‹ Variétés gastronomiquesChapitre 4 sur 29 · LES CURE-DENTS · texte numérisé non relu

LES CURE-DENTS

Les cure-dents du roi Charles V. — Les curettes et les aiguillettes. — Le bois de lentisque. — Le cure-dent de Colignv. — Anne de Montmorency et le cardinal de Lorraine. — Les cure-dents de métal. — Le cyprès, le romarin et le myrte. — - Les cure-dents de fenouil. — Le curieux impertinent de Destouches 223

ÉCLAIRCISSEMENTS

I. Extrait du Ménagier de Paris. Année 1393. — II. La plainte du caresme. Année 1644. — III. Extrait du Maistre d'hostel, par Pierre David. Année 1659. — IV. Extrait de La maison réglée, par Audiger. Année 1692. — V. Un dîner à la Bastille au dix-huitième siècle. Extrait des Mémoires de Marmontel 235

LA

VIE PRIVEE D’AUTREFOIS

LA SALLE A MANGER ET LE COUVERT

L’HEURE DES REPAS. — JEUNES ET ABSTINENCES. LOUIS XIV A TABLE. — LES CURE-DENTS.

LA SALLE A MANGER ET LE COUVERT

Origines de la salle à manger et du salon. — La chambre de parade. — Table, sièges, dressoir, buffet, crédence, servante. — Le sol, les murs, le plafond. Jonchage de paille et de fleurs. Nattes, cuir, tapisseries, papiers peints. — L’éclairage. Torches, lampes, chandelles, bougies. — Nappes, serviettes, linge damassé. — Vaisselle d’or et d’argent. Sa grandeur et sa décadence. Capital accumulé. Ordonnances somptuaires. Cadeaux princiers. Rareté du numéraire. Objets d’art envoyés à la fonte. Nettoyage et marque de l’argenterie. — Ecuelles, tranchoirs, assiettes, cuillères, couteaux. — Accessoires du couvert. Surtout, nef, cadenas, salières, coquetiers, cassenoix, pot à aumônes, etc.

Il a fallu à l’homme bien des siècles pour changer en un plaisir fin et délicat ce qui resta pendant si longtemps la grossière satisfaction

LA VIE PRIVÉE D’AUTREFOIS

d’un besoin1, et Brillat-Savarin a eu raison de dire que l’homme d’esprit seul sait manger. Je n’ignore pas que les autres mangent tout de même , et que s’il est une nécessité à laquelle nous soyons tous assujettis, c’est celle-là. Eh bien, en dépit de cette incontestable vérité, je m’occuperai surtout dans ce chapitre des usages adoptés par la haute société, par les classes riches. Mon excuse est que les pauvres gens n’avaient, à vrai dire, ni salle à manger ni couvert. Et puis, sur ce point comme sur bien d’autres, les documents, assez abondants pour ce qui regarde la noblesse, deviennent rares dès qu’il s’agit de la bourgeoisie, et manquent tout à fait en ce qui concerne le peuple.

Quand on cherche à reconstituer une époque dont plusieurs siècles nous séparent, l’imagination est une dangereuse alliée, et il ne faut pas trop se fier à elle du soin d’interpréter les textes. C’est cependant le seul procédé que je puisse indiquera mon lecteur, s’il désire combler des lacunes plus faciles à constater qu’à remplir. Ainsi le roi Charles V possédait dix-scpt salières d’or; nous savons

1 Voy., dans cette collection, La cuisine.

également que dans la bourgeoisie, ces ustensiles étaient remplacés par des morceaux de pain creusés au centre et placés de distance en distance sur la table. C’est tout; mais n’est-on pas autorisé à supposer que le peuple reculait même devant cette dépense? Le comte de Foix faisait éclairer sa salle à manger par douze valets , tenant chacun à la main une torche de cire; je ne sais au juste comment s’éclairait le peuple, mais il est bien probable qu il se contentait d’un lampe fumeuse , ou d’une chandelle de résine fichée dans un chandelier de bois. De ce que, dans les plus opulentes demeures, les convives n’avaient souvent qu’une seule écuelle pour deux personnes, on peut bien conclure, sans crainte de se tromper, qu’ailleurs on dînait de très bon appétit en puisant dans le plat chacun à son tour.

IN 'oublions pas non plus que si nos pères adoraient le luxe, ils n’avaient aucune idée de ce que nous appelons le confortable. Le moyen âge tenait surtout à l’éclat, et tel grand seigneur dont le dressoir était surchargé de vaisselle d’or, mangeait à l’ordinaire dans de l’étain ou de la terre cuite. De même, on n’eût peut-être pas trouvé à Paris un seul gourmet,

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mais tous les habitants étaient gourmands, gros mangeurs, et se plaisaient fort à table.

Aussi, la chambre où se prenaient les repas était-elle toujours la plus importante du logis. On n’eut, d’ailleurs, que fort tard l’idée de donner une destination spéciale à chacune des pièces qui le composaient, et jusqu’au dix-septième siècle, il n’y eut, en réalité, pas de salle à manger. Les jours de gala, on dressait des tables dans la grand’ salle du château ; c’est dans cette salle que s’organisaient les banquets pantagruéliques au cours desquels l’amphitryon offrait à ses invités le spectacle des entremets, sorte de représentations théâtrales où de nombreux cavaliers jouaient parfois un rôle 1 . La table alors, et dans une foule d’autres circonstances, consistait en un ou plusieurs plateaux de bois 2 posés sur des tréteaux.

Pour les repas de chaque jour, le seigneur se faisait servir soit dans la pièce où il couchait, soit dans la cuisine. Il en était encore ainsi au seizième siècle ; le connétable de Montmorency disait qu’un gentilhomme ne savait plus faire bonne chère dès qu’il avait

1 Voy. Les repas, p. 85 et suiv.

3 Ce sont ces plateaux que l’on nommait table.

dépassé cinq cents livres de revenu, « parce que, voulant trancher du grand, mange en sa salle, à l’appétit de son cuisinier, où auparavant, prenant ses repas à sa cuisine, se faisoit servir à sa fantaisie 1 * 3 . » La salle dont parle ici Olivier de Serres, avait remplacé la grand’salle des anciens manoirs. Vaste encore, et située au rez-de-chaussée, c’était le lieu ordinaire de réception et de réunion ; c’est là que se tenaient habituellement le châtelain et sa famille, là qu’on introduisait les hôtes. Cette salle prit le nom de salon, lorsque, vers la fin du siècle suivant, les pièces réservées aux repas devinrent d’usage plus général. Elles étaient encore fort rares sous Louis XIV, même à Versailles, ou le grand roi mangeait dans sa chambre à coucher, sur une table carrée que l’on installait en face d’une fenêtre ~ .

Jadis, si des entremets devaient égayer le festin , on dressait les tables autour de la salle, de manière que le milieu restât libre; mais dans la vie de chaque jour, la table occupait le centre de la pièce. Elle avait, en général, la forme d’un carré long, et était plus

1 Olivier de Serres, Théâtre cl' agriculture , liv. I, chap. 5,

3 Voy. ci-dessous, p. 175.

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étroite et plus haute que les nôtres. Les convives se plaçaient d’un seul côté; l’autre, destiné à faciliter le service , recevait les plats à mesure qu’on les apportait.

Pendant longtemps , le banc fut dans les appartements le siège par excellence. La fourme n’était qu’un banc divisé en stalles; le faudesteuil et la chaire étaient des sièges d’honneur; Y escabeau et la sellette, diminutifs du banc , ne passaient pas pour des meubles sérieux et ne convenaient qu’aux petites gens. Un banc, qui souvent faisait corps avec elle, était donc presque toujours associé à la table à manger; c’est même de là qu’est venu notre mot banquet. Mais ce banc pouvait être muni d’un dossier richement sculpté, précédé d’une marche élevée, et recouvert soit de coussins ou carreaux, soit d’une pièce d’étoffe dite banquier ou banchier. En 1387, Isabeau de Bavière fit « appareiller et mettre à point son banquier de drap d’or, et reffaire plusieurs trous qui estoient despéciez, et recoudre en plusieurs lieux 1 . » Charles Y, au Louvre, n’occupait pas à table un siège à part. Un banc de trois pieds de large sur vingt de long, et

1 Doue't-d’Arcq , Nouveaux comptes de l'argenterie, p. 22G.

surmonté dans toute son étendue d’un dais qui était la continuation du dossier, réunissait les convives d’un côté de la table1. Dans l’inventaire des meubles d’Anne de Bretagne , on voit mentionnée «une table en chêne de quinze pieds de long, avec un banc de même étendue pour la salle à manger de la reine 2. «

Au dix-septième siècle , la table devient tantôt ovale, tantôt oblongue; mais, dans ce dernier cas, elle est coupée aux angles, et forme ainsi un octogone très irrégulier autour duquel se rangent les invités. Le banc a disparu, aussi bien que les carreaux qui le recouvraient : il est remplacé par des sièges rembourrés et à l’usage d’une personne seule.

Près de la table se plaçait la crédence, petite armoire toujours fermée avec soin, et qui renfermait les objets employés pour l’essai 3. On y voyait quelques coupes; la corne de licotme, tenant à une chaîne d’or et enchâssée dans le même métal ; le languier, espèce de salière d’or ou d’argent où reposaient les lan-

1 Voy. Le Roux de Lincy, Comptes des dépenses faites par Charles V au château du Louvre, p. 26.

2 Bibliothèque de l’Ecole des chartes, année 1849, p. 162.

3 Crédence vient du latin crederc, croire, se fier, h' essai se nommait credentia. Voy. le Glossaire de Ducange.

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gués de serpent. Je reviendrai plus loin sur tout cela.

Autour de la salle, des dressoirs et des buffets complétaient l'ameublement. Le dressoir représentait une étagère, souvent surmontée d’un dais sculpté, et dont les tablettes, revêtues de nappes, offraient aux regards ce que le maître du lieu avait de plus précieux : la vaisselle plate, la nef, les pièces d’orfèvrerie, une foule d’ustensiles d’or et d’argent. Le buffet ne différait guère du dressoir que par ses dimensions. Meuble honnête, commode, modeste, il était utilisé pour le service de la table, et les bourgeois y étalaient leurs poteries variées et leur brillante v-aisselle d’étain.

Quant au dressoir, privilège de la noblesse, imposant monument de vanité et d’orgueil, il restait sans emploi. Il figurait dans la salle parce que, comme je l’ai dit, il n’aurait été nulle part plus en vue, mais on s’empressait de le transporter dans toute pièce appelée à devenir momentanément lieu de réception, par exemple dans la chambre où la nouvelle accouchée recevait les félicitations de ses amies. Il prenait place, même dans les rues le jour de la Fête-Dieu, devant les tapisseries dont les maisons étaient tendues. Le voya-

geur Thomas Coryate qui, en 1608, visita Paris ce jour-là, y constata la présence « de dressoirs recouverts d’argenterie, sur lesquels on avoit rassemblé des vases du plus grand prix, et tout ce qui peut se faire de plus luxueux 1 . »

Au quinzième siècle encore, une étiquette sévère réglait le nombre de degrés que pouvait avoir le dressoir, suivant la qualité des personnes. La femme d’un chevalier banneret devait se borner à deux, une comtesse avait droit à quatre, et une duchesse à cinq *. Lorsque la comtesse de Charolais enfanta Marie de Bourgogne, « il y avoit dans sa chambre ung grand dressoir, sur lequel il y avoit quatre beaux degrez, aussy longs que le dressoir estoitlarge, et touts couverts de nappes. Ledit dressoir et les degrez estoient touts chargez de vaisselles de cristalle garnies d’or et de pierreries, et sy en y avoit de fin or ; car toute la plus riche vaisselle du ducq Philippe y estoit, tant de pots, de tasses, comme de couppes de fin or. Autres vaisselles et bassins lesquels on

1 Voy. les Mémoires de la société de l’histoire de Paris, t. VI, p. 37.

1 Aliéner de Poitiers, Les honneurs de la cour , p. 189 et 203

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y met jamais qu’en tel cas. Entre autre vaisselle, il y avoit sur ledit dressoir trois drageoirs 1 d’or et de pierreries, dont l’un estoit estimé à quarente mil escus, et l’autre trente mil 2. « On vit bien une autre merveille au repas qui suivit le mariage d’Anne de Foix avec Ladislas VI, roi de Pologne, « un buffet à neuf degrez, garnis de coupes, flacons, cuves de dessertes, potz, éguyères d’or et d’argent, chacun degré de quinze pièces3. » Il est vrai que ceci se passait au début du seizième siècle, en 1502.

A dater de ce siècle, les expressions dressoir, buffet, crédence sont sans cesse prises les unes pour les autres4, en dépit de l’étymo-

1 Le drageoir contenait les sucreries, les confitures, les épices fines. Ordinairement posé sur un plateau, il était accompagné de cuillères. Charles V possédait dix (lrageoirs d’or et dix-huit d’argent.

2 Aliénor de Poitiers, Les honneurs de la cour, p. 176.

3 Bibliothèque de l'École des chartes, année 1861, p. 433.

4 « Comme je luy disois cecy, il se print à soubrire, et me demanda si je n’avois point jetté les yeux sur la crédence. Je luy demanday que c’estoit qu’il vouloit dire, et il me monstra le buffet, disant que là on l’appelloit ainsi. 11 estoit long de huict pieds, large de cinq; le bois estoit d’ébène esmaillé de balais ( rubis de couleur rouge rosé), spinelles ( rubis de couleur rouge cerise ), grenades (grenats), atnéthistes, hiacynthes, cornalines, lapis et autres pierres précieuses. Là-dessus il y avoit un petit escalier de quatre ou cincq degrés seullement, qui contenoit toute la longueur du

logie. Puis, le mot dressoir disparaît. Le buffet réduit ses proportions sans modifier sa forme, et vient ainsi jusqu’à nous. On utilise aussi l’ancienne crédence, le petit meuble placé près de la table et qui renfermait les objets destinés à l’essai ; il recevra le nom de servante au début du dix-huitième siècle, le jour où l’on commencera à trouver importune la présence continuelle de valets dans la salle à manger.

Bien que le treizième siècle connut déjà les

buffet, et le tout couvert d’un linge pareil à la nappe. Puis sur les marches de cest escalier y avoit plusieurs sortes de vaisselles d’or, d’argent, de pourcelaine (Qu était-ce que cette pourcelaine? de l’agate, de la calcédoine, comme le suppose M. Labarle dans son Inventaire de Charles V, p. 220; ou de la nacre de perle, connue le veut M. de Laborde dans sa Notice des émaux, p. 465) et de cristal, comme plats, bassins, assiettes, esguières, flaccons, coupes, gondoles, vases, lianaps et semblables ustcncilles de table. « (Guillaume de Rebreviettcs, Les erres de Philaret [1611], lre partie, p. 59). — « On souloit nommer cela autresfois le buffet, mais comme les termes ne sont jamais semblables en ce pays-là deux années consécutives, on le noinmoit alors la crédence; peut-estre que maintenant ils luy auront encore changé de nom. » (Artus d’Embry, Description de l'isle des hermaphrodites [1605], p. 98. — Gilles Corrozet, en 1539, lui conserve le nom de dressoucr, tout en lui donnant la forme des anciennes crédences. (Voy. ses Blasons domestiques, p. 21). — En 1668, il a repris le nom de buffet. Aux fêtes données à Versailles le 18 juillet de cette année, le « buffet avoit quatre degrés de deux pieds de large et de trois à quatre pieds de haut. » (Voy. Félibien, Délation de

LA VI K PRIVÉE D’AUTREFOIS

tapis et les tapisseries, qu’il s’en fabriquât même à Paris *, on leur préféra longtemps les fleurs et les rameaux verts pendant l’été, la paille pendant l’hiver. Le roi s’en contentait, et après lui les pauvres malades de l’Hôtel- Dieu, dont les longues salles dallées étaient souvent bien froides. Par une charte datée du mois de mars 1208, Philippe-Auguste ordonna que chaque fois qu’il quitterait Paris pour aller loger ailleurs, on transporterait dans cet hôpital toute la paille provenant de sa chambre et. de son palais2. L’ordonnance de Philippe-Auguste, tombée sans doute en désuétude, fut renouvelée cent ans après par Philippe le Bel, qui l’étendit aux hôpitaux les plus proches de tous les lieux où le roi ferait sa résidence A

Quand Charles Y meuble son palais du

la fête de Versailles, dans les OEuvres de Molière, t. VI,

1 Voy. dans le Livre des métiers d'Ét. Boileau, les statuts des Tapissiers de lapiz sarrazinois et des Tapissiers nostrez (titres LI et LII).

2 « l’ro salute anime nostre, Domui Dei Parisiensi quæ sita est ante matreni ecclesiam Beate Marie concedimus, ad usus pauperum ibidem decumbentium, omne stramen de caméra et domo nostra parisiensi, quocicns de Parisius reccdiinus. » Ordonnances royales, t. XIX, p. 375.

3 Avril 1309. Ordonnances royales, t. I. p. 473.

Louvre avec tout le luxe dont pouvait alors s’entourer un puissant roi, il ne songe pas à orner de tapis, même sa chambre de parade 1 : il se borne à remplacer le jonchage ordinaire par des nattes de paille 2.

Peu de coutumes eurent un caractère plus général et une plus longue durée. Les églises étaient jonchées de paille le jour de Noël, d’herbes odoriférantes le jour de l’Assomption, et le soin de fournir ces dernières incombait tour à tour aux prieurés situés dans l’archidiaconé de Josas. Vers la fin du quinzième siècle, ils étaient déchargés de cette recle-

1 On nommait chambre cle parade, chambre à parer ou chambre de parement une pièce destinée à loger les hôtes de distinction. Décorée avec une richesse extrême, on y réunissait les objets les plus précieux du logis. On y voyait toujours un grand lit, mais qui restait sans emploi en dehors des occasions solennelles. Dans les demeures très opulentes, il existait parfois jusqu’à deux chambres de ce genre. Christine de Pisan décrit ainsi l’appartement d’une grande dame en couches : « Ains que on entrast par sa chambre, on passoit par deux autres chambres, moult belles, où il y avoit à chacune ung grant lit de parement, bien et richement encourtiné, et en la seconde, avoit ung grant dreçouer tout chargié de vaisselle d’argent blanc. » ( Le livre des trois vertus, publié par L. de Backer, p. 133). — La mode des chambres de parade subsista jusqu’au dix-huitième siècle. Voy. J. -F. Blondel, Cours d’ architecture , édit, de 1777, t. VII, p. 107, et les planches de Y Encyclopédie raisonnée, art. Architecture.

2 Comptes des dépenses, etc., p. 30.

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vance, et l’on s’accommodait d’herbe fauchée dans les prés de Gentilly l.

La me du Fouarre, berceau de nos Facultés des lettres et des sciences 2, doit son nom3 à la paille dont on recouvrait le sol des salles de cours. En somme, les écoliers étaient traités comme le souverain, sauf peut-être que celui-ci pouvait s’offrir une litière plus épaisse et plus souvent renouvelée. Au mois de février 1371, Charles V exempte du droit de prise 4 les habitants d’Aubervilliers, à la condition qu’ils fourniront pour la demeure royale quarante charretées de paille bonne et convenable, vingt charretées pour l’hôtel de la reine, et dix pour celui du Dauphin 5. En septembre 1406,

1 Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, t. I, p. 17.

2 Vers 1213, les différentes spécialités représentées dans l’enseignement se partagèrent en trois Facultés, et la Faculté des Arts, qui finit par représenter notre enseignement classique, s’établit dans la rue du Fouarre.

3 Du vieux mot français feurre ou fouarre, synonyme de paille. Dès le treizième siècle, cette rue est nommée vicus Straminum (Cartulaire de Notre-Dame, t. IV, p. 387). Au quatorzième apparait rue du Feurre. — Sur les différents noms qu’a portés cette rue, voy. A. F., Recherches sur le plan dit de Tapisserie, p. 106 et suiv.

4 Les cuisiniers appartenant à la maison royale avaient le droit de prélever sur les marchés tout ce qui était nécessaire pour le service de leurs maîtres. Mais ces fournitures forcées n’étaient pas toujours bien régulièrement payées.

5 Ordonnances royales, t. V, p. 462.

Charles VI accorde la même faveur aux habitants de Suresnes, de Puteaux et de Chenevières, à charge par eux de livrer chaque année huit charretées de paille de seigle, « pour nous, dit-il, nostre compagne, et nostre très chier et très amé filz le Daulphin 1 . « Aussitôt qu’arrivait le mois de mai, les fleurs remplaçaient la paille. On en jonchait le sol, on en faisait des couronnes dont les convives aimaient à séparer, on en entourait les aiguières et les vases h boire, on en composait des surtouts embaumés. Dans Les crieries de Paris, pièce curieuse rimée au treizième siècle2, Guillaume de La Villeneuve fait ainsi parler les bouquetières :

J’ai joncheure de jagliaus,

Herbe fresche !

Frès jonc à moult grant alenée,

Or çà, à la longue denrée !

Nous savons aussi par Martial d’Auvergne que, dans la grand ’chambre du parlement d’amour,

Au lieu d’herbe verd

Qu’on ha accousturné d’espandrc,

1 Ordonnances royales, t. IX, p. 138.

- Voy., dans cette collection, L'annonce et la réclame , les cris de Paris.

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Tout le parquet estoit couvert De rosmarins et de lavande1.

En 1424, Colete la Moinesse touche trentedeux sous, pour avoir jonché d’herbe verte l’Hôtel de ville depuis le mois de mai jusqu’à la fin de septembre, c’est-à-dire pendant l’été. En 1440, le nattier Évrard de Trye fournit de nattes pendant l’hiver, d’octobre à la fin d’avril, les deux pièces où la municipalité tenait ses séances, et il reçoit en payement une somme de huit sous parisis 2.

Le jagliau cité plus haut était sans doute notre glaïeul à fleurs violettes, et les variétés déjà nombreuses du jonc servaient à dissimuler les murailles, que I on tapissait aussi de lierre et de divers rameaux fleuris. Froissart nous raconte que, peu d’heures avant de mourir, le comte de Foix « entra dans sa chambre, et la trouva toute jonchée de verdure fraîche et nouvelle, et les parois d’environ toutes couvertes de verds rameaux, pour y faire plus frais et odorant, car le temps et l’air au dehors étoit malement chaud 3. » Ces rustiques décorations n’empêchaient pas,

1 Arrêts d’amour, prologue, édit, de 1731, t. I, p. 7.

2 Le Doux de Lincy, Histoire de C Hôtel de ville, p. 10.

3 C/ironir/ue, liv. IV, chap. 23; édit. Ëuclion, t. III,

d’ailleurs, la peinture des murs à l’huile ou à la colle 1 .

Le seizième siècle n’innove rien en cette matière. Le sol, désormais planchéié, continue à être jonché d’herbes et de fleurs en été, couvert de nattes dès que le froid se fait sentir : « Nous trouvasmes ceste chambre toute jonchée de roses, giroflées et autres fleurs; mais c’estoit avec beaucoup d’espesseur, car on disoit que cela soulageoit fort les pieds de celuy qui estoit seigneur du lieu 2. » En juin 1549, au banquet donné par la Ville à la reine Catherine, on avait eu soin de « semer ez salle fines herbes odorantes 3. » L’entrée d’Élisabeth d’Autriche ayant eu lieu au mois de mars, la salle du festin qui lui fut offert, avait été « natée bien et duement de nattes neufves, bonnes, loyales, etc. 4 «

1 Voy. Sauvai, Antiquités de Paris, t. II, p. 281.

2 Description de L'isle des hermaphrodites, p. 20. — Voy. aussi les Blasons domestiques de G. Corrozet (1539),

Chambre où pour faire ung doux marcher On a embrissé le plancher,

Chambre natée en toute place,

Chambre d’herbe verte semée.

3 Voy. Cimber et Danjou, Archives curieuses, t. III, p. 422.'

* Devis et marchés passés par la ville de Paris pour l’en-

LA VIE PRIVÉE D’AUTREFOIS

Pendant la belle saison, l’immense cheminée se remplissait de feuillages. C’est là que, dans un moment critique, va se cacher Bonivet surpris par François Ier : « Par cas, dit Brantôme 1 , on estoit en esté, où l’on avoit mis des branches et feuilles en la cheminée, ainsi qu’est la coustume de France. » La Framboisière, médecin de Henri IV, recommandait l’usage des herbes vertes, même pendant les grands froids : « Durant une extrême froidure, écrit-il, il se faut tenir clos et couvert, et faire sacrifice à Vulcan2 en une belle chambre bien nattée ou tapissée tout à l'entour, et quarelée par bas de romarin, pouliot, origan, marjolaine, lavende, saulge et autres herbes semblables3. »

Peu à peu, les nattes deviennent plus élégantes ; on les tresse avec des pailles de diverses couleurs qui forment des arabesques, des compartiments4. Puis, on voit leur succéder les tapis de laine où l’art entrelace des

trée solennelle de Charles IX et de la reine, dans la Revue archéologique, t. V, p. 678.

1 Édit. Lalanne, t. IX, p. 712.

2 Faire bon feu.

3 Le gouvernement nécessaire à chacun pour vivre longuement en santé. Dans ses OEuvres, 1613, in-4°, p. 115.

4 Voy. Contant d’Orvillc, Mélanges tirés d'une grande bibliothèque, t. C, p. 167.

fleurs toujours fraîches, en même temps que pour 1 été on substitue le cuir gaufré aux jonchées de fleurs naturelles.

Nattes et cuir servent également pour la décoration des murailles, aussi bien que les tapis de soie et les tapisseries de haute lice. Le 22 décembre 1532, on achète quatre-vingtdouze toises de nattes « pour le par terre et le pourtour de la chambre du Roy et autres du chastel du Louvre 1 . » La salle à manger décrite dans le Philaret par Guillaume de Rebreviettes, est tendue de soie et de tapisseries : « Vers le nord, ce n’estoit qu’une simple muraille sans fenestres, parée d’un grand tapis de soye qui seul couvroit tout ce grand mur-là2. » Dans celle que nous dépeint Artus d’Embry, on avait préféré le cuir gaufré et doré : « J’occupois mon esprit à regarder la tapisserie du lieu, qui estoit d’un cuir doré entremeslé de vert3. »

Dès le règne de Henri VIII, on avait songé en Angleterre à recouvrir les murs avec du papier imprimé imitant la laine. La France

1 L. (le Laborde, Comptes des bâtiments du roi, t. II,

a Page 33.

3 Description de l’isle des hermaphrodites, p. 102.

LA VIE PRIVÉE D’AUTREFOIS

n’entra que très tard dans cette voie. Jean Papillon et Jacques Chauveau, à la fin du dixseptième siècle; Aubert d’abord, puis Réveillon, à la fin du dix-huitième, perfectionnèrent successivement les procédés de fabrication. Ce dernier obtint des résultats admirables, mais ses beaux papiers revenaient, dit Mme de Genlis 1 , « aussi cher qu’une tenture des Gobelins ; » les qualités inférieures, qu’on pouvait livrer à bon marché, étaient affreuses. Cette innovation eut donc beaucoup de peine à se faire accepter, et l’on ne se doutait guère, même après la Révolution, que les temps étaient proches où une mesquinerie forcée allait presque partout remplacer les riches tapisseries et les merveilleuses boiseries des siècles passés, par des bandes de papier reproduisant sans cesse le même dessin autour d’une pièce. Contant d’Orville écrivait encore en 1779 : « Les papiers peints sont renvoyés par les personnes riches dans leurs garde-robes, et tout au plus dans les petites chambres des maisons de campagne. Malgré cela, il est étonnant à quel point ces papiers imitent quelquefois le damas2. »

1 Discours moraux, édit, de 1802, p. 254.

s Mélanges tirés d’une grande bibliothèque, t. C, p. 172.

Presque toujours, les solives du plafond étaient apparentes. Tantôt on laissait au chêne sa couleur naturelle, tantôt on le peignait, comme les lambris, en rouge ou en tanné. Madame de Rambouillet est la première qui se soit « avisée de faire peindre une chambre d’autre couleur, et c’est ce qui a donné à sa grand’chambre le nom de chambre bleue 1 . »

Pour éclairer le soir la salle où ils mangeaient , les grands seigneurs se servirent d’abord de torches tenues par des valets, ce qui permettait d’exhiber une livrée nombreuse. Grégoire de Tours raconte qu’un des passetemps du cruel Rancbing était de forcer ses esclaves à conserver la torche allumée entre leurs jambes nues, jusqu’à ce quelle fût consumée2. Quand Gaston de Foix, le plus fastueux chevalier de son temps, se rendait à la salle où il devait souper, « devant lui avoit douze torches allumées que douze varlets portoient, et icelles douze torches tenues estoient devant sa

— La Mésangère, parlant des papiers-tapisseries, disait en 1797 : « Quoiqu’ils soient moins meublans que les tapisseries, il est à croire que l’usage s’en maintiendra, l’effet en est plus agréable et le renouvellement moins coûteux. » Le voyageur a Paris, t. II, p. 153.

1 Tallernant des Iléaux, Historiettes, t. II, p. 487.

* Historia Francorum, lib. V, cap. 3.

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table, qui donnoient grant clareté en la salle 1 . « Mais ce luxe n’était pas à la portée de tout le monde. En général, on employait soit des chandelles qui, comme aujourd’hui, renfermaient une mèche de coton, soit des lampes en terre, en verre ou en métal.

Au début, ces lampes sont assez exactement représentées par nos veilleuses actuelles : un godet rempli d’eau, puis une couche d’huile sur laquelle flotte une petite mèche. Mais vers le treizième siècle, un perfectionnement s’opéra dans l’éclairage. Le godet s’augmenta de becs saillants destinés à recevoir une ou plusieurs mèches qui les débordaient un peu, et dont l’autre extrémité plongeait dans l’huile. Un second récipient, plus petit et que l’on pouvait facilement enlever pour le vider, pendait au-dessous du premier : c’est là que glissaient les gouttelettes coulées de la mèche . Ces lampes, souvent accrochées au plafond, étaient munies d’une chaîne , d’une crémaillère , ou même d’un contre-poids comme les suspensions de nos salles à manger. Pour former la mèche, on utilisait la moelle d’une espèce particulière de jonc, et les petits marchands qui parcou-

1 Froissart, Chronique, liv. III, cliap. 13 ; édit. Buchon, t. II, p. 399.

Gomment s’éclairait, en 1771, un tapissier des Gobehns. D’après l’ Encyclopédie méthodique.

raient les rues en offraient aux ménagères :

Chandoile de coton, cliandoile,

Qui plus art cler que nule estoile 1 !

J’ai jonc paré por mettre en lampes2!

Dans les églises ou lors des grandes cérémonies civiles, si l'on voulait obtenir une éblouissante clarté, on faisait alterner un certain nombre de ces godets avec des chandelles de suif ou de cire sur un cercle de métal. On créait ainsi ce que nous nommons un lustre, et ce que nos pères nommaient une couronne de lumière, un lampier, un lampesier , une roue ou un plateau 3.

Tout cela ne vaut pas précisément l’éclairage électrique; et, fait étrange, ces lampions, dont la fumée noire et épaisse répandait une odeur infecte , ne subirent presque aucune modification jusqu’à la fin du dix-huitième siècle. Aussi ne se servit-on guère jusque-là que de chandelles ou de bougies, même pour les travaux les plus délicats. A la fin du siècle

1 Qui donne plus de clarté qu’une étoile.

2 Les crieries de Paris, dans L'annonce et la réclame,

3 » Pour faire contrcpois, pour pendre les platiaus à mettre les cierges en la grant salle... » J.-M. Richard, La comtesse Mahaut d’ Artois, p. 361.

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précédent, la bougie de cire blanche n’était encore substituée à la chandelle que dans les plus opulentes demeures. TalIemantdesRéaux raconte qu’à l’issue d’un bal, une jeune fille voulant éclairer le roi qui se retirait, monta sur un siège pour prendre un bout de chandelle dans un chandelier de bois , et cela avec une si bonne grâce que le roi en devint amoureux 1 2 . Loret, décrivant une collation offerte en 1G50 à la duchesse de Chevreuse, nous apprend qu’

On y vitl briller aux chandelles Des gorges passablement belles 9.

Vers 1782,on eut l’idée d épurer l’huile des lampes et de faire tresser les mèches de coton. Mercier annonça pompeusement cette nouvelle aux hommes de lettres, ses confrères : « Votre lampe studieuse, leur dit-il, pourra brûler sans incommoder vos yeux ni votre poitrine 3. » Les lampes à double courant d’air n’en eurent pas moins quelque peine à se faire accepter. Vers 1818, madame de Genlis ne voulait point encore en entendre parler : « Depuis que les lampes sont à la mode, écrivait-elle, ce sont

1 Historiettes, t. II, p. 240.

2 Muze historique, n° du 26 juillet 1650.

3 Tableau de Paris, chap. 591, t. VII, p. 262.

les jeunes gens qui portent des lunettes , et l’on ne trouve plus de bons yeux que parmi les vieillards qui ont conservé l’habitude de lire et d’écrire avec une bougie voilée par un garde-vue l. « II est vrai qu’en 1818, madame de Genlis, vieille et désenchantée, n’approuvait guère que les usages qui lui rappelaient ses vingt ans.

A moins que la table ne fût faite d’un bois précieux ou ornée de peintures, on la recouvrait d’un tissu de lin. Le poète Fortunat parle avec admiration d’une table sur laquelle était représentée une vigne chargée de raisins. Décrivant un somptueux repas , il dit qu’afin de flatter en même temps les yeux et l’odorat, on avait remplacé la nappe par des roses :

Quod mantile solet cur rosa pulchra tegit 2?

Un vers d’Ermold le Noir, dans sa Vie de Louis le Débonnaire 3 , semble indiquer que les nappes de cette époque , au lieu d’être rases comme les nôtres , étaient un peu peluchées :

Candida præponunt niveis mantelia villis.

1 Dictionnaire des étiquettes, t. I, p. 310.

2 Opéra, édit, de 1786, t. I, p. 384.

3 Éih. VI, v. 461. Dans le Recueil des historiens , l. V,

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Mais je me suis interdit de remonter si haut, et je reviens au douzième siècle.

On avait alors des nappes très larges, et on les plaçait sur la table pliées en double. C’est de là que leur vint le nom de doubliers, sous lequel elles furent désignées pendant longtemps. Mettre une nappe était plus difficile qu’aujourd’hui. On l’étendait d’abord de façon qu’elle traînât jusqu’à terre du côté où se rangeaient les convives, puis, ce qui restait de l’étoffe était replié en manière de napperon ne dépassant pas le bord opposé. Charles Y possédait soixante-sept nappes, qui mesuraient quinze à vingt aunes de long sur deux de large; la plus grande avait jusqu’à trente-deux aunes, et était « pourfillée 1 à mouches de soye et un escusson de France2. » Ces doubliers se terminaient toujours par des franges : une très amusante histoire, racontée dans le Ménagier de Paris*, ne laisse aucun doute sur ce point.

Trancher la nappe devant quelqu’un constituait une injure qui ne pouvait se laver que dans le sang. Suivant Alain Chartier, cette

■ 1 Brodée.

s Voy. Inventaire du mobilier de Charles V, publié par J. Labarte, p. 322 et passim.

3 Tome I, p. 163.

coutume aurait été introduite dans les mœurs par Duguesclin : il « laissa, dit-il, une telle remonstrance en mémoire de discipline et de chevalerie , que quiconque homme noble se forfaisoit reprouchablement en son estât, on luy venoit au menger trancher la nappe devant soy 1 . »

A dater du quinzième siècle, l’emploi des doubliers devint un privilège réservé aux rois, aux ducs et aux princes; les comtes euxmêmes devaient se contenter d’une nappe simple2. Les doubliers disparaissent enfin au siècle suivant. On ne renonce pas pour cela à recouvrir la table de deux nappes, mais celles-ci sont désormais indépendantes l une de l’autre 3. La première, très simple et très courte, tenait lieu de notre couverture actuelle; la seconde , « d’un linge fort mignonnement damassé, » était plissée avec art « d’une certaine façon que cela ressembloit fort à quelque rivière ondovante qu’un petit vent fait doucement souslever, car parmy plusieurs petits plis

1 Le (juadrilogue inverti f, p. 451 des OEuvres.

* Aliénor de Poitiers, p. 215.

3 Au commencement du dix-huitième siècle, toutes deux sont nommées « tabliers ou nappes ». Voy. L’élat de la France pour 1712, t. I, p. 70.

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on y voyoit force boüillone l. » On ne s’explique pas bien comment les plats, les assiettes, les salières, les saucières pouvaient se maintenir en équilibre au milieu de cette mer ondoyante et de ces bouillons ou plis bouffants. Au reste, cette mode paraît avoir eu une courte durée. En 1655, on n’étendait plus, en général, sur la table qu’une seule nappe, et il fallait qu’elle traînât de tous côtés jusqu’à terre2.

Les serviettes n’apparaissent guère avant le milieu du quinzième siècle, encore furentelles d’abord en usage surtout pour les enfants. Gomme aujourd’hui, on les leur attachait sous le menton. Jean Sulpice, dans sa Civilité de la table 3 publiée vers 1483, recommande àl’en-

1 « Dessous cette nappe-cy, il y en avoit encore une toute unie qui estoit plus courte que celle de dessus. » (Artus d’Embry, p. 100). — La Description de l iste des hermaphrodites et le Philaret sont les meilleures sources à consulter pour l’ordonnance des repas à cette époque; mais le second de ces ouvrages, publié en 1611, a beaucoup emprunté au premier, qui avait paru six ans plus tôt. Voici, relativement à ces doubles nappes, comment s’exprime le Philaret de Guillaume de Rebreviettes : « Nous vismes une fort longue table et assez large, couverte d’une nappe mignonnement damassée. Elle avoit esté ploiée de telle façon qu elle resscmbloil fort bien à quelque rivière ondoyante qu’un petit vent fait doucement souslever. » (Page 53.)

2 Nie. de Bonnefons, Les délices de la campagne, p. 373.

3 LibeUus de moribus in mensa servandis

fant de ne salir ni la nappe qui est devant lui, ni la serviette qui lui pend au cou : « lintoleum quod tibi a collo pendet, vel quod super mensam stratum erit 1 . » La Contenance de la table, contemporaine du traité précédent, donne k l’enfant, entre autres sages conseils, celui d’essuyer ses lèvres avant de boire :

Enfant, ce te est chose honteuse,

Se tu as serviette ou drap,

De boire en aucun hanap Ayant la bouche orde et baveuse2.

Pour les autres convives, la nappe tenait lieu de serviette, il est même probable qu’ils la relevaient sur leurs genoux en s’asseyant. Laon, Reims et Compiègne avaient alors la spécialité des toiles de belle qualité, des nappes et des essuie-mains employés dans les maisons riches.

Érasme, enseignant à un enfant du seizième siècle comment il doit se conduire pendant le repas, lui dit : « Ne porte le verre k ta bouche plustost que tu ne Payes essuyée avec la nappe ou k ta serviette : « mantili aut lintoleo 3. »

1 Page 25.

3 Voy. Les repas, p 172.

De civililate morum puerilium [1530], traduite en français par Claude Hardy, p. 49.

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Cette dernière était encore un objet de luxe inconnu dans les cabarets, témoin ces vers de Gabriel Meurier :

C’est bien disné quand on escbappe En torchant son nez à la nappe, Sans desbourcer pas un denier Et dire à Dieu au tavernier1.

Quand l’usage de la serviette eut passé des enfants h tous les convives, ceux-ci la placèrent d’abord soit sur l’épaule, soit sur le bras gauche 2. Un peu plus tard, afin de mieux protéger leurs vêtements, ils la nouèrent autour du cou : « On vint lui mettre sa serviette et l’attacher par derrière, presque en la même façon qu’on la met à ceux qui veulent faire couper leur barbe ; on me dit qu’il la faisoit mettre de cette sorte de peur de gaster sa belle fraise 3. » C’était là une opération peu commode à réussir sans aide ; les efforts qu elle exigeait donnèrent lieu au proverbe : nouer les deux bouts de sa serviette, pour marquer la difficulté qu’on éprouve à aller jusqu’à la fin

1 Trésor des sentences, édit, de 1582, p. 52.

2 « Mantile si datur, aut liumero sinistro aut bracliio lævo imponito. » Erasme, De civilitate rnoriim, p. 44.

3 Artus d’Etnbry, p. 103.

de l’année avec un modeste revenu 1 . Ce dicton a survécu à l’habitude d’attacher sa serviette autour du cou, et l’on dit seulement aujourd’hui nouer les deux bouts.

Les gentilshommes servants et les valets portèrent seuls ensuite la serviette sur l’épaule 2, usage qui s’observa jusqu’à la fin du règne de Louis XIV. Ils commencèrent alors à la placer sur le bras gauche 3.

Il semble que la bonne société, après avoir adopté l’usage des serviettes, ne tarda pas à y renoncer, ou du moins à en restreindre l’emploi, puisque Montaigne écrit : « Je

disneroy sans nappe, mais sans serviette blanche très incommodément. . . Je plains qu'on n’aye suivy un train que j’ay veu commencer à l’exemple des roys, qu’on nous changeastde serviette selon les services comme d’assiettes4. » On y revint bientôt, car Artus d’Embry, à qui toute innovation est suspecte, ne fait pas grâce à celle-ci : « Ils changent de

1 « Lupolde se fascboit, luy qui avoit travaillé toute sa vie, encore ne pouvant vivre et nouer au bout de l’an les deux bouts de sa serviette ensemble. » Noël du F ail, Contes d’ Eutrapel, édit, elzevir., t. II, p. 206.

* Artus d’Einbry, p. 104.

3 Mémoires de Luynes, 13 janvier 1739, t. II, p. 321.

4 Essais, liv. III, chap. 13.

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serviette à chaque service, voire plus souvent, et dès qu’ils y voyent quelque chose de sale 1 . »

On se préoccupait de la beauté du linge et de sa finesse ; on le parfumait avec de l’eau de rose, de l’eau de nèfle et de mélilot2, et l’art de plier les serviettes était déjà fort en honneur. On en variait la forme pour chaque convive : « Les serviettes, dit Artus d’Embry 3, esloient desguisées en plusieurs sortes de fruicts et d’oyseaux. » En 1657, la Muse royale 4, racontant un somptueux festin offert par le trésorier La Bazinière, mentionnait

Le linge proprement plié En cent différentes figures.

Elles pouvaient avoir été prises dans le curieux volume qu’un sieur Mathias Giegher venait de publier sur ce sujet5. A la grande honte des maîtres d’hôtel français, ce livre était écrit en italien et avait été imprimé à

1 Page 106.

8 Voy. Cimber et Danjou, Archives curieuses, t. 111, p. 420.

3 Page 100. — Voy. aussi le Philaret, p. 53.

4 N° du 25 juin.

5 Li tre traltati cli messer Mathia Giegher. Nel primo si monstre con facilita grande il modo di piegare ogni sorte di panni... 1639, in-18 oblong, curieuses figures.

Padoue. Vingt ans après seulement, Pierre David donnait au public son Maistre d’hostel, qui apprend l’ordre de bien servir sur table, et le faisait précéder à' Instructions familières pour bien apprendre à plyer toutes sortes de linges de table et en toutes sortes de figures. Il y enseigne la manière de donner aux serviettes vingt-sept formes différentes, savoir :

Bâton née.

Frisée.

Pliée par bandes.

Pliée en forme de coquille double et frisée.

— — coquille simple.

— — melon double.

— — melon simple.

— — coq.

poulie.

poulie avec ses poussins.

— — deux poulets.

— — ' pigeon qui couve dans un panier.

perdrix.

faisan.

deux chapons dans un pasté.

lièvre.

deux lapins.

cochon de laict.

chien avec un collier.

brochet.

carpe.

— — turbot.

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Pliée en forme de mitre.

— — poulet d’Inde.

— — tortue.

— — croix du sainct Esprit.

— croix de Lorraine.

Si l’on pouvait déterminer quel choix les grands hommes du siècle avaient fait dans cette liste, peut-être en retirerait-on d’utiles indications sur leur génie et leur caractère. J’abandonne bien volontiers cette étude à de plus érudits, et je dirai seulement que Louis XIY, toujours sérieux et correct, se contentait d’une serviette « bétonnée, c est-àdire proprement pliée à garnirons et petits carreaux; » mais ses serviettes étaient placées dans sa nef « sous un coussinet de senteur 1 . » Dans les collèges du dix-septième siècle, chaque écolier avait sa serviette. Charles Sorel dit le contraire, mais cette mauvaise langue ose bien médire de l’Université, et voudrait insinuer qu elle ne fournissait pas a ses pensionnaires une nourriture saine et abondante : « L’usage des serviettes, prétend-il, y étoit défendu, parce que l’on y torche quelquefois ses doigts, qui sont entourés de certaine

1 État de la France pour 1712, p. 71 et 77.

graisse qui repaît quand on la lèche 1 . » Dans le monde, il était de bon goût de faire chauffer les serviettes avant de les offrir2.

Au dix-huitième siècle, on a partout nappes et serviettes. Arthur Young écrivait en 1790 : « Le linge de table est ici plus propre et mieux entendu (qu’en Angleterre) ; on n’en a que de grossier, pour le changer souvent. Il semble ridicule à un Français de dîner sans nappe ; chez nous, on s’en passe, même chez les gens de fortune moyenne. Un charpentier français a sa serviette aussi bien que sa fourchette ; et à l’auberge, la fille en met une propre à chaque place sur la table servie dans la cuisine pour les plus pauvres voyageurs 3. «

De très bonne heure le linge de table fut ourlé et marqué. Celui du roi portait une fleur de lis : en 1409, on paye une couturière 4 5 pour « ourler le linge de table du roi, et le marquer d une fleur de lis°. »

Le linge damassé, employé depuis le quinzième siècle, est cité par Artus d’Embry 6 et

1 Histoire comique de Francion , cdit. Colombey, p. 132.

2 La civilité' nouvelle (1667), dans Les repas, p. 221.

3 Voyage en France, t. I, p. 369.

i Une couseuse.

5 Douët d’Arcq, Comptes de l’hôtel, notice, p. XXI.

6 Page 99.

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par Guillaume de Rebreviettes 1 * . En 1582, les tisserands d’Amiens l’appelaient mulquinerie* . Il fut surtout perfectionné au dix-septième siècle, dans la ville de Caen, par la famille Graindorge. André Graindorge ne reproduisit guère dans la toile que des carreaux et des fleurs, mais son fds Richard porta cet art à la perfection3. « Et si ne me puis taire, dit Ch. de Bourgueville 4, qu’il n’y a ville en l’Europe où il se fabrique de plus beau et singulier linge de table, que l’on appelle liautelice, sur lequel les artisans telliers représentent toutes sortes de fleurs, bestes, oyseaux, arbres, médalles et armoiries de rois, princes et seigneurs, voire aussi naïfvemcnt et proprement que le plus estimé paintre pourroit rapporter avecques son pinceau. » Les Graindorge donnaient à leurs produits le nom de haute-lice, sans doute par suite de la position des lices ou fds entrelacés dans la trame ; mais le mot damassé , déjà usité au seizième siècle, prévalut : en effet, cette sorte de toile imitait

1 Page 53.

- Aug. Thierry, Monuments inédits du Tiers-État, t. II,

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