LA PLAINTE DU CARESME
[Année 1644.]
Messieurs,
Je serois fort trompé si je gaignois ma cause.
1 Le ventre.
2 Unis.
3 Un mot est resté en blanc clans le manuscrit.
4 Jaune.
5 La plainte du Caresme. A Paris , de l'Imprimerie des
Adressant mes plaintes à mes ennemis, et choisissant mes parties pour juges et arbitres, ce seroit un miracle si je n’estois point condamné. Ou bien on me traitteroit de mesme que la vertu, à qui tout le monde donne de la louange sans l’aymer et la suivre.
Les âmes impures, et dont le trafic et la conduite de la vie est dans le déshonneur, parlent le plus avantageusement delà chasteté. Le larron condamne son semblable, et personne ne parle mieux de l’abstinence qu’un yvrongne quand il est saoul .Ainsi je m’imagine qu’on me louera en général, et que j’auray l’approbation universelle d’un chacun, sans que pas un me reçoive. Je suis comme les remèdes, dont la science et connoissance donne du plaisir, et la practique et application est accompagnée pour l’ordinaire de douleurs.
J’estime, Messieurs, que lorsque vous entendrez seulement mon nom, la couleur vous montera au visage, vous froncerez le front, vous me regarderez de travers, et entrerez en mauvaise humeur.
Je m’appelle Gai’esme, et me plains hautement de ce que je ne suis plus ce que je dois estre : en cela plus misérable que tous les autres saisons et temps de l’année. L’hiver est toujours hiver, et plus il est rude, plus on pense devoir posséder de santé. Le printemps n’est jamais désagréable, à cause de ses
nouueaux caracthères inventes par P. Moreau, Me Escrivain juré a Paris et Imprimeur ord rc du Roy.
Et se vent en la Boutique, au Palais, a la Salle Dauphine, a l'enseigne de la Vérité, par F. Bouuelin. 1644.
Avec permission.
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fleurs. On souffre les ardeurs de l’esté avec patience. Et l’automne, enrichissant tout le monde de ses fruicts, est receu avec contentement et plaisir.
Il n’y a que moy dont la mine seule desplaist, la pratique dégouste, et l’usage est à contre-cœur. Et néantmoins je suis la saison saincte, le temps d’acception, les jours de salut, le porteur de la grâce et le chemin asseuré de vostre bonheur. Toutes ces belles quaiitez ne me peuvent rendre aimable, ou parce que vous les haïssez comme contraires à vos divertissemens indiscrets et aux plaisirs déréglez de vostre vie, ou bien à cause que vous estes ennemis de vostre bien et opiniastres à vostre perte. Ainsi on pourroit quasi dire que je ne suis pas Caresme, à cause que vous n’estes pas chrestiens, et que n’estans plus en pratique ny en crédit chez vous, vous estes hors de l’exercice de la vertu.
Je me plains encore à vous de ce que, me méprisant, vous n’avez pas soin de vous-mesmes, à qui l’abstinence seroit salutaire, et le jeusne un remède présent à toutes les foiblesses et infirmitez de vostre esprit. Et c’est ce qui vous déplaist, par une resverie extraordinaire, vous persuadant que vous estes sains lorsque vous estes les plus malades. Vous jugez de vostre esprit par vostre embompoint, ne croyant avoir de sainteté qu’ autant que vous avez de santé, et que les incommoditez de vostre corps faisant de la peine et du travail à vostre esprit, le jettent hors du repos et de la tranquillité dont il jouit, ne refusant rien à sa sensualité.
D’où vient que si moy Caresme vous destourne de dormir aussi profondément que vous avez accous-
tuiné, que si vous ne ronflez pas si fort, et n’avez pas tant d'ardeur et de disposition au plaisir de la couche, dès le jour des Cendres vous me bannissez jusques après Pasques.
La délicatesse des daines ne peut aucunement me souffrir. Leur disposition me combat : j’efface la vigueur de leur teint, je ternis l’éclat de leurs yeux, elles toussent plus et parlent moins, on ne peut bien cajoler le ventre vuide, leur entretien a je ne sçay quoy de maigre et de déplaisant. Enfin, elles reprennent la chair de peur de devenir poisson , et les passe-temps des jours gras font donner congé au pauvre Caresme.
Ces gens d’importance, qui pensent que le monde ne seroit pas monde sans eux, et que tout périroit s’ils estoient morts, et que leurs incommoditez n’apportent point moins de dommage que les éclypses du soleil, me hayssent autant qu’ils s’aiment. S’ils crachent un peu plus que de cousturne, ils s’imaginent que c’est quelque ouïstre mal digérée, quelque poisson mal cuit, ou quelque saupiquet et sausse de caresme mal-aprestée. Ils appréhendent les catharres et les fluxions, et sous un brevet de médecin, de peur de devenir malades, ils renvoient le pauvre Caresme chez les gueux et les coquins. Ainsi l’abondance les empesche de jeusner, et la passion qu’ils ont de conserver leur chair, les esloigne de faire abstinence : comme si les animaux de haute graisse n’estoient pas plus proches de leur fin que ceux qu’on entretient pour le travail.
Il n’est pas jusques aux pauvres qui me bannissent
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autant qu’ils peuvent, si leur iniscre et leur disette ne les contraignent à me recevoir à leur grand regret, du moins pour ce qui est du jeusne. Ils n’espargnent point la chair quand ils en rencontrent, non plus que les valets des grands, qui mangent leurs restes par mesnage. Ainsi la fin du crime des maistres est le commencement de celuy des serviteurs. L’exemple peut tout et au bien et au mal, il n’y a quasi point de crimes qu’un seul puisse commettre; le péché est contagieux, le venin coule de l’un à l’autre, celuy qui a l’haleine puante empeste ceux qui l’abordent ; les meschants vont toujours en troupe, et principalement quand il faut faire la guerre à Caresme.
Ceux qui me gardent le mieux et qui font semblant de me chérir, ne laissent pas de se plaindre. Ils accusent la mauvaise nourriture, mon entretien fascheux ; et toutes les indispositions qui leur arrivent sont des appanages et des effets de ma mauvaise compagnie. Néanmoins, ils ne laissent pas de faire gloire d’estre de mes amis : ce qui évente la vertu de leur pénitence et leur en fait perdre le mérite, y trouvant d’autre costé leur compte, en ce qu’ils donnent de la compassion et de la pitié, attirant par ce moyen de qnoy soulager leurs austéritez et jeusner plus à leur aise.
Tous ces desseins sont esloignez de mon institut, et à toutes ces sortes d’esprits je ne suis non plus Caresme que le mardy-gras. Celuy-là seul me garde parfaitement, qui lève sa face, et est aussi gay dans le jeusne comme dans les festins, qui est aussi content d’estre vuide que plein, estimant que le royaume
de Dieu n’est ny viande ny poisson, et que pour commencer à vivre en terre comme les anges, il ne faut quasi point manger, ou fort peu. Un corps trop carressé et la chair dans ses aises n’est jamais animée d’un bon esprit ; moins on a de matière, plus on est capable de s’eslever ; la foiblesse du corps est réparée par les forces de l’âme : elle se nourrit et s’engraisse à mesure que cette masse de corruption est desseichée par les mortifications et austéritez.
Celuy-là employé bien le temps de la pénitence, qui punit et corrige ses crimes sous les yeux de la seule Divinité, s’esloignant des regards de toutes les créatures, de peur que la présomption et la vanité ne fasse de celuy qui devroit estre sainct un hypocrite. Toutes les actions desquelles on espère récompense de Dieu doivent estre pour Dieu : si elles regardent ailleurs, elles perdent et leur saincteté et leur mérite.
Ainsi, moy Caresme, dont l’institution est divine, l’exemple de Jésus-Christ en est la preuve, m’ayant enseigné en me pratiquant et me sanctifiant par l’usage qu’il en a fait, afin que je sois véritablement Caresme, il n’y a point de plaisir, de volupté ny de contentement dont je ne doive estre la privation et le retranchement pour estre saint. Le plaisir d’un pénitent est de n’en avoir point, sa satisfaction sont ses larmes, et sa gloire de ne pardonner aucun défaut ny imperfection à soy-mesme, pour obtenir la grâce de son Dieu.
Messieurs, maintenant, je vous conjure de rentrer en vous-mesmes, et considérer toutes vos actions,
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pour voir si vous m’avez receu chez vous, ou si vous m’en avez banny ; et vous trouverez que je n’y suis qu’en peinture et non pas en effet. Vous parlez du caresme sans le pratiquer, vous vous plaignez de mes austéritez sans en avoir l’usage. Enfin, vous remarquerez que si je suis Caresme ce n’est pour vous, que si je suis abstinence ce n’est pas à votre égard ; et que si je suis jeusne, ce n’est pas pour ceux qui souppent mieux qu’ils ne disnent, et dont le superflu des collations seroit capable de nourrir une infinité de pauvres.
Pour remède à tant de mespris, je vous donne avis de bailler à manger à ceux qui meurent de faim, à boire à ceux qui ont soif, afin que la nécessité d’autruy soit vostre vertu, et que le soulagement de la misère de vostre prochain tourne à vostre avantage, acquérant par vos libéralitez le bon-heur dont la délicatesse de vostre vie vous priveroit pour une éternité.
Si vous m’accordez cette grâce, vous serez favorables à vous-mesmes, la pitié que vous aurez des infortunes d’autruy reviendra à vostre proffit. Ce que vous ferez pour les moindres des serviteurs de mon Maistre, sera reconneu avec abondance : un verre d’eau sera récompensé d’un torrent de volupté dont la source sera sans fin, et la divine Providence n’aura permis des misérables que pour vous donner sujet d’aller au devant des mal-heurs éternels dont vous estes proches. Ce sera le véritable usage de vos biens de racheter vos péchez par l’aumosne. Ce sera une eau béniste qui esteindra les flammes de l’enfer qui vous menacent, un
secours pour vous relever du précipice où vous estes, et une espèce de réconciliation que vous ferez avec moy Caresme, lorsqu’il y en aura quelqu’un qui jeusnera et fera abstinence pour vous, dont le mérite de la saincte Quarantaine vous sera attribué. Ainsi, si je ne suis pas condamné, je m’estimeray heureux de ce que dans mes conseils et le gain de ma cause, vous y rencontrerez vostre salut.