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LA NAISSANCE DES MACREUSES

D’après la Cosmographie de S. Munster, édition de 1575

de conscience, quand un navigateur, Jean Cornelis Risp, commandant une flottille d’exploration envoyée dans le Nord par le conseil de ville d’Amsterdam, éclaircit en 1596 le mystère dont était entourée l’origine de ces palmipèdes. Dans une île, qu’ils crurent être le Groenland , les marins de l’expédition « trouvèrent beaucoup d’oies sauvages qui s’envolèrent en les voiant. C’étoient de ces mêmes oies dont on voit venir tous les ans un si grand nombre en Hollande, sans que jusques alors on eût pu savoir où elles alloient faire leurs œufs. Jusques-là que quelques-uns avoient écrit que ces œufs étoient des fruits de certains arbres d’Écosse plantez sur le bord de la mer, et que ceux qui tomboient à terre se cassoient, au lieu que ceux qui tomboient dans l’eau venoient aussi-tôt à éclore, et que les petits oisons nageoient dès qu’ils étoient éclos. Il ne faut pas s’étonner de ce qu’on ne savoit point encore où étoient les nids de ces oies, puisqu’il ne paroit pas que jusques alors personne eût navigué par les 80 degrés, ni que ce païs-là eût été découvert1. »

1 Recueil des voiages qui ont servi a V établissement et aux progrès de la Compagnie des Indes orientales, édit, de

LA VIE PHIVÉE D’AUTREFOIS

Heureusement pour les fidèles chrétiens, les nouvelles ne se répandaient pas alors aussi vite qu’aujourd’hui, et les Français continuèrent à faire leurs délices de la macreuse. Je dis les Français, non les Parisiens, car cet oiseau ne fut connu à Paris que vers le milieu du dixseptième siècle : « Paucis abhinc anms, « écrit Pierre Gontier, en 16G81. On l’accueillit, au reste, avec autant de faveur que dans le Nord, et sa consommation prit un développement considérable jusqu au jour où les révélations faites par Risp commencèrent a s ébruiter. On s’empressa d’abord de les traiter de fables, et l’on s’efforça plus que jamais d’ajouter loi aux poétiques légendes qui transformaient ce canard en fruit ou en poisson. Il se rencontia pourtant une communauté religieuse dont les membres s’effrayèrent des dangers qu ils couraient en se nourrissant d’un animal dont l’origine était au moins contestée. Les bons pères, tremblant pour leur salut ou rebutés par la viande coriace de la bête, implorèrent l’avis de la Faculté de médecine. Une commission de huit docteurs fut nommée, et « après de sérieux examens , « elle dé-

1 Exercitationes hygiasticœ, p. 374.

clara le 14 décembre 1708 que les macreuses « ne pouvoient passer pour poissons. » Ceci nous est raconté, en d’autres termes il est vrai, par le docteur Philippe Hecquet, qui faisait partie de la commission

Cet Hecquet, moitié médecin, moitié religieux, dut surtout la réputation dont il jouit à sa grande piété. J’ai peine à croire qu’il ait été une des lumières de la science, et c’est à lui, dit-on, que Lesage fait allusion en parlant du docteur Sangrado qui ne connaissait d’autres remèdes que la saignée et l’eau chaude : mais ces romanciers ne respectent rien. La preuve en est qu’au cours de l’année 1712, Hecquet fut élu doyen de la Faculté de médecine de Paris. A quoi devait-il cet honneur? 11 avait publié en 1700 un ouvrage très compact qui a pour titre Traité des dispenses du carême1 2. Ce livre fut réimprimé dès l’année suivante, et son succès ne se serait peut-être pas arrêté là, si le docteur Andry, collègue

1 Traité des dispenses du carême, t. I, p. 300.

2 Dans lequel on découvre la fausseté des prétextes qu'on apporte pour les obtenir, en faisant voir par la mécanique du corps les rapports naturels des alimens maigres avec la nature de l'homme ; et par l’histoire, par l’analyse et par l’observation leur convenance avec la santé. — Je cite toujours la seconde édition, publiée en 1710.

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d’Hecquet à la Faculté, n’avait cru devoir le réfuter. En 1710 parut Le régime du caresme1 , travail curieux, dans lequel Andry relève un grand nombre d’assertions étranges et aussi quelques erreurs physiologiques émises par Hecquet.

Croirait-on qu’en 17 10, le doyen de la Faculté de médecine de Paris professait encore que l’estomac de 1 homme agissait comme celui des oiseaux, et broyait les aliments? « Là, dit-il, comme dans un muscle creux, les alimens sont pétris et dissous, tant par la force extraordinaire et multipliée d un million de fibres motrices qui agitent et meuvent ce viscère que par 1 action des muscles voisins, surtout ceux du bas-ventre et du diaphragme, qui tous ensemble, comme autant de mains, foulent et broyent les alimens. C’est par cette mécanique et par ces forces

1 Considéré par rapport a la nature du corps et des alimens. En trois parties , où l’on examine le sentiment de ceux qui prétendent que les alimens maigres sont plus convenables a l’homme que la viande ; ou l on traite a ce sujet de la qualité et de l’usage des légumes, des herbages, des racines, des fruits, du poisson, etc. Et où l’on éclaircit plusieurs questions touchant l’abstinence et le jeûne, suivant les principes de la physique et de la médecine, entre aul) es si l’on doit défendre au caresme l usage de la macreuse et du tabac. Paris, 1710, in-12.

redoublées, mais toutes tendantes à la trituration, qu’ils se dissolvent, se fondent, et passent dans une crème fine et délicate, à peu près semblable à celle qui se forme sous le porphyre, s’ils sont de nature à se laisser briser1 2. » Sur ce point, Hecquet fut d’abord attaqué par le docteur de Yieussens, qui donna aux Mémoires de Trévoux 2 un intéressant article touchant « la nature et les propriétez du levain de l’estomac. » On y trouve assez clairement démontré que l’action mécanique de ce viscère ne suffit pas pour amener la digestion des aliments, et qu’il faut y ajouter l’action « d’un levain qui lui est particulier. » Hecquet répondit aussitôt par une brochure dont le titre indique les conclusions : De la digestion des alùnens, pour yn outrer quelle ne se fait pas par le moyen d’un levain, mais par celui de la trituration et du broyemenl 3.

Bien entendu, Andry combat également cette doctrine. Suivant lui, les aliments sont attaqués par « la nature particulière des levains de l’estomac, » et il se donne beau-

1 Tome I, p. 26.

2 Numéro de janvier 1710.

3 1710, in-12.

LA VIE PRIVÉE D'AUTREFOIS

coup de peine pour expliquer comment « il est possible que les membranes de l’estomac ne soient pas endommagées par ces levains 1 . » On voit que tout cela n’est pas encore bien clair dans l’esprit de ce savant docteui , qui professait à la fois a la Faculté de médecine

et au Collège de France.

Hecquet avait entendu prouver que l’usage des aliments maigres était, sous tous les rapports, préférable à 1 usage des aliments gia&. Andry soutient la thèse contraire, et combat la plupart des propositions contenues dans le livre de Hecquet; celles-ci par exemple :

Les grains engraissent le cheval, qui est beaucoup

plus fort que rhomme.

L’homme a commencé à vivre de grains.

Le Créateur luy même a donné la préférence aux fruits, car l’homme sortant de ses mains eut ordie

de ne se nourrir que de fruits.

Les organes de l’homme font voir que la viande

ne luy convient point.

Les anciens aimoient tant les poissons qn’ils en faisoient leur divertissement.

Santé et longue vie des poissons.

Le poisson se tourne plus aisément en nourriture. L’usage du poisson est plus ancien que celui de

la viande.

Pages 12 et suiv

Les anciens employoient le poisson dans toutes les maladies.

Le poisson n’a pas besoin de tant de préparation que la viande.

La viande est remplie de souplires malins.

On défend l’usage de la viande en temps de peste. '

Le bouilli est plus sain et plus nourrissant que le rôti.

Dans le jeûne du caresme, l’estomac se délasse et acquiert plus de force.

Le corps d’un adulte ayant pris toutes ses dimensions n’a guère besoin de nourriture que comme en passant.

Relativement aux boissons, Hecquet soutient que :

L’usage continuel de l’eau est excellent à l’estomac.

L’eau fortifie le corps plus que ne fait le vin.

L’eau excite les passions.

L’eau donne de l’esprit. Les buveurs d’eau ont plus de sagacité et d’industrie que ceux qui boivent du vin.

Le café, le thé et le chocolaté1 rompent le jeûne, car on ne les boit point, on les hume.

L’usage du tabac rompt le jeûne, qu’on le prenne en poudre, en macliicatoire ou en fumée.

Cette controverse fit grand bruit, et non

1 Sic.

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sans raison les fidèles s’en alarmèrent. Bien que les deux docteurs fussent fermement attachés à la foi catholique, leur querelle n’en avait pas moins pour résultat de soumettre a l’examen une pratique religieuse qu il eut mieux valu accepter les yeux fermés, d’éveiller des doutes dans l’esprit des tièdes, de fournir des armes aux protestants et aux incrédules.

L’Église même, en cette circonstance, put être accusée de modérantisme. Semblant pactiser avec les coupables, elle montra une faiblesse que ses ennemis ne craignirent pas d’attribuer à l’impuissance. De 1670 à 1754, elle accorda dix-huit fois 1 autorisation de manger des œufs pendant le carême1.. Il est juste de dire que cette faveur n était jamais spontanée. Il fallait 1 obtenir, et 1 autorité laïque suivait pour ce cas spécial une procédure assez compliquée. Le lieutenant de police s’adressait au parlement; il lui représentait que le poisson, les légumes et les autres « denrées de carême » étaient fort chères, et que le peuple allait avoir bien du mal à vivre pendant les jours maigres. Le parlement discutait les allégations du lieute-

. 1 Duc (le Luyncs, Mémoires, 4 mars l/o4, t. XIII, p. 183. Voy. aussi 21 février 1750, t. X, p. 215.

nant de police, et s’il les trouvait fondées, il envoyait une députation à l’archevêque pour le prier de vouloir bien accorder une dispense aux Parisiens. Le prélat répondait par un mandement; mais celui-ci ne devenait exécutoire qu’après que le parlement s’était décidé à rendre un arrêt conforme '.

Au milieu du dix-huitième siècle, cette autorisation avait été si prodiguée que, malgré les formalités dont le parlement continuait à l’entourer, on la regardait comme un droit acquis, et qu’on osait même la tourner en ridicule. L’avocat Barbier écrit dans son Journal en février 1754 : « L’archevêque a donné un mandement pour la permission de manger des œufs; le style en est un peu maigre1 2. » Naturellement, l’autorisation fut encore accordée l’année suivante, et toujours avec la réserve ordinaire : « Sans qne la présente permission puisse tirer à conséquence pour l’avenir 3. »

En outre, les dispenses personnelles devenaient chaque jour plus faciles à obtenir, et

1 Duc de Luynes, Mémoires, 20 février 1751, t. XI, p. 59. Voy. aussi t. XIV, p. 446.

2 Tome VI, p. 12.

3 Barbier, Journal, février 1755, t. VI. p. 120.

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partant plus nombreuses. Au dix-septième siècle, elles ne se donnaient guère qu’aux malades, aux convalescents, aux femmes enceintes, aux nourrices, aux vieillards ayant dépassé soixante-dix ans et aux jeunes gens n’ayant pas atteint vingt et un ans1. On étendit ensuite la dispense de faire maigre aux ouvriers et à toutes les personnes qui se livraient à un travail pénible ; puis, peu a peu, aux avocats, aux banquiers, aux notaires, aux procureurs, aux professeurs, etc., etc. De sorte que Hecquet avait vraiment bien raison d’écrire : « La licence prendra bientôt la place du jeune2 3. » Le 5 mars 1726, le doyen de la Faculté écrivit aux curés de Paris pour leur rappeler qu’aucune dispense ne devait être accordée sans un certificat de médecin .

En mai 1720, des lettres patentes avaient renouvelé à l’Hôtel-Dieu son privilège exclusif de faire le commerce des aliments gras pendant le carême. Une déclaration du 1er avril 1726, qui le lui confirma, nous prouve que la volonté du roi sur ce point n’était guère res-

1 Rév. P. Léon, Le carême catholique, p. 121 et suiv.

2 Tome II, p. 191. ,

3 Lettre des docteurs de la Faculté de médecine a Messieurs les curés de Paris. In-4°.

pectée : « Un grand nombre de personnes, y est-il dit, débitent, tant dans la ville de Paris que dans les environs, même à ceux qui n’en ont aucun besoin1, des viandes, volailles et gibier, et plusieurs personnes de distinction autorisent et souffrent un pareil commerce dans leurs propres maisons, quoique nous F ayons interdit dans nos maisons et palais 2. » Donc, l’économie l’emportait sur la foi, même dans les grandes familles. Les aliments gras n’ayant plus de débouchés durant le carême, les marchands les livraient presque pour rien, tandis que l’Hôtel-Dieu, campé sur son privilège, maintenait naturellement les prix habituels.

Les archives de l’Hôtel-Dieu fournissent à cet égard de très curieux renseignements. On y lit les procès-verbaux dressés contre des soldats aux gardes, contre des frères quêteurs de couvents, contre des gentilshommes, le prince d Harcourt et le marquis de Bellefond entre autres, qui passaient de la viande en contrebande dans leurs carrosses. On y trouve aussi la liste des grands seigneurs qui, en plein carême, avaient établi chez eux des boucheries ou des rôtisseries. La police savait

1 Les non dispensés, sans doute.

2 Isarnbert, Anciennes lois françaises, t. XXI, p. 299.

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qu’il en existait à l’hôtel de Nevers, à l’hôtel de Soissons, à l’hôtel de Soubise, chez le prince de Talmont, chez les ducs d’Uzès, de la Trémoille, de Rohan, d’Humières, etc. La difficulté était de pénétrer dans ces riches demeures. Le comte de Sommery, premier écuyer de la duchesse de Berry, et parlant au nom de sa maîtresse, informait les administrateurs de l Hôtel-Dieu « que si quelqu’un avoit l’ insolence de venir visiter chez elle, il n’en sortyroit que par les fenestres. » Il est vrai que l’on était alors sous la Régence, que la duchesse de Berry était fille du Régent, et si adonnée au péché de gourmandise qu elle finit par en mourir 1 .

Servandoni se montra plus docile aux lois de l’Église. Il avait obtenu la jouissance de la salle dite des machines, aux Tuileries, et il y organisait des représentations qui étaient surtout pour lui un prétexte à de splendides mises en scène. Pendant le carême de 1750, montant Léandre et Héro, tragédie de Lefranc de Pompignan, il voulut y ajouter une scène dans laquelle figurait un sacrifice aux dieux. Pour cela, il fallait obtenir deux grasses vic-

1 Lettres de la princesse palatine, t. II, p. 85, 131, 132 et 143.

times, un veau et une génisse, que les administrateurs de l’Hôtel-Dieu consentirent à lui livrer1.

Ici, d’ailleurs, toute dissimulation était impossible. Mais les fraudes devinrent bientôt si générales et si manifestes, et l’hôpital se sentit si impuissant à les empêcher, qu’il prit le parti d’abandonner son privilège ; non sans compensation pourtant, comme bien entendez. Par déclaration du 25 décembre 1774 2, le roi autorisa tout marchand à vendre des aliments gras aux personnes munies de dispense. Seulement, sur les droits d’entrée acquittés par les bestiaux au marché de Sceaux et aux barrières de Paris pendant le carême, une somme de cinquante mille livres devait être prélevée chaque année par l’État en faveur de l’Hôtel-Dieu.

En somme, c’est le règne de la liberté absolue qui commence, et Mercier peut écrire en 1782 : « On tolère les œufs et le beurre, les boucheries sont ouvertes, et chacun fait ce qu’il veut3. »

1 Inventaire des archives de l’ Hôtel-Dieu, t. I, p. 380.

2 Dans Isambert, Anciennes lois françaises, t. XXIII,

3 Tableau de Paris, t. V, p. 95 et 243.

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Pour ne pas rester sur ces tristes scènes de diète et de mortification, rappelons que l’Église avait aussi ses jours de sensualité et de liesse. Parmi ceux que nos ancêtres solennisaient avec le plus de zèle, il faut surtout mentionner la tète des Mages ou des Rois, k pource que la vocation des Gentils au christianisme est représentée par ces trois Roys payens, lesquels aussi-tost que Jesus-Chnst fust né en Bethléem partirent des plus esloignées régions de 1 Orient, et à la faveur d une estoile luy vinrent faire hommage ; luy offrans de l’or, comme estant Roy ; de l’encens, comme estant Dieu ; et de la myrrhe, comme estant destiné à la mort pour le salut des hommes . »

Au principal repas de cet anniversaire, on choisissait un roi, qui devenait le chel et 1 ai hitre du festin. Convives et serviteurs, tout le monde lui obéissait ; il réglait l’ordre des santés à porter, entretenait la conversation par de plaisants propos, prenait le premier la parole si chaque invité devait a son tour due un conte. A Rome, d’où cette coutume nous est venue, on tirait au sort ce roi du festin2. En

1 Guillaume du Peyrat, Histoire ecclésiastique de la Cour,

1645, in-folio, p. 705.

a y0y M.-Â. Muret, Dissertation sur les festins des anciens, p. 89.

France, il pouvait être désigné par le maître de la maison, puisque le bon duc de Bourbon s’amusait souvent à faire roi « un enfant en l’aage de huict ans, le plus pauvre que l’on trouvât en toute la ville, « et dont l’avenir était dès lors assuré

La veille de l’Épiphanie, une fève cachée dans un gâteau suffisait donc pour créer un éphémère souverain. Étienne Pasquier, qui écrivait vers la fin du seizième siècle, nous a transmis un amusant récit de cette cérémonie 1 2 :

Celuy, dit-il, qui est le maistre du banquet a un grand gasteau, dans lequel il y a une febve cachée, gasteau que l’on coupe eu autant de parts qu’il y a de gens conviez au festin. Cela fait, on met un petit enfant sous la table, lequel le maistre interroge sous le nom de Pliœbé, comme si ce fut un qui en l’innocence de son aage représentast une forme d’oracle d’Apollon. À cet interrogatoire, l’enfant respond d’un mot latin : Domine. Sur cela, le maistre l’adjure de dire à qui il distribuera la portion du gasteau qu’il tient en sa main ; l’enfant le nomme ainsi qu’il luy tombe en la pensée, sans acception de la dignité des personnes, j usques à ce

1 Jean d’Oronville, Histoire de la vie du duc de Bourbon, p. 17. — Il s’agit de Louis II, troisième duc de Bourbon, mort en 1410.

2 Recherches sur la France, édit, de 1723, t. I, p. 389.

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que la part est donnée à celuy où est la febve, et par ce moyen il est réputé Roy de la compagnie, encores qu’il fust le moindre en authorité. Et, ce fait, chascun se desborde à boire, manger et danser. Il n’y a respect de personnes, la festivité de la journée le veut ainsi.

Les choses ne se passaient pas toujours exactement de cette manière. Parfois, l’enfant était dispensé de se mettre sous la table. Après avoir offert à Dieu et à la Vierge une part du gâteau, il distribuait les autres « à tous ceux de la compagnie selon leur ordre et dignité. Et est appellé le Roy de la compagnie celuy à qui eschet la febve, et quant il boit tous les conviez crient le Roy boit , en forme d hommage que les conviez font à ce Roy, à l’exemple des Mages en leur adoration du Roy des roys 1 . «

Ces réjouissances étaient très chères à nos aïeux. On peut voir dans Guillaume du Peyrat2, avec quelle solennité Hugues Capet et saint Louis célébraient cet anniversaire, institué, dit-il, par l’Église « pour faire une leçon annuelle aux Roys de la terre de recognoistre Dieu comme plus grand et plus puissant Roy

1 Nicolas Barthélemy, p. 15. Voy. plus loin.

* Pages 707 et suiv.

qu’ils ne sont. » Sous Louis XII, il se jouait ce jour-là à la cour « une farce dans laquelle personne n’estoit espargné dans ses vices ; non que les fatistes 1 le fissent pour se venger, ains pour contenir plusieurs hommes et femmes desbauchez en leur devoir 2. »

La fête des Rois ja’avait pas toujours un caractère aussi édifiant. On sait que François Ier faillit y trouver la mort chez le comte de Saint-Pol 3 ; et Vieilleville 4 nous apprend qu’en campagne, alors même que l’on ne possédait ni le temps ni les moyens de faire liesse, les troupes allaient au feu la veille de l’ Épiphanie en criant : Le roi boil ! On vit aussi Henri III, entouré de ses mignons, conduire par les rues avec grande cérémonie « la damoiselle Pons de Bretagne, roine de la febve 5 . »

En 1011, au Louvre, Dieu fut le roi6. En

1 Poètes, acteurs.

- Claude Faucliet, OEuvres, édit, de 1610, p. 155.

3 Martin du Bellay, Mémoires, livre I, année 1521, édit. Micliaud, t. V, p. 132.

* Mémoires, livre V, cliap. 25, édit. Micliaud, t. IX,

3 Lestoile, Journal de Henri III, janvier 1578, édit. Michaud, t. XIV, p. 93.

0 J. tléroard, Journal sur l'enfance et la jeunesse de Louis XIII, t. II, p. 48.

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1649, ce fut la Vierge. Anne d’ Autriche se disposait alors à abandonner sa capitale révoltée. Quelques heures avant son départ, attentive à n’éveiller aucun soupçon dans son entourage, elle célébra tranquillement la fête des Rois avec le petit Louis XIV, madame de Brégy et madame de Motteville. « Nous la fîmes reine de la fève, écrit cette dernière, parce que la fève s’étoit trouvée dans la part de la Vierge ; et pour faire bonne mine, elle commanda qu’on nous apportât une bouteille d’bippocras, dont nous bûmes devant elle. Et nous, qui n’avions pas de plus grande affaire que celle de nous divertir, nous forçâmes la reine d’en boire un peu. Nous voulûmes satisfaire aux obligations des extravagantes folies de ce jour, et nous criâmes : la Reine boit ! Nous soupàmes à notre ordinaire dans sa garde-robe des restes de son soupé 1 . »

L’Épiphanie se fêtait dans les plus humbles demeures, et le langage populaire était riche en proverbes rappelant cette ombre de royauté décernée à un pauvre diable, à qui pendant quelques heures chacun rendait hommage. Si les uns enviaient le pouvoir, d’autres, lestimi-

1 Mémoires , édit. Michaud, t. XXIV, p. 230.

des sans doute, cherchaient à l’éviter, de sorte que l’on disait par moquerie d’un homme contrarié, qu'il avait « trouvé la febve au gasteau 1 ; » en même temps que, pour témoigner la joie de revoir un ami, on l’accueillait par ces mots : « Je suis aussi ravy de vous avoir rencontré que si j’estois roy de la febve2. » Dans une farce du seizième siècle3, Jeninot réduit à banqueter avec son chat, le fait roi, le force à boire du vin clairet, et crie à tuetête : Le roy boit ! le roy boit !

On devine que la fête ne se passait pas toujours sans désordres. Aussi d’austères théologiens, pour qui ces réjouissances étaient sans charmes, s’élevèrent-ils contre ce qu’ils appelaient une réminiscence des cérémonies païennes. Dans les mots Phœbe Domine, le docteur de Sorbonne Jean Deslyons voyait une invocation à la lune, ce qui était bien du paganisme au premier chef4. L’avocat Nicolas Bar-

1 Guill. Bouchet, Quatrième sérée, édit, de 1585, t. 1,

3 A. de Montluc, La comédie des proverbes, acte III, sc. 5.

3 Farce nouvelle, très bonne et fort joyeuse de Jeninot qui fist un roy de son chat par faulle d'autre compagnon. Dans Viollet-le-Duc, Ancien théâtre françois, t. I, p. 295.

4 Voy. Jean Deslyons, Discours ecclésiastiques contre le paganisme des roy s de la febve et du roy -boit, 1664, in-18.

no

LA VIE PRIVÉE D'AUTREFOIS

thélemy lui répondait qu’il fallait prononcer fabœ Domine, a c’est-à-dire Seigneur, voici les febves que nous allons tirer sous vos auspices l. » Cent ans plus tôt, une querelle de ce genre eût fourni au sieur Barthélemy 1 occasion de périr glorieusement sur un bûcher et d’obtenir ainsi la palme du martyre. Las ! que l’indifférence avait déjà fait de ravages dans les cœurs ! Non seulement Barthélemy ne lut point brûlé, mais encore on osa se railler de la Sorbonne, et à la cour même on continua de tirer les rois chaque année. Y prononçait-on phœbe ou fabœ? l’histoire est muette sur ce point. Le Mercure galant 2 nous a cependant conservé une intéressante descuption du souper qui fut donné par Louis XI\ en 168 4 à l’occasion de l’Épiphanie. J en dois citei quelques lignes, car on y trouve à la fois un curieux spécimen du style galant de cette époque, et une peinture fidèle de la société qui savait si bien dire de si jolies choses :

S’il est d’une grande âme de chercher toujours à s’élever, il n’est pas moins beau, quand on se voit dans le plus haut rang, de s’abaisser pour se rendre

1 Voy. N. Barthélemy, Apologie du banquet sanctifie Je

la veille des Jiois, 1064, in-18.

2 Numéro de janvier 1684, p. 150 et suiv.

communicable. On se fait craindre par l’un, on se fait aimer par l’autre, et les deux ensemble font mériter le titre de Grand. Il ne faut pas s’étonner si on l’a donné au Roy, et s’il est l’amour comme la terreur du monde. Quand il veut se rendre redoutable, on n’en peut supporter la majesté, et lorsqu’il juge à propos de descendre de sa grandeur, il le fait avec un agrément qui enchante tous ceux qui ont l’honneur de l’approcher dans ces temps-là. Ce que je vous dis parut dans le soupé que Sa Majesté donna le jour des Roys.

On dressa quatre tables pour les Dames dans son grand appartement de Versailles, et une antre pour les Princes et Seigneurs, appellée la table des Princes. À celle du Roy estoient Madame la Duchese de la Vieuville, Mesdemoiselles de Jarnac, de Biron, de Potiers, de Loubes et de Rambures, Mesdames de Montchevreüil et Colbert de Croissy, Mademoiselle de Clisson et Mesdames de Seignelay et de Gramont. Je les nomme icy selon la place qu’elles occupoient : ainsi la première et la dernière avoient l’honneur d’estre auprès du Roy. La fève se trouva dans la part de gâteau de Mademoiselle de Rambures, et elle receut pendant toute la soirée les honneurs d’une Royauté de cette nature.

Il y eut onze Dames à la table de Monseigneur le Dauphin. Mademoiselle de Gontaut y eut le mesme avantage, et on luy rendit les mesmes honneurs.

Monsieur estoit accompagné d’un pareil nombre de Dames à la table qu’il tenoit. Mademoiselle de Nantes eut la fève, et y soutint bien le caractère de Reyne.

LA VIE PllIVÉE D'AUTREFOIS.

Le sort se déclara de la mesme sorte pour mademoiselle de Chauseray à la table de Madame, où douze Dames remplissoient les places.

M. le Grand1 * * * fut Roy à la table des Princes. On nomma des ambassadeurs et des ambassadrices, qui allèrent de chaque table aux autres pour faire des alliances. Mademoiselle de Loubes fut députée de la table où elle estoit pour aller faire compliment à M. le Grand. Elle estoit accompagnée du Roy, qui luv servoit de Chevalier d’honneur. Sa Majesté, s’estant approchée de M. le Grand, luy demanda sa protection ; ce Prince la luy promit, et ajouta « qu’il feroit sa fortune, si elle n’estoit pas faite. » M. le Marquis de Dangeau fut député pour faire des harangues à toutes les Reynes. Il s en acquita d’une manière tendre et enjoiiée tout-ensemble; et tant d’esprit parut dans tout ce qu il dit qu on auroit eu peine à croire qu’il eust pû trouver tant de jolies choses sur le champ, si l’on n’eust connu qu’il avoit esté impossible à ce Marquis de prévoir qu’il auroit à faire de semblables complimens9. En effet, le i’égal que le Roy donnoit ne laissoit pas deviner les incidens du repas. Ce sont des choses que la joye inspire, et qui s’exécutent dans le moment mesme.

Le Roy fut si satisfait du plaisir que prit la Cour à ce divertissement qu’il voulut traiter encoie le>

1 Le grand écuyer, qui était alors Philippe, comte d Ai -

magnac, dit le chevalier de Lorraine.

9 Comment se fait-il que ce seigneur, qui avait tant des-

prit, en ait mis si peu dans son Journal ?

VA ni ÉTÉS GASTRONOMIQUES.

mesmes personnes huit jours après. Ce Monarque eut la fève du gâteau, et l’on pouvoit dire qu’il estoit Roy par sa naissance, par son mérite, et par le choix du sort, qu’on ne pouvoit appeller capricieux ce soir-là... Mademoiselle de Loubes, conduite par Madame la Comtesse de Brégy, fut encore ambassadrice aux autres tables. Elle remplit cette fonction avec beaucoup d’agrément ; et Madame de Brégv qui parla ainsi qu’elle, fit briller ce feu d’esprit qui luy est si naturel, et qui, sans qu’elle ait besoin de se préparer, luy fait dire des choses extraordinaires, dont les autres auroient peine à imaginer seulement les termes en beaucoup de temps. Une grande Princesse qui estoit à l’une des tables envoya demander la protection du Roy pour tous les malheurs qui luy pourraient arriver pendant le cours de sa vie. Le Roy répondit « qu’il la luy accordoit volontiers, pourveu qu elle ne se les attirast pas. » Cette réponse fit dire à un Courtisan « que ce Roy-là ne parloit pas en Roy de la fève, a

I^e roi de la fève perdit, comme les autres, beaucoup de son prestige au siècle suivant, trompant ainsi les prévisions de Mercier, lequel écrit il ce propos « que toute fête fondée sur la bâfre sera et doit être immortelle 1 . » Que nous voilà loin du Mercure galant !

1 Tableau de Paris -, cliap. 494, t. VI, p. 133.

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