Mot à mot: Combien n'aime-t-elle pas le talent
3. Mot à mot : Avec une paire d'yeux excellents, elle reconnaît Île taleut comme le feu du rhinocéros. J'ai été obligé de développer ls seconde pensée pour offrir un sens intelligible. Il y a ici une allusion à un fait fabuleux. On lit dans l'ouvrage intitulé : /-youen : « Quand Wen-kiao fut arrivé au rocher de Nieou-tchou il enteadit une musique
ON CHERCRE LA PÉCRE. 315
divix. Puisque vous refusez de vous soumottre, que n'écrivez-vous vos premiers vers? J'irai les porter à ma maîtresse pour qu'elle les lise de nouveau. Qui sait si elle ne reprendra pas la perle! qu’elle avait laissée ? »
En entendant ces paroles, Sou-yeou-pé se hôta de lui faire un profond salut. « Mademoiselle, dit-il, si vous me donnez une aussi grande marque d'intérêt, je vous jure que je ne l'oublierai ni dans ce monde ni dans l’autre ?.
harmonieuse qui partait du soin des eaux, mais elles étaient tellement profondes qu'il n’en pouvait voir le fond. Ayant appris qu'elles renfermaient des êtres extraordinaires, il alluma (sic) la corne d'un rhinocéros divin, et grâce à la lumière qu’elle projeta, il déeouvrit au même instant les formes étranges des monstres aquatiques. L'ouvrage intitulé Thou-yang-pien rapporte un fait aussi singulier : « Dans la première année de la période de Pao-youen (1038 de Jésus-Christ), le prince du royaume de Nao-tchang offrit à l’'empereur on rhinocéros de l’espèce appelée Ye-ming (qui est lumineux pendant la nuit). Il ressemblait par sa forme à celui qu’on appelle Thong-thien (qui pénètre le ciel — autre rhinocéros fabnleux). La nait, sa corne répandait une lumière qui pouvait éclairer un espare de cent pas. On avait beau la couvrir de centaines de pièces de soie, it était impossible de cacher l'éclat de sa lumière. L'empereur ordonna de détacher sa corne pour la porter à sa ceinture. Lorsqu'il chassait pendant la nuit, il n’avait plus besoin de se faire éclairer par des torches de cire, et voyait aussi clair qu’en plein jour (sic). » Quelque ridicules que soient les deux faits précités, il était nécessaire de les connaître pour savoir ce que les Chinois entendent par. le feu ou la lumière du rhinocéros. ; 1. C'est-à-dire : Vos excellents vers qu'elle avait d'abord dédaigués. 2. Sou-yeou-pé fait allusion aux existences successives qu'admettent les bouddhistes. Mot à mot : En vérité — mourir — vivre — ne pas — oublier.
— Monsieur, reprit Yen-sou, ne tardez pas ; écrivez au plus vite; il faut que je rentre à l'instant. »
Sou-yeou-pé courut dans la bibliothèque, chercha une feuille de papier à fleurs, et y écrivit ses deux pièces de vers. Il les plia! en carré, et sortant à la hâte, il les remit à Yen-sou. « Mademoiselle, dit-il, prenez la peine de porter ceci à votre jeune maîtresse. Je la supplie instamment de lite mes vers avec la plus grande attention; je suis sûr qu'elle comprendra l’'amertume de mon cœur.
— Pour moi, dit Yen-sou, je vous jure que je ne tromperai pas votre confiance. »
Sou-yeou-pé voulait encore la retenir pour lui parler, lorsque soudain elle entendit Tchang-kouei-jou, qui, ayant fini de boire, arrivait en criant tout le long du chemin : « Ami Lièn-sièn?, où êtes-vous ? »
A ces mots, Yen-sou s'enfuit à la hâte derrière le pa-
1. Ily a ici une expression qui n’a pas de synonyme en français. Mot à mot : 1] les mit l’une sur l'autre et en fit un petit ching carré (fang-ching-eul), les disposa en forme d’un petit ching carré (ornement de tête à l’usage des femmes).— Dictionnaire de Basile: Mulierum capitis ornamentum.
Le ching, qu’on appelait aussi hoa-ching (ching de fleurs) figurait les fleurs d’une plante ou d’un arbre. On le posait sur le front en avant des cheveux. (Dictionn. King-fsie-fsouan-kou, liv. Lxxx1v, fol. 4.) Nous voyons dans le dictionn. P'ei-wen-yun-fou, liv. LXxXIV, qu’il y avait des ching en jade (yu-ching), en argent (yen-ching), en soie (lo-ching), en or (leou-ching), qui se composaient de fleurs d'or ciselées), etc.
2. Lién-sién (immortel du néauphar), nom honorifique de Souyeou-pé. |
villon et rentra dans l’intérieur. Sou-yeou-pé se retourna et alla au-devant de lui. « Votre frère cadet, dit-il, était ici à se promener.
— J'ai manqué de vous tenir compagnie, lui dit Tchang-koueï-jou; je suis bien coupable.
— C'était tout naturel, repartit Sou-yeou-pé.
— Le seigneur Pé, dit Tchang-koueiï-jou, voulait encore me retenir pour causer. Quand je lui eus dit que vous étiez ici, il voulut tout de suite vous inviter à venir vous mettre à table avec nous; mais voyant qu’il n'y avait plus que des restes, il a craint de vous manquer de respect. Il m’a permis alors de sortir, et de plusil m’a offert, comme vous voyez, un pelit coffre ‘ (rempli de provisions). Allons un peu nous asseoir. »
Il prit aussitôt Sou-yeou-pé par la main, el le conduisit dans Ja bibliothèque pour y boire ensemble. Ils ausèrent gaiement tous deux, et burent jusqu’au coucher du soleil. Il ordonna alors à un domestique de reconduire Sou-yeou-pé jusque dans le jardin fleuriste. Nous l’y laisserons pour revenir à Yen-sou, qui, ayant serré dans sa manche la copie des vers, était revenue à la hâte auprès de sa maîtresse. « Mademoiselle, lui dit-elle en riant, j'avais bien raison de soutenir que vous vous étiez trompée sur le mérite de ses vers.
— Comment me serais-je trompée? repartit Hong-yu.
1. C'était un petit coffre contenant tout ce qui est nécessaire pour faire une collation.
2. Mot à mot : Jusqu'au moment où le disque du soleil mangea la montagne.
— Si M:Tchang, dit-elle, ressemblait à celui que j'ai vu, il serait fort bien.
— Si ce n'est pas M. Tchang, dit Hong-yu, qui est-ce donc? |
— C'est un ami de M. Tchang, FN ne son nom de famille est Sou.
— Pourquoi était-il là? demanda Hong-yu. :
— Il m'a dit, répondit Yen-sou. qu'il était venu pour les vers qu'il a composés, sur vos rimes, en l’honneur des saules printaniers, et c’est parce qu'ils n'ont pas eu le don de vous plaire, qu’il erre tristement en ces lieux. » |
Dès que Hong-yu eut entendu ces paroles, ses sourcils en feuilles de sanle s’abaissèrent et se contractèrent, el ses joues couleur d’abricot pâlirent de tristesse. « Hélas! s'écria-t-elle soudain en poussant un long soupir, d'après ce que je vois, M. Tchang a du talent, mais il est sans beauté; d’un autre côté, ce jeune homme est beau, mais sans talent. Pourquoi faut-il que le ciel soit si avare envers moi et que ma destinée soit si malheureuse?
— Si l'on considère l’air distingué de ce jeune homme, dit Yen-sou, quand même il ne saurait pas faire quelques vers, il serait bien digne de vous épouser.
— Ce n'est pas, dit Hong-yu, que je n’aime la beauté de ce jeune homme; mais hélas !avec tant d'avantages extérieurs, pourquoi n'étudie-t-il pas?
— C’est bien ce que je lui ai dit, répondit Yen-sou, mais il ne reconnaît pas que ses vers soient mauvais;
il est, au contraire, irrité contre vous et prélend que vous les avez mal jugés.
— Moi et mon père, dit Hong-yu, nous aimons le talent autant que notre vie. Quand même nous ne trouvions qu’une belle expression, nous ne manquons pas de l'extraire et de la goûter. Comment aurais-je mal jugé ses vers?
— Dans le premier moment, dit Yen-sou, je ne voulais pas le croire, mais quand j'eus remarqué son extérieur distingué, la grâce de ses manières, et son langage, dont chaque mot vous va au cœur, il me sembla que c'était un homme plein de talent et d'affection. C'est pourquoi je l'ai engagé à écrire ses premiers vers pour que vous pussiez les voir une seconde fois. Îl ne faut pas, mademoiselle, enterrer les gens.» À cesmots, . elle tira le papier de sa manche et le présenta à sa maitresse.
Celle-ci le déploya, et, au premier coup d'œil, elle s'écria tout étonnée : « Comment se fait-il que ces vers ne différent pas d’un seul mot de ceux de M. Tchang?
— Mademoiselle, dit Yen-sou aussi surprise qu’elle, à ce que je vois, il est certain que M. Tchang n'a pas pu les faire et qu'il les lui a volés. »
Hong-yu réfléchit un instant; puis, ayant encore lu la chanson d’un bout à l’autre: « En effet, dit-elle, ce sont des vers que M. Tchang a volés à ce jeune homme.
— Comment avez-vous pu découvrir cela? demanda Yen-sou.
— Au moyen de ces deux pièces de vers, dit Hong-
yu, il est entré chez nous en qualité de précepteur ; qui est-ce qui ne le sait pas? Ce jeune homme étant lié avec M. Tchang, doit connaître toutes ses affaires. Comment aurait-il pu consentir à se couvrir de honte en copiant ses vers ? De plus, l'écriture de M. Tchang est commune et détestable, tandis que celle de ce jeune homme, bien que tracée à la hâte, sans soin ni préparation! , a la légèreté et la grâce des dragons et des serpents?. N'est-il pas évident que c’est M. Tchang qui l'a volé.?
— Mademoiselle, dit Yen-sou, cette idée est parfailement juste. Que n'allez-vous dévoiler cette affaire à monsieur votre père, pour qu'il fasse une rude semonce à M. Tchang et le chasse, et que vous épousiez bien vite ce jeune homme ? Vous formeriez un charmant couple, doué de talent et de beauté.
— J'avais bien cette même idée, reprit Hong-yu, mais comment pourrais-je raconter cela à mon père?
— Quelle difficulté y voyez-vous ? repartit Yen-sou.
— Ces deux pièces, dit-elle, m'ont été communiquées aujourd’hui par une voie secrète. Si j'en parle à . mon père, et qu’il me demande par quel moyen je les ai obtenues, comment pourrai-je lui répondre ? D’ail-
1. Mot à mot: Sans (qu’il ait mis) de chemise ni de souliers.
2. C’est ainsi que les Chinois caractérisent d'ordinaire l'écriture cursive apnelée Thsao-tseu ; mais ici le texte est trop concis, car nous n’y voyons que les'quatre mots : pi-pi-long-che, pinceau — pioceau — dragons — serpents, c’est-à-dire chaque mot (ressemble) aux dragons et aux serpents.
leurs, je ne sais pas encore si le talent de ce jeune homme est vrai ou faux. Si je le présente comme un homme de talent, mon père voudra absolument le mettre à l'épreuve sous ses yeux; et si, dans ce moment, il ne vient pas à bout de faire des vers, quoiqu'il soit évident que nous n'avons eu aucune relation secrète avec lui, n’aurons-nous pas l'air d’en avoir eu ? Ne serait-il pas à craindre que mon père n’eût des soupçons ? »
Elle n'avait pas fini de parler, lorsque soudain une servante arriva avec une feuille écrite à la main, et la remit à mademoiselle Pé. « Suivant ce qu’assure monsieur votre père, dit-elle, voici des vers que M. Tchang vient de composer tout à l'heure sous ses yeux, darrs le pavillon appelé Mong-thsao-hien. Il m'a chargée de vous les donner à lire. »
Hong-yu prit le papier danssa main et renvoya la servante. Puis, l’ayant déployé, elle vit, au premier coup d'œil, que c'était une chanson en l'honneur d'un poirier à fleurs rouges. Après l’avoir lue avec attention, elle ne put se lasser de la louer avec enthousiasme : « [l y a déjà longtemps, se dit-elle, que mes vers sur les saules printaniers circulent au dehors ; on pourrait encore dire qu’on les a volés. Mais cette chanson a été improvisée sur place, à la vue du sujet, dira-t-on qu'elle a été volée ? »
Hong-yu se plongea alors dans ses réflexions. Yen-sou là voyant si préoccupée : « Mademoiselle, lui dit-elle, N'allez pas renoncer à votre projet, et vous montrer insensible au talent et à la beauté de ce jeune homme.
— Est-ce que tu ne connais pas, dit Hong-yu, les secrètes pensées de mon cœur? Si le talent de ce jeune homme n'allait pas de pair avec sa beauté etque je le prisse pour époux, non-seulement je rendrais inutiles les efforts que fait, depuis plusieurs années, mon père pour choisir un gendre, mais je ne trouverais plus l'occasion de déployer le talent dont mon âme esl remplie. Est-ce que je pourrais consentir à la légère ?
— D'après ce que m'a dit ce jeune homme, répondit Yen-sou, il possède au plus haut degré du talent et de l'instruction, et il se moque impitoyablement de M. Tchang.S'il n'avait pas lui-même un talent supérieur, est-ce qu'il oserait le déprécier de la sorte?
— Je le sais parfaitement, dit Hong-yu, et je suis sûre qu'il n’en est rien; mais cette affaire intéresse ma vie entière et je ne puis la traiter légèrement. Je ne serai tranquille qu'après l'avoir vu composer une pièce de vers SOUS Mes yeux. |
— Rien de plus aisé, lui dit Yen-sou. Je trouve que ce jeune homme a un cœur plein d'affection. Comme il pense tendrement à vous, il ne peut manquer de venir encore demander des nouvelles (de ses vers). Quand il sera venu, vous n'aurez qu'à proposer un sujet trèsdifficile; j'irai le lui porter et le prierai de composer immédiatement une pièce de vers. On verra tout de suite s’il a du talent ou s'il n’en a pas.
— Cette idée est excellente, dit Hong-yu, mais il faut agir dans le plus grand secret et prendre garde qu'on ne te voie; ce sera charmant.
ON CHERCHE LA PÉCHE, 323 — Cela va sans dire, repartit Yen-sou. » Après avoir
concerté toutes deux ce projet, elles s’abandonnèrent à
des transports de joie. On peut dire à cette occasion :
L'intérêt seul que l'en porte au talent
Inspire cent projets et mille stratagèmes.
Il est aisé de voir qu’au moment où vous cherchez un sage dans le pavillon d’orient !,
Déjà, il attend le lever de la lune dans le pavillon d'occident ?,
Par suite du plan qu'elles avaient imaginé toutes deux, Hong-yu, le matin ou le soir, ordonnait constamment à Yen-sou d'aller se mettre en observation dans le jardin de derrière. Mais comme c'était la maison d’un rice-président de ministère, Sou-yeou-pé n'osait pas y venir ous les jours. Il y était bien venu deux fois, mais
Tchang-koueï-jou lui tenait compagnie, ou bien il
se trouvait avec Ing-lang. Yen-sou se contentait de hncer un coup d'œil et se dérobait à l'instant. Comment aurait-elle osé montrer sa figure et lui parler? De sorte que, chaque jour, il lui était impossible de le rencontrer seul.
Un jour que Pé-kong était chez lui. un domestique
1. Le pavillon d'orient est celui qui est réservé à un gendre.
2. Allusion à une aventure citée dans le Si-siang-ki (l'Histoire du parillon d’occident}, célèbre comédie-opéra en seize actes, dont k principal personnage Tchang-seng, qui habitait le pavillon oriental du couvent Pou-khieou-sse (le couvent de l'assistance universelle), franchit un mur, à l'instigation de la soubrette ong-niang, et va Attendre la jeune Ing-ing, habitante du pavillon d'accident, qui doit venir au lever de la lune pour offrir des parfums aux dieux.
lui annonça soudain que Yang, le moniteur impérial, venait d’être élevé, du rang de Kouang-lou-k’ing (intendant de la bouche), à la dignité de gouverneur de ia province de Tche-kiang ; qu’il se rendait maintenant à son poste, el que, passant par la ville de King-ling (Nanking), il avait fait exprès un détour pour saluer le seigneur Pé; qu'il avait envoyé d'avance un courrier pour l’annoncer, et que Son Excellence Yang le suivait de près et allait arriver dans un instant.
« Pour venir de la ville ici, dit Pé-kong en riant, il y a soixante à soixante-dix li (six ou sept lieues). Si ce bon homme vient cxprès pour me voir, on peut dire qu'il veut réparer ses torts et devenir mon ami. Si j'allais le congédier avec un air de dédain, ce serait montrer un esprit étroil. »
En conséquence, il ordonna à ses domestiques de ranger la bibliothèque pour y retenir Yang, puis de préparer un repas pour le traiter honorablement. De plus, en l’altendant, il fit venir une troupe de comédiens. Ne voyant personne pour lui tenir compagnie, il eut l'intention d'aller inviter dans le village un ou deux magistrats retirés. Mais comme ils n'étaient point d’un rang élevé, et que d'ailleurs il n'était pas lié avec eux, il craignit quece ne fût manquer aux convenances. Il trouva que le mieux était de prier Tchang-koueïjou de venir lui tenir compagnie ; comme il était bachelier, il n’y avait là nul inconvénient.
Quand on eut fait tous les préparatifs nécessaires, dans l'après-midi, le gouverneur Yang arriva. Pé-kong
alla le saluer, et, après les compliments d'usage !, il ordonna aussitôt de dresser la table dans la grande salle et d'y jouer la comédie, et le retint à diner. Puisil ordonna à Tchang-koueï-jou de lui tenir compagnie. Nous les laisserons pour revenir à Sou-yeou-pé, qui, ayant été informé d’une occasion aussi favorable, se glissa secrèlement dans le jardin de derrière. Le portier du jardin, qui le voyait tous les joursalleret venir, ne songea pas à l’interroger. D'ailleurs, dans ce moment, la salle de devant était remplie d’une foule confuse, et il n’y avait personne dans le jardin de derrière. C’est pourquoi Sou-yeou-pé, se sentant l'esprit tranquille, s’enhardit jusqu'à monter au haut du pavillon et à promener ses regards de lous côtés. Justement, Yen-sou, qui avait aussi ses vues, était là en observation et le rencontra fort à propos. Sou-yeoupé ne se possédait pas de joie; il courut au-devant d'elle et lui fit un profond salut. « Mademoiselle, dit-il, depuis que vous m'avez donné avant-hier une trop grande marque d'amitié *, du matin au soir j’élais ici en observation, mais je n'avais pu trouver l'occasion de voir votre figure. J'avais perdu l'appétit et le sommeil, et j'éprouvais un chagrin inexprimable. Heureusement qu'aujourd'hui il y avait des hôtes dans le salon de devant, de sorte que j'ai pu venir vous attendre ici
1. Mot à mot : Après avoir parlé du froid et du chaud, — locution. qui, suivant Morrison (part. II, n° 3192), s'applique à divers sujets, aux nouvelles, compliments, etc. :
1 Littéralerent : Depuis que vous m'avez aimé par erreur. T. 1. 19
tout seul. Je vous remercie, mademoiselle, de l'intérêt que vous me montrez. Vous êtes venue ici comme si vous aviez un rendez-vous. C’est pour moi un immense bonheur ; seulement, j'ignore si mademoiselle Pé a bien voulu jeter encore un coup d'œil sur mes mauvais vers d’avant-hier.
. — Elle à bien vu vos vers, répondit Yen-sou; mais comme vos deux pièces ne diffèrent pas d’un seul mol de celles de M. Tchang, il est impossible qu'il n'y ait pas là un plagiat. Après avoir fait cetle observation, ma maltresse a été on ne peut plus étonnée, et elle voulait justement vous demander une explication. »
. Sou-yeou-pé resta confondu. « C’est bien cela, s'écria-t-il. En effet, me disais-je, comment les vers de Tchang-koueï-jou ont-ils pu plaire à mademoiselle Pé? Ayez la bonté de lui faire savoir que ces deux pièces sont vraiment de moi, et que Tchang-kouei-jou me les a dérobées à mon insu. Ce n’est pas moi qui aurais commis une telle bassesse,
— Quelles sont les vraies pièces el quelles sont les fausses! ? demanda Yen-sou. Comment faire cette distinction ?
— C'est extrèmement facile, répondit Sou-yeou-pé. Sices deux pièces avaient été réellement composées par Tchang-kouei-jou, et si, aprés qu'elles ont reçu les éloges du seigneur Pé et de sa fille, je les avais derobtes pour les leur offrir, qui pourrais-je tromper?
1. C'est-à-dire : Quelles sont les pièces originales et celles qui n'en sont que la copie frauduleuse ? |
— Avant-hier, repartit Yen-sou, ma maftresse avait eu aussi cette idée ; mais, d'un autre côté, comme le &æigneur Pé, pour éprouver Tchang sous ses yeux, lui à demandé une chanson sur un poirier à fleurs rouges, etqu'il a traité sur-le-champ ce nouveau sujet d’une manière tout à fait neuve, de sorte que cette pièce semble provenir du même auteur que les deux précédentes, direz-vous que c’est encore une composition de vous qu’il a dérobée ?
— Pour la chanson sur le poirier à fleurs rouges, dit Sou-yeou-pé en riant, je puis affirmer avec plus de force encore que c’est aussi une pièce de moi qu'il a volée.
— Comment est-ce possible? dit Yen-sou remplie d'étonnement. Cette chanson sur le poirier à fleurs rouges, ce fut le seigneur Pé qui en fournit le sujet. Ayant vu, dans le pavillon Mong-thsao-hien, un poirier tout couvert de fleurs rouges, il éprouva soudain une sorte d'inspiration, et voulut que M. Tchang la composät devant lui. Cette espèce de poirier à fleurs rouges est extrêmement rare ailleurs. Comment auriez- Yous pu le savoir, et composer d’avance cette chanson pour que M. Tchang vous la dérobât ?
— Cette chanson, repartit Sou-yeou-pé, je ne l'ai point composée d'avance. Le jour où je vous ai rencontrée, Tchang-kouei-jou m’envoya chercher de grand malin. Il me conduisit au haut de ce pavillon, et, ayant vu dans l’intérieur un poirier à fleurs rouges, il me força par ses instances de la composer. Comme j'étais
ses DANS LE PAVILLON DES FLEURS
épris de votre maîtresse, je me sentis inspiré par ce sujet, et j’achevai celte pièce tout d’un trait. Qui aurait pensé que je préparais l’habit de, noces de M. Tchang ? Sa conduite est ce qu’il y a de plus ridicule et de plus odieux. Si vous ne me croyez pas, mademoiselle, comme Tchang-kouei-jou n'est pas mort et que je suis encore du monde, je veux demain être confronté avec lui en votre présence; alors le vrai et le faux paraîtront au grand jour.
— Je vois, dit Yen-sou en riant, que cette affaire était fort compliquée; comment le seigneur Pé et sa fille auraient-ils pu connaître la vérité ? Sans l’explication que vous venez de me donner, ils Couraient risque de tomber dans le piége d’un fripon. Je vous prie, monsieur, de ne point vous tourmenter ; attendez que j'aille instruire ma maîtresse de tout ceci. Soyez sûr qu’elle n’abandonnera pas un homme véritablement doué comme vous de talent et de beauté. »
Sou-yeou-pé lui fit encore un profond salut. « Mademoiselle, dit-il, je compte absolument sur votre appui; je ne manquerai point de vous montrer ma reconnaissance. »
Quelques instants après avoir quitié Sou-yeou-pé, Yen-sou revint en toute hâte. « Mademoiselle, dit-elle, trouve que la conduite de M. Tchang est bien propre à inspirer des soupçons; d'un autre côté, elle ne peut entièrement ajouter foi à vos paroles; mais laissons cela. Puisque vous possédez un vérilable talent, je vous apporte un sujet; je voudrais vous prier de faire là-dessus
une composition élégante. J'ignore, monsieur, si vous aurez le courage de subir cette épreuve devant moi. »
En entendant ces paroles, il prit un visage riant et s’abandonna à une joie extraordinaire. « Moi, Souyeou-pé, dit-il, si Votre maîtresse daigne me montrer de l'intérêt au point de me mettre à l’épreuve sous vos yeux, j'aurai là du bonheur pour trois éxistences !. Je vous en prie, mademoiselle, tenez votre parole; donnez-moi tout de suite le sujet. .
— Ne vous réjouissez pas tant, dit Yen-sou en riant ; le sujet de ma maîtresse n’est pas facile. » En disant ces mots. elle tira d’abord de sa manche une feuille de papier à fleurs, et un pinceau à hampe mouchetée, el les remit à Sou-yeou-pé. Ensuite, elle tira encore un encrier antique, un petit vase rempli d’eau et un bâton d'encre, et les posa sur un bloc de pierre. « Mademoiselle dit, ajouta-t-elle, que jadis un homme de talent improvisa des vers après avoir fait sept pas ?. Puisque vous vous flattez d’avoir du talent. ne soyez pas avare de vos vers. »
Sou-yeou-pé prit la feuille de papier à fleurs, la déploya. et après y avoir jeté les yeux, sans se troubler ni se presser, il se disposa à écrire.
1. Allusion aux existences successives qu'admettentles bouddhistes.
2. Allusion à Tseu-kien ou Tsao-tseu-kien, qui vivait sous le règne de Wen-ti, de la dynastie des Weï, entre les années 220-227 de Jésus-Christ. Un jour l’empereur, qui était jaloux de son talent et roulait le faire périr, lui ordonna de composer une pièce de vers après avoir fait sept pas. Tseu-kien obéit, et improvisa aussitôt un poëme sur la conquête du royaume de Cho.
-Celte pièce de vers nous fournira de longs détails. Une belle personne se rend à l'évidence, et un homme de talent reprend courage !.
On peut dire à sujet :
L'homme rusé triomphe de l’homme simple,
Mais sa victoire ne dure qu'un temps.
A la fin, l’homme rusé est vaincu,
Et devient pour l’homme simple un objet de risée.
Le lecteur ignore si Sou-yeou-pé a pu composer ou non les vers demandés; s’il veut bien m’écouter un instant, il l’apprendra en détail dans le chapitre suivant.
1. Mot à mot : Le cœur d’une belle personne s'ouvre, is sourcils d’un homme de talent se haussent.