‹ Yu kiao li = Les deux cousines (volume 2)Chapitre 128 sur 264 · Le premier mot est fhou, terre, pays · texte numérisé non relu

Le premier mot est fhou, terre, pays

Si tu quittes ! ton ancienne demeure, songe à construire. un nouveau nid.

À côté du pavillon du Bois ? ce0rane tu trouveras un asile profond et silencieux.

Hong-yu ayant lu ces vers, les relut encore, et ne pouvant contenir son admiration : « Quel beau talent! quel beau talent! s’écria-t-cile. Non-seulement les initiales et les rimes obligées de chaque vers ne lui ont coûté aucune peine, mais les sentiments et les idées sont modulés avec grâce, et chaque expression est pleine de pureté et de fratcheur. Les agréments de sa figure et ses manières distinguées semblent peints sur ce papier. Soit que je veille, soit que je dorme, il me sera impossible de l'oublier. Mais cet animal de Tchang a compromis ici mes intérêts ; comment faire ?

— Je ne vois là nulle difficulté, répondit Yen-sou. Si vous alliez, mademoiselle , en parler vous-même à votre père, je craindrais qu'il ne nous soupçonnât toutes deux de quelque intrigue. Pourquoi ne pas engager M. Sou à aller trouver lui-même votre père, et lui faire connaître la vérité. S'il était mis à l’épreuve, sous ses yeux, avec cet ignoble Tchang, on distinguerait tout de suite le vrai du faux.

— Ce que tu dis là est assez juste, repartit Hong-yu; mais, à mon avis, toute affaire doit être conduite doucement; il ne faut pas se faire des ennemis. Ne te sou-

4. Le premier mot est ke, cuir; il signifie aussi chinger. 2. Le premier mot est mou, bois, arbre.

viens-lu pas de ce qui s’est passé lorsque mon père élait à la capitale? Pour avoir refusé avec mépris l'alliance que lui offrait Yang, le moniteur impérial, il s'attira je ne sais combien de malheurs. Je trouve que cet animal de Tchang, qui a ourdi cet odieux stratagème, est décidément un homme sans principes. Si on le réduisait à montrer publiquement son ignorance, comme M. Sou est orphelin et sans famille, il ne manquerait pas, je le crois, de lui susciter quelque mauvaise affaire. Il n'y aurait pas de quoi se réjouir.

— Vos inquiétudes sont certainement fondées, dit Yen-sou ; mais si vous vous préoccupez ainsi de toutes sortes de choses !, comment pourrez-vous faire réussir cette affaire ?

— Suivant moi, dit Hong-yu, le mieux serait d’engager M. Sou à retourner pour le moment à la capitale; il n'a pas besoin de rester ici. Quand cet animal de Tchang n'aura plus personne pour composer à sa place, je prierai mon père de le mettre une bonne fois à l'épreuve; il se trahira lui-même et partira de suite. J'engagerai alors M. Sou à prier seulement mon oncle d'écrire une leltre pour faire les premières ouvertures de mariage; alors l’affaire ne peut manquer de réussir. »

En entendant ces paroles, Yon-sou fut transportée de bie. « Mademoiselle, dit-elle, vous avez là une excellente idée. M. Sou avait bicn raison de vanter la pro-

1. Mot à mot : Si vous craignez comme cela la tête et la queue.

fondeur de vos sentiments et la sagacité de votre esprit. Au premier jour, on pourra dire avec vérité que c'est le ciel qui a fait naître une belle personne et un homme de talent, pour les unir ensemble. Yen-sou elle-même en sera ravie de joie.»

Leur plan étant bien concerté, Hong-yu mettait tout son plaisir à lire en cadence les deux pièces de vers. Yen-sou partit, et alla s'informer si, dans le salon de devant, on retiendrait encore jusqu’au lendemain le gouverneur Yang. Le second jour, Pé-kong garda, en effet, le gouverneur Yang, et ne voulut pont le laisser partir; de sorte que Tchang-koueï-jou, obligé de lui . tenir compagnie à tout instant, ne put trouver un moment de loisir pour aller dans le jardin de derrière. |

Sou-ycou-pé, en ayant été informé, attendit que midi fût passé; puis, comme auparavany, il ne fit qu’un saut dans le jardin de derrière. Il entra tout droit dans le pavillon et se cacha en attendant. Au bout de quelques instants, il aperçut Yen-sou qui accourait en fredonnant et le sourire sur les lèvres. « Monsieur, lui ditelle, vous êtes un homme de parole. »

Sou-yeou-pé l’accueillit avec un sourire, et s’empressa de la saluer. « Comme je suis épris de votre. maftresse, lui dit-il, après avoir répondu à ses ordres, je m'estime heureux de me promener ici. Il n’y a pas de quoi m'appeler un homme de parole. Je vous remercie, mademoiselle, de m'avoir montré une amilié sincère, et de n'avoir pas manqué d’un quart d’heure le

rendez-vous. Je ne sais vraiment comment vous en exprimer ma reconnaissance.

— Monsieur, repartit Yen-sou, lorsqu'un sage recherche une fille vertueuse, qui vous dit que la fille vertueuse ne pense pas elle-même au sage? Comme ce sentiment est inné dans tous les cœurs, qui pourrait ne pas y répondre avec sincérité ?

— Mademoiselle, dit Sou-yeou-pé, vos raisonnements fermes et décisifs n’ont fait que fortifier mes sentiments d'estime et d'admiration.

— Laissons les discours oiseux, dit Yen-sou; ma maltresse a lu et relu votre élégante composition d'hier; elle ne pouvait s'en détacher. Elle estime que vous êtes le seul poële’ qui ait paru depuis Lithaï-pé !. ..

— Je suis heureux, dit Sou-yeou-pé, du bon accueil ?

4. Littéralement : Depuis le dieu déchu (fse-sten), surnom donné au célèbre poëte Li-thaï-pé par Ho-tchi-tchang, au commencement de la période Thien-p’ao (742-745 après Jésus-Christ). Tse-sien se dit en mandchou: Wasiboukha endourin (dictionn. Thsing-hanwen-haï, Liv. xxxvit, fol. 44).

2. Littéralement : Qu'elle ait abaissé le noir, c’est-à-dire ses pruoelles noires. Il y a ici une allusion historique. Le contraire est, regarder avec un œil blanc, montrer le blanc des yeux, locution qui signifie regarder quelqu'un de travers, avec des yeux irrités. Youenti, qui était un grand buveur, avait cette double manière de regarc der les personnes qui lui plaisaient ou qu'il détestait. Sa mère étant morte, Kao-hi vint lui offrir des cousolations, inais il lui montra le blanc de ses yeux (il lui fit mauvaise mine). Khang, frère cadet de Kao-hi, vint À son tour le voir avec sa guitare et une cruche de vin. Youen-tsi en fut enchanté et lui montra ses Pret noires (le regarda avec une extrême bienveillance).

que voire maîtresse a fait à mes mauvais vers. Mais comme l'affaire d'aujourd'hui a prêté à de graves méprises, j'ignore quelles instructions elle daignera me donner.

— Hier, répondit Yen-sou, ma maîtresse a plusieurs fois consulté avec moi; elle voulait tout révéler à son père; mais, craignant que cette affaire n’eût l’air d’une intrigue, elle n’a pas osé lui en ouvrir la bouche. Elle aurait voulu aussi que vous prissiez la peine d’expliquer la chose devant lui; mais elle a craint que vous ne fussiez exposé à l'inimitié de M. Tchang, et qu'il n'en résultât une foule de propos. En présence de celte double difficulté, elle s’est livrée aujourd'hui à une multitude de calculs. Voici ce qu’il y a de mieux à faire ! : elle vous recommande de ne pas. rester ici, de peur d'appeler sur vous l'attention ? du monde. Elle vous engage à vous en retourner au plus vite, et à prier seulement son oncle d'aller négocier ce mariage, qui ne peut manquer de réussir. Quant à Tchang, cet être digne du dernier mépris, après votre départ, ma maltresse priera elle-même son père de le chasser. Il y auni là un double avantage.

— Votre jeune maltresse, dit Sou-yeou-pé, a fait une admirable combinaison; on peut dire qu’il n'y manque rien. Mais une chose m'inquiète, c'est que si je pars d'ici pour aller solliciter son oncle, il n’est pas

1. Mot à mot : Il y a seulement une bonne voie. 2. Littéralement : D'exciter les oreilles et les yeux des hommes.

sûr qu’il vienne du matin au soir. Si, dans l'intervalle, il se présente encore un homme doué d’un rare talent et d'une grande facilité, et qu'il lobtienne le premier, où voulez-vous que j'aille raconter mes peines?

— Monsieur, répondit Yen-sou, gardez-vous de montrer peu d'estime à ma maîtresse. Mademoiselle a un cœur droit et une volonté ferme ; elle ne le cède pas aux belles femmes ! de l’antiquité. Maintenant que sa parole est donnée, elle ne changera pas plus que l'or et le jade. Je vous engage, monsieur, à laisser toute inquiétude et à vous mettre en route. Je vous réponds qu'elle gardera pour vous le lit oriental ?, et attendra que vous veniez l’occuper.

4. J'aurais préféré le mot héroïnes du premier traducteur, mais le caractère youen ne signifie que belle femme.

2. Le lit oriental signifie ici le lit nuptial. Mot à mot : Je vous réponds qu’elle gardera ce lit oriental et attendra que le prince (vous) y étale son ventre, c’est-à-dire elle attendra que vous veniez l’'épouser.

J'emprunte ce sens au dictionn. chinois-mandchou Thsing-hanwen-haï, liv. xx, fol. 9. I y a ici une allusion historique, Kaï-kien, qui vivait sous les Tsin, avait chargé un de ses disciples de lui chercher ua gendre dans la famille de Wang-tao. Celui-ci l’engagea à aller dans le pavillon oriental et d'examiner tous ses fils l’un après l'autre. A son retour, il dit : Les fils de Wang sont tous beaux ; mais après avoir entendu ma proposition, chacun d'eux se décerna les plus grands éloges, à l’exception d’un seul qui, couché négligemment (littéralement : le ventre étalé) sur le /if oriental, mangeait un gâteau d’un air indifférent, comme s’il n’avait rien entendu. Kaï-kien s'écria : Ce doit être un excellent gendre. Après avoir pris des informations, il spprit que ce jeune homme s'appelait I-tchi, et il Jui donna sa fille en mariage.

Voilà l'origine des expressions fong-tch'oang (lit oriental), et Aïenl'an (sage étalé), l’an-fo (ventre étalé), pour dire un gendre.

— Mademoiselle, dit Sou-yeou-pé, d'après vos conseils, je vais m'en relourner aujourd'hui pour aller solliciter l’oncle de votre maîtresse ; seulement, j'ignore qui il est.

— L'oncle de ma maîtresse, dit Yen-sou, est le seigoeur Ou, membre de l'académie et l’un des lecteurs de Sa Majesté. Dès que vous l’aurez demandé une seule fois, vous verrez que tout le monde le connaît. »

Elle parlait encore lorsqu'elle entendit un homme qui venait de derrière le salon et qui entrait dans le jardin, en criant tout le long du chemin : « Jardinier, balayez promptement les allées; le seigneur Yang va arriver ici dans un instant pour faire une collation. »

Ea entendant ces paroles, Yen-sou se hâta de dire à Sou-yeou-pé : « Voilà maintenant notre conversation finie. Veuillez, monsieur, sortir au plus vite; vous n'avez plus besoin de revenir ici; quand mème vous reviendriez une autre fois, il vous serait impossible de me voir.» À ces mots, elle entra dans une touffe de saules en fleur et disparut. |

Sou-yeou-pé n'osa rester plus longtemps; il se retira à la hâte et sortit. Le long de la route, il songeait en lui-mème. « Tout à l'heure, dit-il, elle m’a appris que l'oncle de sa maîtresse était le seigneur Ou, membre de l'académie et lecteur de Sa Majesté. Je pense qué dans la ville de Kin-ling (Nan-king), en fait d’académicien du nom de Ou, il n’y a que Ou-chouï-’an. Si c'est en effet lui, c'est absolument comme si j'avais rencontré un ennemi dans un chemin étroit. Dernière

ment, il avait voulu me donner sa fille en mariage, et comme j'avais refusé à plusieurs reprises, il m'ôta surk-champ mon titre de bachelier. Si j'allais aujourd'hui le prier de faire pour moi les premières ouvertures, nen-seulement il n’y consentirail pas, mais quaud mème il serait disposé à consentir, je n’aurais pas le Courage d'aller lui demander ce service. »

Comme il s’abandonnait tout le long du chemin à ses réflexions, il arriva sans s'en apercevoir au jardin de Tchang-koueï-jou. Dans ce moment, Wang-wenkhing, ayant été retenu en ville par ses affaires, avait él plusieurs jours sans y venir. Le jardinier alla audevant de Sou-yeou-pé avec Siao-hi, le fit souper et l'engagea ensuite à aller se reposer.

Le lendemain, il se leva de bonne heure, et écrivit une lettre qu’il laissa pour prendre congé de Tchangkoueï-jou et de Wang-wen-khing. Charmé de n'avoir Pas apporté de bagages, il sc contenta de dire à Siao-hi d'amener son cheval, et, comme auparavant, il se ditigea vers le couvent de Kouan-in. Il voulait d’abord Prendre congé de Tsing-sin, et ensuite Jui demander Si Qu, l'académicien, était le même que Ou-kouei.

Justement, Tsing-sin se tenait devant la porte du Œuvent, et regardait un novice qui halayait la terre. Dès qu’il vit arriver Sou-yeou-pé, il courut au-devant de lui et le salua. « Monsieur, lui dit-il, il y a plusieurs jours que je ne vous ai vu; pourquoi vous êtes-vous levê ajourd’hui de si bonne heure?

— Comme je veux m'en retourner aujourd'hui à la

ville, répondit Sou-yeou-pé, je suis venu exprès pour prendre congé de mon vénérable maître (de vous).

— En ce cas, dit Tsing-sin, veuillez entrer dans mon humble cellule pour prendre du riz avant de partir.

— J'en ai dejà pris, repartit Sou-yeou-pé ; pour le moment, ce n'’esl pas nécessaire. J'ai seulement une pelite question! à vous faire : Ce M. Ou, beau-frère du seigneur Pé, vice-président d'un ministère, est-ce le même que M. Ou-chouï-’an, l'académicien ?

— C'est lui-même, dit Tsing-sin. Dernièrement, il avait demandé un congé et était retourné chez lui. Suivant ce que j'ai appris, il s’est rendu à la capitale en vertu d’un décret impérial. Quand il demeurait dans sa maison, il venait constamment ici. »

En entendant ces paroles, Sou-yeou-pé éprouva au fond du cœur une vive contrariété. Il prit aussitôt congé de Tsing-sin, monta à cheval, et, après avoir fait un détour, il sortit du village. Il aurait voulu s’en retourner à la capitale, mais il voyait clairement qu’il ne pouvait solliciter Ou, l’académicien ; il aurait voulu retourner dans le jardin de Tchang-koueï-jou pour c..ercher Yen-sou et lui expliquer l'état des choses; mais elle lui avait dit qu'il ne pourrait plus la voir. En proie à une tristesse continuelle, il cheminait au gré de son cheval, qui tantôt galopait, tantôt allait d'un pas paresseux. On peut dire à ce sujet :

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