RÈGLES CÉKÉRALES POUR TOUS LES REPAS
Tout ce qui est nécessaire pour le service de la table est apporté par la livrée, et conduit par les Maîtres d’hôtel, Chefs d’office, Sommelier, qui doivent le poser eux-mêmes.
Le service de la cuisine et celui de l’office sont apportés couverts, ainsi que l’eau, le pain et le vin.
Dès que la table est posée, qu’elle soit servie ou non, un Maître d’hôtel doit toujours être auprès, et ne plus la quitter jusqu’à ce que LL. MM. aient pris place.
On pose une serviette sur la nappe, à la place où doit être mis le couvert de l’Empereur et celui de l’Impératrice. Cette serviette doit tomber de la moitié de sa longueur au moins, de manière à pouvoir être rejetée sur le couvert lorsqu’il est placé, et le couvrir tout à fait. »
LA VIE PRIVEE D’AUTREFOIS
de France, et avoit un grand livre où tout estoit escript 1 , « livre dont Aliénor reconnaît s’être inspirée, et qui n’a pas été retrouvé.
En 1445, la duchesse de Bourgogne2 vint rendre visite à la reine de France. Elle était accompagnée du duc de Bourbon, son beau neveu 3, et de plusieurs gentilshommes. Arrivée près de la chambre de la reine, elle s’arrêta et envoya Jean de Créquy4, son chevalier d’honneur, demander à la souveraine si elle
1 Aliénor, p. 154.
2 Isabelle, fille du roi de Portugal. Elle avait épousé Philippe le Bon en 1429.
3 Les épithètes beau, belle mises devant les titres de parenté ne se donnèrent d’abord qu’aux personnes de sang royal ou appartenant à la haute noblesse. Aliénor (voy. p. 212) semble indiquer qu’elles s’employaient seulement de supérieur à inférieur, et impliquaient une sorte de familiarité. Néanmoins, dans une pièce du treizième siècle à laquelle j’ai fait ailleurs de nombreux emprunts, Le castoiement que li père ensaigne a son filz, ce dernier se sert toujours des expressions beau père ou beau très doux pere. On s’adressait même ainsi à Dieu, que 1 on tutoyait; voici, par exemple, le commencement d’une prière qui nous a été conservée dans Le ménagier de Paris (t. I, p. 11) : « Beau sire Dieu tout-puissant et père pardurable {éternel), qui m’as donné parvenir au commencement de ceste journée, garde moy, etc. >> Saint Louis disait également a Dieu : « Biaus sire Diex, je léveray m’àme a toy. » (Joinville, édit, de 1768, p. 25.) 11 me semble résulter de tout ceci que le mot beau pris dans cette acception correspondait a peu près à notre mot cher.
4 II avait la Toison d’or.
daignerait la recevoir. Jean de Créquy ayant rapporté une réponse favorable, la duchesse prit elle-même la queue de sa robe, mais en entrant elle la laissa traîner sur le sol. Elle « s’agenouilla ensuite bien près de terre 1 , » marcha jusqu’au milieu de la chambre, s’agenouilla de nouveau, « puis recommença à marcher toujours vers la Roy ne, laquelle estoit toute droite ; » la duchesse s’agenouilla une troisième fois, et la reine fit alors trois pas vers elle, lui mit une main sur l’épaule, l’embrassa et la fit lever2. Je ne sache pas que Louis XIV ait jamais inventé beaucoup mieux que cela. Et encore n’ai-je pas tout dit, car la malheureuse duchesse, fille de roi, dut encore s’agenouiller devant la Dauphine , qui était près de sa mère.
La reine seule avait droit à tant de génuflexions; pour les autres personnes de la cour, le cérémonial était moins compliqué , mais tout aussi inflexible. S’il fallait suppléer à son silence ou à son obscurité, on ne l’interprétait qu’après mûres réflexions. Mademoiselle de Penthièvre, de la maison des ducs de Bourgogne, devant se rencontrer avec madame de
1 Ce n’était donc qu’une humble révérence.
2 Aliénor, p. 155.
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Charolois , « on tint conseil » pour savoir quelles formalités observeraient chacune d’elles. II fut arrêté que mademoiselle de Penthièvre, après son entrée dans la pièce, ferait deux révérences, et que madame de Charolois avancerait alors de trois pas au-devant d’elle '. Le traité d’Aliénor est rempli de faits semblables.
Dès le règne de Henri II, on voit commencer la décadence de l’étiquette. Pourtant, elle n’a pas encore désarmé; voyez : « Le Roi étant éveillé, sa chemise lui est apportée. Lors, tous les grands et la plupart de la noblesse entrent pour le saluer, sa chemise prise, qui lui est baillée par le premier et plus grand des princes qui se trouvent là 1 2... »
Henri III obéit le moins qu’il peut à un cérémonial dont il supporte impatiemment la tyrannie, mais il se heurte bientôt à une autre. Son entourage n’étant contenu ni par le respect ni par l’étiquette, l’obsède de ses familiarités. Le roi voudrait bien qu’on le laissât manger tranquille ; mais on se presse autour de lui, on s’appuie sur son siège, on
1 Aliénor, p. 151.
2 Mémoires sur la cour de Henri II, dans la Revue rétrospective, t. IV (1834), p. 8.
l’assourdit de propos grivois : « Veult Sa Majesté, qu’Elle estant à table, l’on se tienne un peu loing d’Elle, afin qu’Elle ne soit pressée; et que nul ne s’appuye sur sa chaise que le capitaine des gardes qui sera en quartier. Lequel sera appuyé sur le costé droit de ladicte chaise, et un des gentilzhommes de la chambre, qui sera aussy en quartier, sur l’autre costé1... Sa Majesté désirant manger en repos et se garder de l’importunité qu’Elle reçoit durant ses repas, défend désormais qu’en ses disners et souppers personne ne parle à Elle que tout hault et de propos communs et dignes de la présence de Sadicte Majesté. Et se tiendra chacun qui y assistera assez loing de sa table : et s’il y a des barrières au lieu où elle mangera, n’entrera en icelles 2.»
Quand Jacques Clément, porteur d’une lettre pour le roi, se présente au palais, il est aussitôt admis auprès de Henri, qui venant de se lever, était encore assis sur sa chaise percée , une robe de chambre jetée sur ses épaules 3.
' Règlement d’août 1578, dans Douèt-d’Arcq, Comptes de l'hôtel, p. 7.
* Règlement de janvier 1585, dans Douet-d’Arcq, p. 8. 3 Lestoile, Journal de Henri III, 1" août 1589.
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L’accès des résidences royales est plus facile encore sous Henri IV. Les épousées de village viennent y danser le jour de leurs noces; les merciers, les porte-paniers y entrent pour débiter leurs marchandises, les musiciens ambulants pour y racler leurs instruments , des mendiants pour y demander l’aumône. Pendant les années qui suivirent la naissance du petit Louis XIII , une véritable procession assiège le château de Saint-Germain. Ce sont des seigneurs avides de contempler leur futur roi; ce sont aussi des gens appartenant aux plus basses classes de la société : ils veulent voir le Dauphin dans son berceau ou dans les bras de sa nourrice. Tous sont accueillis, jusqu’à une vieille revendeuse à moitié lolle, qui se prend à danser devant lui. Héroard, médecin du petit prince, nous révèle ce fait et une foule d’autres identiques :
Le Lundi 27 mai 1602. Il arrive une vieille femme de Paris, comme une revendeuse. Elle pleure en le voyant, l’appelle « Mon fds, la petite courte à sa mère, » et puis s’est prise à danser devant lui.
Le mercredi 3 août 1605. A dîner, il mange sans dire mot et comme transporté de joie d’ouir jouer un flageolet d’un estropié que l’on nommoit culde-jatte, lequel après avoir joué long temps et deux violons avec lui, lui va dire d’une voix rude :
« Monsieur, buvez à nous. » Il devient rouge, disant soudain : « Je veux qu’il s’en aille, je veux qu’il s’en aille, maman. » Je lui dis : « Monsieur, il est un pauvre, il ne les faut pas chasser. — 11 ne faut pas que les pauvres viennent ici. — Monsieur, non pas tous, oui bien ceux qui vous font jouer comme lui. — Qu’il aille donc jouer là-bas. »
Le mercredi 12 mars 1608. Eveillé à sept heures et demie, il s’amuse dans son lit. Qjiatre grands garçons et portefaix, qui avoient aidé à transporter les meubles et bagages à Fontainebleau, viennent le supplier de leur donner quelque chose; il les regarde, puis demande : «Où est mamanga? »
Le lundi 14 avril 1608. Il trouve sur la terrasse près de sa chambre un petit mercier, achète demidouzaine de verres blancs.
Le jeudi 25 septembre 1608. Le roi est parti à cinq heures après minuit. Le Dauphin rencontre un porte- panier qu’il fait venir en sa chambre, achète une horloge de sable1, une paire de couteaux et la gaine.
Le 10 octobre 1608. Il vient un mercier qui portoit des besognes d’ambre jaune : il avoit un cordon incarnat avec des grains d’ambre entre deux. Il l’essaye à son chapeau, et dit gaiement : « Il est bon à mettre à mon chapeau, combien en voulez-vous? »
Quoiqu’on en ait dit, Louis XIV ne se montra guère moins débonnaire que son aïeul. L’imposante étiquette établie à la cour pesait
1 Un sablier.
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sur les seuls courtisans, et il n’était guère difficile au petit peuple de parvenir jusqu’à ce demi-dieu dont les grands seigneurs se disputaient un regard. Un jour, on lui vole sous son lit son pot de chambre d aigent . Dans son jardin, il laisse entrer tout le monde; 1 affluence du populaire y devint même si gênante, il s’y permit tant d’indiscrétions qu’on se décida, en avril 1685, à « ny plus laisser pénétrer que la cour; la canaille, dit Dangeau2, avait gâté beaucoup de statues. »
Pour suppléer au prestige qui leur manquait, les successeurs du grand roi exagérèrent les minuties de l’étiquette. \ oici, par exemple, comment les choses se passaient a la coui de Louis XVI, plus formaliste encore que celle de Louis XIV, lors de la présentation d’une dame à la cour :
La présentation des femmes consistoit, après les preuves3 faites et examinées par le généalogiste de la cour, à être présentées publiquement en cérémonie, en grand habit de cour par une femme déjà présentée.
Le roi et la famille royale donnaient leur heure et leur jour : c’étoit toujours un dimanche.
1 L'art de plumer la poule sans crier, 8° aventure, p. 89.
3 Journal, 13 avril 1(585, t. I, p. 153.
3 De noblesse.
La veille de la présentation, la présentée alloit à Versailles avec celle qui devoit la présenter, faire des visites à tout ce que l’on appeloit les honneurs : c’étoit la dame d’honneur et la dame d’atours de la reine, et celles de Mesdames et des princesses ses belles-sœurs. On y retournoit encore le lendemain.
On avoit pris des leçons de révérences pour la présentation. On avoit un énorme panier, une queue qui pouvoit se détacher, afin qu’on put l’ôter quand on rentroit chez soi : cette queue s'appeloit bas de robe. Elle étoit assez étroite et d’une longueur démesurée; il falloit vingt ou vingt-deux aunes d’étoffes pour faire un grand habit1, sans garniture.
La présentée faisoit une révérence à la porte, ensuite quelques pas et une seconde révérence, et une troisième près de la reine. Alors elle ôtait le gant de sa main droite, se penchoit et saisissoit le bas de la jupe de la reine pour le baiser; la reine l’empêchoit de le prendre en retirant sa jupe, et en se retirant un peu elle-même : l’hommage étoit rendu, on en restoit là. La reine disoit quelques phrases obligeantes, ensuite elle faisoit une révérence, ce qui signifioit qu’il falloit se retirer, ce qu’on faisoit à reculons, malgré la grande queue, qu’on poussait adroitement en faisant la révérence d’adieu.
Si la présentée étoit duchesse, elle ne faisoit point
1 Après tout, une petite bourgeoise emploie bien aujourd’hui vingt à vingt-deux mètres de soie pour une robe de cérémonie.
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l’humiliante démonstration du baisement de bas de robe : elle étoit saluée par la reine et les princesses. On appeloit saluer en présentation, l’honneur de présenter sa joue droite à la reine, qui sur cette joue appliquoit légèrement la sienne1 * *.
Eh bien! dans le temps où l’on soumettait à lin aussi pénible cérémonial même les duchesses, le peuple parcourait comme il voulait tout le château, et visitait jusqu’à la chambre à coucher du souverain. Le voyageur Arthur Young écrivait dans son Journal, à la date du 10 octobre 1787 :
Versailles encore une fois. En parcourant 1 appartement que le roi venait de quitter depuis un quart d’heure à peine, et qui portait les traces du léger désordre causé par son séjour, je m’amusais de voir les figures de vauriens circulant sans contrôle dans le palais, jusque dans la chambre à coucher, d’hommes dont les haillons accusaient le dernier degré de misère. Et cependant j’étais seul à m’ébahir et à me demander comment diable ils s’étaient introduits8.
Young ajoute fort justement : « Il est impossible de n’être pas touché de cet abandon négligent, de cette absence de tout soupçon. «
1 Comtesse de Gcnlis, Dictionnaire des étiquettes de la
Cour, t. II, p. 72.
8 Voyage en France, trad. Lesage, t. I, p. 125.