le carême. Les malades munis d’une dispense iront acheter leur viande à la boucherie qui sera établie au parvis Notre-Dame par les administrateurs de F Hôtel-Dieu. Les préposés inscriront sur un registre les noms et demeure des acheteurs, ainsi que la qualité et la quantité de la viande qui leur aura été livrée4.
5 février 1595. — Confirmation de l’arrêt précédent.
1 Guénois, Conférence des ordonnances , t. I, p. 9.
■ Guénois, t. I, p. 9.
1 Guénois, t. I, p. 9.
4 Delamarre, Traité de la police, t. I, p. 356.
LA VIE PRIVÉE D'AUTREFOIS
Ces prohibitions ne concernaient que Paris. Aussi, « les libertins et les débauchez « s’en allaient-ils par bandes à Charenton, où il y avait un prêche de huguenots, et s’y faisaient servir de la viande. Une ordonnance de police du 1er mars 1659 réprima ce scandale 1 .
Brantôme raconte que le pape ayant promis à son père François de Bourdeille de lui donner ce qu’il voudrait, « celuy-ci ne luy demanda autre chose si non une licence de manger en caresme du beurre, d’autant qu’il ne pouvoit manger l’huile d’olive ny de noix2. » François-Pierre de Lavarenne, qui dota le premier, en 1651, notre littérature d’un livre de cuisine vraiment sérieux, eut soin de le diviser en trois parties : mets pour les jours gras, mets pour les jours gras hors le temps de carême, mets pour le temps de carême3. Il faut lire les mémoires du temps pour se faire une idée de la gêne que le carême apportait dans les relations sociales, de l’importance qu’on y attachait, et des souffrances que paraissent avoir endurées durant ces quarante jours d’abstinence d infortunes gour-
1 Delamarre, t. 1, p. 357.
3 Tome X, p. 43.
3 Voy. dans cette collection Lu cuisine , p. 130 et suiv.
mands qui n’étaient plus soutenus par la foi. Faute de mieux, ils appelaient à leur aide l’illusion, ils allaient jusqu’à « desguiser des poissons en viande de chair, » ce qui veut dire qu’on donnait aux habitants des eaux la forme de perdrix, de lièvres, de poulardes, etc. 1 . Pendant la semaine sainte, temps où un catholique fervent devait s’abstenir même de poisson, les cuisiniers habiles « imitoient avec des légumes tous les poissons que l’océan fournit2. »
La plainte du caresme , publiée en 1644, condamne avec raison ces subterfuges indignes d’un vrai chrétien : « Celuy là seul, dit-elle, me garde parfaitement qui est aussi gay dans le jeusne comme dans les festins, qui est aussi content d’estre vuide que plein, estimant que le royaume de Dieu n’est ny viande ny poisson, et que pour commencer à vivre en terre comme les anges, il ne faut quasi point manger ou fort peu 3. »
Au risque de ne pas ressembler à des anges , les Parisiens préféraient en général être pleins que vuides. Aussi, quand le blé était cher, ou
1 Lestoile, Journal de Henri IV, 5 mars 1597.
* Mercier, Tableau de Paris, chap. 383, t. V, p. 81.
3 Page 11.
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quand les gros temps diminuant l’arrivage du poisson on redoutait un soulèvement de la population, l’évêque avec solennité autorisait l’usage des œufs, et le parlement rendait un arrêt qui en permettait la vente1. Mais le peuple n’y mettait pas tant de façons. Ce qui était permis pour une fois semblait lêtre pour toujours, et h partir de la fin du dix-septième siècle, il fallut souvent réitérer l’ordonnance visant le commerce des œufs pendant le carême 2 .
Les statuts des marchands de vin interdisaient aux hôteliers et aux cabaretiers de « donner à manger aucune viande durant le saint tems de carême et autres jours de l’année défendus par notre sainte mère Église3. » Mais, h vrai dire, il n’était jamais bien difficile de s’en procurer. Beaucoup d’ecclésiastiques, le confesseur du roi entre autres4, avaient le droit d’accorder des dispenses; et puis, au besoin, on s’en passait, même chez les moines. Gui Patin raconte qu en 1658,
1 Voy. Dclamarre, t. I, p. 360.
* Ibid., t. I, p. 359.
3 Statuts de 1647, art. 22. — L’art. 23 leur défend « de donner à boire et à manger les jours de dimanches et fêtes solennelles durant le service divin. »
* Pellison, Lettres historiques, 21 mai 1672, t. 1, p. 81.
des exempts étant entrés dans le couvent des Cannes, surprirent douze religieux « qui faisoient grande chère en dépit du carême. On a trouvé dans une de leurs chambres, écrit-il, vingt-deux bonnes perdrix, des pâtés, des jambons et force bouteilles de vin. Voilà comment ces maîtres moines jeûnent le carême, tandis que les gens de bien mangent du riz et des pruneaux1. » Les douze Carmes furent emmenés au Fort-l’Évéque.
L’année suivante, un sieur Gardy se voit condamné à être attaché au carcan devant le Grand-Châtelet, « avec une fressure de veau pendue au cou, » pour avoir vendu de la viande pendant le carême2.
Le 3 mars 1700, en plein carême, le commissaire du quartier Saint-Martin fut prévenu que six jeunes gens faisaient bombance chez un cabaretier de la rue aux Ours nommé Vitry. Il s’y rendit aussitôt, et trouva nos six vauriens « qui mangeoient de la viande et en avoient sur leurs assiettes. » Vitry, fort penaud, se défendit de son mieux. La chambre où banquetaient les jeunes gens était située au deuxième étage et n’avait pas vue sur la
1 Lettre tlu 9 avril 1658, t. III, p. 8.3.
2 Inventaire des archives de l Hôtel-Dieu, t. I, p. 380.
LA VIE PRIVEE D'AU T REFOIS
rue. Il s’était refusé à leur fournir delà viande : ces mauvais garçons l’ avaient apportée, et fait cuire non dans la cuisine, mais dans la chambre. Enfin, il n’avait osé renvoyer ces clients compromettants, parce qu’il les savait « personnes de considération. » Au cours de l’enquête, les six mangeurs de viande s’esquivèrent, et la police ne jugea pas à propos de les poursuivre. Le cabaretier paya pour eux. Il fut condamné à verser deux cents livres d’amende au roi, et à faire cent livres d’aumône à l’hôpital général; en outre, la sentence fut affichée sur la porte de sa boutique 1 .
S’il maudit ses juges, il eut tort, caries temps n’étaient pas à la mansuétude en matière de religion. Louis XIV vieilli, ennuyé et malade, pleurait ses péchés de jeunesse. Sous l’œil sévère de madame de Maintenon, la cour apparaissait toute confite en dévotion ; et Harpagon pouvait se flatter d’être dans le mouvement, s’il est vrai qu’il fit imprimer des almanachs particuliers où il doublait les Quatre-Temps et les vigiles, afin de profiter des jeûnes auxquels il obligeait tout son monde *.
1 Delainarre, t. I, p. 359.
2 Molière, L'avare , acte III, sc. 5.
Madame de Montespan réjouissait le roi par la naissance de huit enfants doublement adultérins, à l’époque où elle « faisoit si austèrement les carêmes, qu’elle faisoit peser son pain1.» Louis XIY, sur ce chapitre, n’était guère moins scrupuleux : « Il ne manquoit aucun jour de faire maigre, dit Saint-Simon, à moins de vraie et très rare incommodité. Quelques jours avant le carême, il tenoit un discours public à son lever, par lequel il témoignoit qu’il trouveroit fort mauvais qu’on donnât à manger gras à personne sous quelque prétexte que ce fût. Il ne vouloit pas non plus que ceux qui mangeoient gras mangeassent ensemble, ni autre chose que bouilli et rôti fort court , et personne n’osoit outrepasser ses défenses. Elles s’étendoient à Paris, où le lieutenant de police y veilloit et lui en rendoit compte. » Sur la fin de sa vie, « il ne faisoit plus de carême : d’abord quatre jours maigres, puis trois, et les quatre derniers jours de la Semaine Sainte; mais lorsqu’il faisoit gras, son couvert étoit fort diminué2, » et, « par scrupule, » il s’abstenait de manger en pu-
1 Madame de Caylus, Souvenirs, édit, de 1804, p. 66.
* Mémoires, t. XII, p. 183.
LA VIE PRIVÉE D’AUTREFOIS
blic 1 . Donc, s’il ne jeûnait plus, il forçait du moins les autres à jeûner. Le pieux monarque qui avait espéré racheter ses fautes en révoquant l’édit de Nantes, prétendait aussi faire jeûner ses sujets pour le salut de sa vieille âme. Le 28 janvier 1671, il ordonne à François Desgrez, exempt du guet, d’opérer des perquisitions dans toutes les maisons de Paris :
Se transporter, depuis le premier jour du caresme prochain jusqu’à la veille de Pasques, dans tous les hostels des princes, des ambassadeurs et des seigneurs de la Cour, de quelque qualité et condition qu’ils soient, et dans les hôtelleries, auberges, cabarets et maisons des particuliers, tant de la ville de Paris que des fauxbourgs d’icelle, et encore aux bourgs de Charenton, Charentonneau, la Pissotte®, ville de Saint-Denis, bourg de Saint-Cloud, et autres lieux circonvoisins, pour faire partout une exacte perquisition et recherche des viandes de boucherie, volailles et gibiers... comme aussy de toutes celles qui seront trouvées sur les chevaux,
1 Abbé de Clioisy, Mémoires, édit. Miehaud, t. XXX, p. 599.
2 D’abord écart de la paroisse de Vincennes, la Pissottc fut érigée en succursale le 4 janvier 1547, et devint plus tard une paroisse particulière, à la collation de l’archevêque de Paris. Le nom de pissotte, qui a parfois désigné une fontaine, vient, dit l’abbé Lebeuf, du bas-latin pista, qui signifiait échoppe, chaumière, etc. Mais ce sens n’est point indiqué par Du Gange.
charrettes, harnois, coches et bateaux. Et faire transporter le tout à l’Hostel-Dieu de Paris, pour estre ces viandes délivrées aux administrateurs1, et par eux employées à la nourriture des pauvres malades*.
Cinq boucheries sont autorisées à débiter de la viande pendant le carême. Mais, dès que celui-ci commence, leurs propriétaires doivent les abandonner et les remettre entre les mains des administrateurs de l’Hôtel-Dieu3, qui, on peut le croire, ne délivreront de la chair qu’à bon escient. Et si quelques pervers cherchent à s’en procurer ailleurs, qu’ils prennent garde à eux. Un si grave intérêt est en jeu, que l’on ne saurait trop multiplier les précautions pour sauver les incrédules, même malgré eux. Le 9 janvier 1704, on renouvelle l’ordonnance du 28 janvier 1671, et l’exempt Pierre Savery est chargé des perquisitions4.
1 L’IIôtel-Dieu était alors administré par dix-huit bourgeois, auxquels s’adjoignaient l’archevêque de Paris, le premier président du parlement, le premier président de la chambre des comptes, le premier président de la cour des aides et le procureur général. Voy. Le livre commode, t. I,
2 Ordonnance publiée dans les Lettres, instructions et mémoires de Colbert, t. VI, p. 436.
:l Delainarre, t. I, p. 357.
4 Ibid., t. I, p. 358.
144 LA VIE PRIVÉE D’AUTREFOIS
Donc, même à la cour, tout le monde doit obéir à moins de dispense spéciale. La princesse Palatine en a une, et pourtant elle proteste encore : « Je n’ai pu, écrit-elle, faire la bonne œuvre d’observer le jeune. Je ne puis supporter le poisson, et je suis bien persuadée que l’on peut faire de meilleures œuvres que de gâter son estomac en mangeant trop de poisson 1 . »
Sombres jours ! Car on a beau vénérer le successeur de saint Pierre, chérir 1 Église et être soumis à son curé, il paraît qu’il est fort dur de passer plus d’un mois sans voir de viande. Je sais bien qu’on ne servait jamais de poisson sur aucune table pendant les jours gras. Néanmoins, une quinzaine après l’ouverture du carême, on avait en égale horreur les produits de la terre et les habitants des eaux, et chacun s’évertuait à chercher le moyen de concilier les exigences de sa religion avec celles de son estomac.
D’abord, on déclara nourriture maigre les amphibies, loutres, grenouilles, tortues, etc. ; puis, sous les noms de pilets, blairies, bernacles, bernaches, benettes, bernettes, nouvet-
1 Lettre du 30 mars 170-V, t. I, p. 73.
tes, crabants, nonnettes, macroule, etc., etc. *, une foule d’oiseaux de rivière et d’oiseaux de mer appartenant à la famille de l’oie et du canard, et dont la macreuse2 est restée le type le plus célèbre.
De novembre en mars, les vents du nord et du nord-ouest en amènent sur les côtes de Picardie des quantités prodigieuses. Mais tout le monde convient que « la chair noire, sèche et dure » de cette bête a un goût détestable, et qu’ « elle est plutôt un aliment de mortification qu’un bon mets3. » Pour rechercher un pareil régal au risque de se damner il fallait décidément avoir bien souffert. Nicolas de Bonnefons, valet de chambre du roi, qui publia, vers 1655, un curieux livre de cuisine, s’exprime ainsi au sujet de la macreuse : « C’est un oyseau-poisson qui ne diffère en rien du canard, excepté quelque peu sur le haut du bec, à l’endroit du nez. Il est mis au rang des poissons, à cause qu’il a le sang froid, qui est la seule cause qui nous fait faire la distinction des alimens pour les jours gras
1 Voy. Graindorge, De l'origine des macreuses, édit, de 1780, p. 09.
2 Anas niqra.
3 Buffon, OEuvres, édit, de 1828, t. XXVIII, p. 287 et 288.
LA Vlli PllIVÉE D’AU T II EF OIS.
ou les maigres1. » A l’égard du sang froid, il paraît qu’il en remontrait même aux poissons ; et madame de Pompadour, désolée d’une froideur naturelle qui mécontentait Louis XV, se comparait avec désespoir à une macreuse2.
Afin de bien établir à quel point la macreuse était une nourriture maigre, on lui avait attribué les origines les plus fantaisistes.
Elle prenait naissance, disait-on, dans un coquillage, le coucha anatijera 3 .
Elle était engendrée par des bois pourris flottant sur la mer4, débris de navires auxquels elle restait attachée par le bec jusqu’au moment où, complètement formée, elle s envolait. Ceci, les savants et les historiens les plus sérieux ne le mettent point en doute, et proclament qu’ils ont constaté le fait de leurs propres yeux. Hector Bœis5 déclare que 1 origine de cet animal a enfanté les contes les
1 Les délices de la campagne, p. 362.
2 Mémoires sur madame de Pompadour, par madame « llausset (sa femme de chambre), édit de 1824, p. 93.
3 L'h. llecquet, Traité des dispenses du carême, edit. de
* « Ce qui n’est pas impossible, puisque plusieurs poissons et volatiles sc peuvent engendrer de la sorte. >• Isaac Cattier (médecin ordinaire du roi et professeur à Montpellier), Discours de la macreuse, 1650, in-8°, p. 9.
5 II Boethius.
plus absurdes. Je me bornerai, ajoute-t-il, à exposer le résultat de mes recherches personnelles. Ce résultat, le voici : « Si vous jetez dans la mer un morceau de bois, vous y verrez bientôt apparaître des vers ; peu à peu ces vers montrent une tête, des pieds, des ailes, des plumes; ils acquièrent enfin la taille d’une oie, et alors se mettent à voler1. » Jean de Renou 2, célèbre docteur de Paris, a assisté aussi à cette remarquable transformation : « Quant à moy, j’ay veu une grosse et longue pièce de bois qui avoit longtemps demeuré au fond de la mer, et qui depuis fut poussée à bord par la tourmente, en laquelle paroissoit plusieurs petites figures, comme vrais einbcions, représentans des oiseaux si bien formez que vous eussiez dit qu’ils estoient enfermez dans la matrice de leur mère ; et y en avoit aucuns si bien façonnez qu’il ne leur manquoit que de sortir et de s’envoler 3. »
Du Bartas n’a pas oublié cette merveille :
Ainsi le vieil fragment d’une barque se change En des canars volans, ô changement estrange !
1 Scotiœ descriptif, édit, de 1627, in-32, p. 79.
* Joanncs Renodæus.
3 Œuvres pharmaceutiques , traduites en français par Louis de Serres, 1637, in-folio, p. 7.
LA VIE PRIVÉE D’ALÏ REFOIS.
Mesme corps fut jadis arbre verd, puis vaisseau, N’aguères champignon, et maintenant oiseau .
C’était aussi le fruit d’un arbre cultivé dans les Orcades : parvenu à maturité, ce fruit tombait, s ouvrait et un oiseau s en échappait2. Suivant d’autres, si le fruit tombait à terre, il pourrissait; mais si le vent 1 emportait jusqu’à la mer, la macreuse brisait l’enveloppe et sortait des ondes3.
Ces hypothèses remontaient, en partie du moins, au treizième siècle, car Vincent de Beauvais nous affirme que les macreuses 7icc per coït uni (jencrant , uec ejenei cintui . Le concile de Latran, tenu en 1215', fit la sourde oreille, et les déclara un mets gras. Je n’ai trouve de pareil dans les actes de ce concile5, mais sa décision est mentionnée par Vincent de Beauvais6, contemporain du fait.
Quoi qu’il en soit, le concile de Latran était oublié depuis longtemps, et 1 on s était remis à manger des macreuses en toute sùicte
1 La sepmaine, sixiesine jour, édit, de 1611, p. 309.
9 Graindorge, p. 31 et suiv.
3 Michel Maier, De volucri arborea, absque pâtre et
matre, 1619, in-8°, p. 33.
* Spéculum naturale , édit, de 1624, col. 1181. s Voy. Ph. Labbe, Sacrosancta concilia, t.XI,p. 142. Concilia, édit, du Louvre, t. XXV III, p. 154.
0 Comme ci-dessus.