‹ Variétés gastronomiquesChapitre 20 sur 29 · LES CURE-DENTS · texte numérisé non relu

LES CURE-DENTS

Les cure-dents du roi Charles Y. — Les curettes et les aiguillettes. — Le bois de lentiscjue. — Le cure-dent de Coligny. — Anne de Montmorency et le cardinal de Lorraine. — Les cure-dents de métal. — Le cyprès, le romarin et le myrte. — Les cure-dents de fenouil. — Le curieux impertinent de Destouches.

Il est clair que le premier cure-dent fut une brindille arrachée d’un arbre quelconque. Les Romains donnaient la préférence au bois de lentisque1, et se contentaient souvent, comme les Parisiens de 1891, d’un bout de plume2.

Parmi les innombrables objets que vendaient les merciers du quatorzième siècle, figurent les cure-oreilles et les cure-dents :

Escuretes et furgoeres 3,

et Charles V possédait quatre cure-dents pré-

1 Martial, Epigr., lib. III, ep. 82, et lib. VI, ep. 74.

s Martial, Epigr., lib. XIV, ep. 22.

3 Le dit d’un mercier, dans Crapelct , Anciens monumens, etc., t. VIII, p. 153.

LA VIE PRIVÉE D’AUTREFOIS

cieux, qui sont ainsi décrits dans l’inventaire dressé après sa mort :

Ung petit coutelet d’or à feurger dens, et la gayne esmaillée de France, pendant à ung petit lacet vermeil.

Ung petit coutelet d’or à façon de furgete à furger dens et à curer oreilles.

Je n’ai pas besoin de faire remarquer qu’il s’agit ici d’un instrument à deux branches.

Deux ongles à feurger dens, dont l’un est blanc et l’autre noir, garny d’argent esmaillé de France. Et pend chascun à un lasset de soye, où pend à chascun ung noyau1 de perle*.

On voit par cette citation que le cure-dent se conservait alors dans un étui ou était suspendu à un cordon; qu’il avait tantôt la forme d’un petit couteau, tantôt celle d’un ongle, disposition que nous avons conservée pour nos cure-oreilles; qu enfin, le mot cure-dent n’était pas encore employé.

Charles Y transmit ces trois objets a son fils, qui les conserva jusqu’à sa mort3.

Au siècle suivant, apparaissent les noms de

1 Bouton.

2 J. Labarte, Inventaire de Charles V , n0’ 2/98, 2828 et

3 Voy. Y Inventaire de Charles VI, dans Douet-d Arcq, Pièces inédites, t. II, n01 409, 410 et 532.

curette 1 et à' aiguillette. Mais ce dernier désigne un instrument d’aspect tout différent, une invention nouvelle : c’étaient des lacets de soie très fins que l’on se passait entre les dents après le repas 2.

Ce procédé paraît avoir eu peu de succès. On en revint bien vite au cure-dent classique, que l’on se borna à rajeunir en le sculptant de mille manières. Un galant, dont parle Martial d’Auvergne 3, avait reçu comme gage d’amour un fort beau cure-dent en argent doré, qui représentait « un pied de vaultour. »

Le mot cure-dent n’entre réellement dans la langue qu’au seizième siècle. Corrozet cite, parmi les objets qui doivent garnir l’estuy de chambre.

Le cure dent, le cure aureille4.

Gargantua, après avoir mangé en salade les six pèlerins « fit apporter son curedens 5, « qui n’était autre qu’un tronc de lentisque6.

1 Du Cange, Glossarium, v° Cureta.

* « Pour la feurreure de deux latz de soye, en façon d’esguillectes à nettoier dens,' l’un pour Monseigneur, l’autre pour Madame. » Comte de Laborde, Les ducs de Bourgogne, Preuves, n° 6740, t. III, p. 355.

3 Arrêts d'amour, édit, de 1731, t. I, p. 155.

A Blasons domestû/ues, édit, de 1865, p. 28.

5 Gargantua, liv. I, chap. 38.

0 Gargantua, liv. I, chap. 23.

LA VIE PRIVÉE D’AUTREFOIS

Ce bois avait, en effet, repris faveur. Il passait pour « affermir les dents tremblantes 1 , » et le magnifique Gargantua eût été impardonnable de ne pas lui donner la préférence, car, dit Ambroise Paré , « de Languedoc où tel bois est fréquent, on en apporte en Cour pour les seigneurs. »

Érasme, dans son traité de la civilité, recommande de ne pas se nettoyer les dents avec de l’urine, de ne pas se servir non plus d’un couteau ni d’une serviette, mais bien « d’un cure-dent de lentisque, d’une plume ou de petits os tirez des pieds des chappons et des poulies bouillies 2. « Ce lentisque, espèce de pistachier qui n’est pas bon à grand’chose, avait si bien cette spécialité 3, que Robert Étienne, écrivant son Dictionariolum puerorum, définit ainsi le mot lentiscus : « lentisque dont on fait les curedens4. «

L’illustre Coligny, d’esprit prompt et d’hu-

1 A. Parc, OE livres, édit, de 1607, p. 1131.

2 De civililate morurn, trad. Cl. Hardy, p. 21. — Le texte porte : « Sed vel lentisci cuspide, vel penna, vel ossiculis e galloruin aut gallinarum tibiis detractis. »

3 II la conserva jusqu’à la fin du dix-huitième siècle, car on lit dans le Dictionnaire de Trévoux : « Le bois de lentisque est astringent et fortifiant; il sert à faire des cure-

dents. » Édit, de 1771, t. V, p. 4/3.

meur sombre, maniait sans cesse lin cure-clent. Il le mâchonnait, le logeait sur son oreille, le piquait clans sa barbe; aussi les Italiens disaient-ils en manière de proverbe : Dio mi guardia del bel gignetto del principe di Conde et de V animo et slecco del V admiraglio ! C’est-àdire : « Dieu me garde de la douce façon et gentille du prince de Condé 1 et de l’esprit et curedent de l’admirai 2 ! »

Esprit et cure-dent n’étaient pas moins redoutés des Français, mais comme ils craignaient encore trois autres choses, ils avaient mis le tout en vers :

De quatre choses Dieu nous gard :

Des patenostres du vieillard,

De la grand’inain du cardinal,

Du curedent de l’admirai,

Et la messe de l’IIospital3 !

Le vieillard, c’était le connétable Anne de Montmorency, qui mourut en 1567 à 1 âge de soixante-quatorze ans. Sa famille avait pour devise : Dieu aide au premier baron chrétien ! et ce n’est pas lui qu’on accusera d’avoir

1 Louis de Bourbon, tué à la bataille de Jarnac.

s Brantôme, édit. Lalanne, t. IV, p. 339.

3 Noël du Fail, Contes d'Eutrapcl, édit, elzévir., t. II, p. 130.

LA VIE PRIVEE D’AUTREFOIS

démérité. Et puis, il connaissait le prix du temps, et conciliait très bien les exigences de la dévotion avec les devoirs de sa charge :

Tous les matins, écrit Brantôme1, il ne failloit de dire et entretenir ses patenostres, fût qu’il ne bougeast du logis, ou fut qu’il montast à cheval et al las t par les champs aux armées. Parmy lesquelles on disoit qu’il se falloit garder des patenostres de M. le connestable, car en les disant et marmottant, lorsque les occasions se présentaient, il disoit : « Allez moy pendre un tel ; attachez cestuy-là à cet arbre ; faictes passer cestuy-là par les picques tout ast’ heure ; taillez-moy en pièces tous ces marauts ; bruslez-moy ce village ; bouttez-moy le feu partout à quart de lieue à la ronde. » Et ainsy telz semblables motz de justice et pollice de guerre profféroit-il selon ses occurances, sans se desbaucher nullement de ses paters, jusqu’à ce qu’il les eust parachevez, pensant faire une grand’ erreur s’il les eust remis à dire à un’ autre heure, tant il y estoit conscientieux.

La grand’main du cardinal désigne 1 influence du cardinal de Lorraine, qui ne passait pas pour être tendre. L honnête chancelier de l’Hospital, trop tendre au contraire pour les huguenots, était soupçonné d hérésie.

1 Tome III, p. 295.

M. Feuillet de Conches prétend qu’après la Saint-Barthélemy, le corps de Coligny fut exposé avec un cure-dent à la bouche 1 . Je n’ai rencontré nulle part la confirmation de ce fait. On sait que l’amiral fut pendu à Montfaucon par les cuisses, car lorsqu’il y arriva, la tête était coupée, et la populace imbécile avait fait subir à son corps les plus honteuses mutilations2.

Nous savons que le petit François II possédait des cure-dents en or et en argent 3 ; mais pour cet usage, l’emploi du métal était déjà condamné. Sentence définitive. Joseph Duchésne, médecin de Henri IV, n’a sur ce point aucune hésitation : « Ayant disné ,

écrit-il, faut laver la bouche avec vin tout pur, et en après les mains avec de l’eau; et curer ses dents, non avec le fer, ains avec cure-dent de lentisque, romarin, ou tel autre bois aromatique. Mais sur toutes choses, il fau-

1 Causeries d’un curieux, t. II, p. 316.

8 Voy. de Thou, lib. LU, t. III, p. 130. — La seule pièce publiée en 1572, où je trouve mentionnée l’habitude de Goligny, est Le déluge des huguenots (in-8°, p. 6). On y rappelle que Montfaucon possède

Ce grand Gaspar au curedent,

Attaché par les piedz, sans teste.

1 Voy. A. Jal, Dictionnaire critique, p. 462.

230 LA VIE PRIVÉE D'AUTREFOIS

dra rendre après les repas grâces à Dieu 1 . » La Framboisière, médecin de Louis XIII, se borne à déclarer que « les cure-dents doivent être faits de lentisque, de myrthe, de romarin ou de cyprès 2. »

Dans la première moitié du dix-septième siècle, le suprême bon ton consistait à prononcer la diphtongue eu en accentuant successivement les deux lettres, comme si elles étaient séparées ; à donner à l’o le son ou, à dire par exemple chouse, Roume, lioune, au lieu de chose , Rome, lionne 3 ; à marcher sur la pointe des pieds ; à branler la tête en parlant; à mâcher de l’anis confit, et à ronger sans cesse un cure-dent4. Celui-ci devait être fait d’un « bois qui ait quelque vertu astringente et de bonne odeur, comme lentisque, bois de roze, cyprès, rosmarin , ou myrte5. » Olivier de Serres oublie le fenouil qui, dit Furetière 6, a la propriété de « donner bonne bouche lors-

1 Le pourtraict de la santé, p. 364.

2 OEuvres, cdit. de 1613, p. 204.

3 Voy. Auvray, Le banquet des muses (1623), p. 159 et 231, et les Lettres familières de Balzac à Chapelain, liv. V, p. 221, lettre du 20 janvier 1640.

4 Le courtisan à la mode (1625), p. 2.

5 Olivier de Serres, Théâtre d’agriculture, liv. VIII, édit, de 1646, p. 819.

* Dictionnaire étymologique, t. II.

qu’on le mâche. » Tantôt on piquait les curedents de fenouil dans des fruits confits placés sur la table à portée de tous les convives ; tantôt on leur offrait « des branches de fenouil armées de cure-dents 1 . » Un peu plus tard, on présenta les cure-dents dans une assiette sur une serviette fine 2.

Le lentisque, le romarin et le fenouil ont fait leur temps, et aujourd’hui, la plume ordinairement nous suffit. Nous avons renoncé aussi à la manie de mordiller sans cesse un cure-dent. Mais le dix-huitième siècle l’avait conservée, et dans Le curieux impertinent de Destouches, Crispin voulant imiter un petitmaître pour plaire à Nérine, le dialogue suivant s’établit entre eux :

crispin.

Pour être plus aimable,

Plus piquant, plus charmant, je vais me débrailler.

Tiens, remarque ces airs.

Page 1