C'est-à-dire six ou sept de nos lieues
3. Kong est un terme qui répond à monsieur avec une nuance de respect. Nous le rendrons quelquefois par seigneur.
des cérémonies. Pé-kong avait une haute charge et une maison opulente; ses talents et son instruction élaient l'espoir de l’administration. De plus, il jouissait d'une grande renommée. Son unique regret était d'avoir passé la quarantaine sans avoir eu de fils pour lui succéder. Il avait entretenu plusieurs femmes de second rang, et, chose étrange, quoiqu'il les eût gardées près de lui de trois à cinq ans, il n’en avait pas eu le moindre fils'; mais dès qu’il les avait congédiées et mariées, en moins d’un an, chacune d'elles mettait au monde un fils. Pé-kong en gémissait sans cesse, et croyant voir là un arrêt du sort, dès ce moment il cessa d'acheter des femmes de second rang. Madame Ou, sa noble femme, allait de tous côtés implorer les dieux, adorer le Bouddha, brûler des parfums et faire des vœux. Enfin, à l’âge de quarante-quatre ans, elle mil au monde une fille. Ce même jour, un peu avant sa naissance, Pé avait vu en songe un dieu qui lui donnait un beau morceau de jade d’un rouge aussi éclatant que le soleil. Il prit de là son nom d’enfance et l'appela Hong-yu (Jade rouge).
Comme Pé-kong et sa femme étaient arrivés à un âge avancé sans avoir eu de fils, quoiqu'il leur fût né une fille ?, ils furent ravis de joie et conçurent pour elle
1. Mot à mot : Il n’y avait pas eu un cheveu, une ombre, un son. 2. Les Chinois mâriés désirent surtout avoir des garçons, parce que, d’après les rites, eux seuls ont le droit d'offrir des sacrifices fanèbres sur la tombe de leurs parents, et que s'ils n'avaient que des filles, ils se trouveraient privés de la satisfaction la plus douce
à UNE JEUNE FILLE DE TALENT
la plus vive affection. Or Hong-yu était née avec une beauté peu commune; ses sourcils étaient comme les (feuilles des) peupliers de printemps!, et ses yeux aussi pürs que les eaux d'automne. En outre, elle était si intelligente, qu’à l’âge de huit à neuf ans elle avait déjà appris la couture et la broderie, el n'avait point de rivale . dans tous les ouvrages de son sexe. Mais, à onze ans, elle eut le malheur de perdre sa mère. Dès ce moment, chaque jour elle venait lire et écrire sous les yeux de son père. Cette jeune fille était en vérité un charmant composé des plus pures vapeurs des montagnes et des rivières?; en la formant, le Ciel et la Terre et (les deux principes) In et Yang n'avaient pas manqué leur but. Hong-yu était douée à la fois d’une beauté accomplie et d’une rare intelligence, de sorte qu’à l’âge de quatorze ou quinze ans elle connaissait les caractèr ‘es et était capable de composer des pièces de wenqu'ils puissent recevoir après leur mort. De sorte que ce qui ches nous fait souvent le bonheur d’une famille, est ordinairement considéré par eux comme un malheur.
4. C'est-à-dire étaient minces et effilés comme ces feuilles.
2. Les romanciers chinois ne manquent jamais de s'exprimer ainsi lorsqu'ils dépeignent une jeune personne douée de talents et de beauté.
3. Les Chinois admettent deux principes : l’un maâlez l’autre femelle, qui en s’unissant ont formé, dès l’origine, et continuent À former tous les êtres animés ct inanimés qui remplissent l'univers.
4. En Europe, la connaissance des caractères de l'écriture demande un temps fort court; mais en Chine, où chaque idée s'exprime par un signe particulier, la connaissance des caractères sup-
pose la connaissance, non des 42,000 signes du dictionnaire impérial de Khang-hi, mais au moins de ceux qui entrent dans la plupart
tchang (style élégant). Finalement, c'était déjà une espèce de docteur parmi son sexe.
Comme Pé-kong était passionné pour le vin et la poésie, il ne passait pas un jour sans composer des vers C'est pourquoi mademoiselle Hong-yu excellait surtout en poésie et en chansons. Ordinairement, lorsque Pé-kong était libre chez lui, après avoir composé une pièce de vers, il engageait Hong-yu à en faire une sur les mêmes rimes, et celle-ci, après l’avoir achevée, la corrigeait et la polissait avec son père.
Pé-kong, possédant une fille d'un tel mérite, ne songeait plus à avoir un fils. Son unique désir était de choisir un gendre aussi distingué par le talent que par la figure, pour l’unir avec elle. Mais ce n'était pas chose facile que de le trouver tout de suite; il se vit donc obligé de temporiser, de sorte que sa fille
avait atteint l’âge de seize ans et n'élait pas encore mariée.
Au moment où l’on y pensait le moins, l’empereur
des livres chinois, et dont le nombre est au moins de quatre à cinq mille. Pour apprendre les formes, les sons et les sens divers d’un si grand nombre de signes, il faut étudier longtemps et avoir autant d'intelligence que de mémoire.
1. Littéralement: « Tout à coup, un jour, le gouvernement éprouva le malheur de Thou-mou. L'empereur Tching-tong étant allé chasser dans le nord, Khing-thai monta sur le trône. »
Après les mots pé-cheou (chasser dans le nord), une note ajoute que l'empereur Tching-tong fut fait prisonnier et amené dans le nord.
Thou-mou est ie nom d’un pays où les Chinois furent battus par les Tartares, dont le chef, Ye-sien, s'était avancé jusque-là dans ses
Tching-tong, étant allé chasser dans le nord, éprouva un malheur à Thou-mou. L'empereur King-thai monta sur le trône, fit subir à Wang-tchin la peine de ses crimes, et remit en place les anciens officiers du gouvernement. Comme Pé-kong était un de ces anciens officiers, le ministère du personnel, après une délibération solennelle, le présenta pour être, comme par le passé. président du bureau des cérémonies. En moins d’un jour, le décret impérial fut rendu, et la nouvelle de sa nomination arriva bientôt à Kin-ling.
Au fond, Pé-kong ne désirait point d'entrer en charge, mais comme il n’avait pas encore réussi à marier Hong-yu, il se dit en lui-même : « Si je veux choisir un gendre distingué, j'imagine que dans ce seul village, dans cette seule ville, le nombre des hommes! est fort borné ; pourrait-on les comparer à la
incursions au midi de la Chine. L'auteur du roman, qui écrivait sans doute en 1450, époque où la Chine venait d'être humiliée par une déplorable défaite, s’est cru obligé de parler avec une extrème réserve, et s’est contenté de dire que l’empereur Tching-tong, étant allé chasser dans le nord, éprouva un malheur (euphémisme pour défaite et captivité), et que son frère King-thaï, appelé après sa mort King-tsong, monta sur le trône. Ce n’était point une partie de chasse, une excursion sans conséquence, mais une grande expédition contre les Tartares, entreprise d'après les conseils téméraires de l’eunuque Wang-tchin. L'armée chinoïse, composée de cinq cent mille soldats, fut complétement battue, et perdit plus de cent mille hommes et un nombre immense de chevaux. L'empereur lui-même fut fait prisonnier et emmené en Tartarie. (Voyez Mailla, Histoire de la Chine, t. X, p. 211.) 1
4. 1l y a en chinois jin-thsaï, expression qui signifie quelquefois « le talent de l’homme,» en mandchou, niyalmai erdemou. Mais
capitale, qui est ke rendez-vous des lettrés de tout l’empire? Pais-je craindre de n’y pas trouver un gendre distingué ? Pourquoi ne pas prendre ce prétexte pour y. faire une excursion? Si le mariage de ma fille est dans les desseins du ciel et que je trouve un excellent gendre, je pourrai me reposer sur lui comme sur un demifils. »
Sa résolution étant arrêtée, il se garda bien de refuser. Il choisit sur-le-champ un jour heureux, puis il emmena Hong-yu et se dirigea avec elle vers la capile pour se rendre à son poste. Dès qu'il fut arrivé à la capitale, il alla se présenter à l'empereur. Une fois entré en fonctions, il Chercha une maison particulière et s’y établit. La charge de président du bureau des cérémonies était une place tranquille et peu occupée. Ajoutez à cela que Pé-kong, malgré sa droiture et son amour de la justice, était d'un caractère mou et non- Chalant, et m'aimait pas à se mêler d’affaires. Lors même que le gouvernement avait une affaire d’une importance majeure, et avait ordonné aux neuf membres du bureau des cérémonies d’en délibérer, il suffisait que deux bureaux! et le ministère compétent
Comme {hsai (vu/go talent) perd sa signification dans nou-thsai, un esclave, t-piao jin-thsaï, un homme de belle mine (Wells Williams, Diction. du dialecte de Canton), il me paraît plus exact de rendre ici jinfhsaï par « hommes. »
1. Ces deux bureaux s’appelaient Kho ct Tao. J’en ai trouvé les noms dans le chap. 11, fol. 45 du texte. Le premier recevait les dépêches du palais approuvées par l’empereur, les distribuait aux différents ministères et en surveillait l'exécution.
donnassent leur avis. Le président s’en occupait pour la forme et n’avait qu’à approuver. On voit qu'il ne trouvait pas là de quoi se tourmenter l'esprit.
Chaque jour, après avoir terminé les affaires de sa charge, il ne s'occupait plus qu’à boire et à faire des vers. Au bout de quelques mois, il se mit à fréquenter les fleurs et les saules! avec une compagnie de collègues et d'amis, qui avaient comme lui le goût du vin et des vers.
On était alors au milieu de la neuvième lune. Pé-kong ayant reçu d'un de ses disciples douze pots de reinesmargucrites, les avait rangés au bas de sa bibliothèque. On y remarquait la créte de cog violette, la favorite Yang enivrée, et la plume de cigogne argentée. Tous ces vases contenaient des fleurs de petite espèce, qui avaient un parfum exquis et un air d'abandon, et dont
Le second était une branche du ministère de la justice qui s’occu-
pait des affaires du dehors, et avait dans ses attributions le controle des magasins de l’État. (Thsing-wen-kien, liv. XX, fol. 9.)
1. Les fleurs el les saules, expression figurée pour dire les maisons des courtisanes, les maisons de plaisir.
2. Ces dénominations pittoresques ressemblent beaucoup à celles que les botanistes d'Europe donnent à certaines fleurs remarquables par leur couleur ou leur parfum. Yang-fei, ou Yang-kouelï-fei, avait été la favorite de l’empereur Hiouen-tsong, de la dynastie des Thang, lequel régoa depuis l'an 713 jusqu'en 755. Le poëte Wangkeuef a donné aussi à la fleur lan (Epidendrum) le nom de Tsowiyang-f'ei, la favorite Yang, enivrée. (Fen-loui-tseu-kin, liv. LIII, fol. 34.)
— Le nom de créfe de coq a été donné également à la fleur de l'arbre appelé en sanscrit Paldça (Butea frondosa). [Fen-loui-tseukin, liv. LIV,fol. 68.)
l'ombre légère couvrait les jalousies de bambou. Elles ne le cédaiïent point à douze! jolies femmes rangées ensemble’. Pé-kong était charmé de ces fleurs et les aimait avec passion. Chaque jour, en buvant, il prenait plaisir à les regarder.
Ce jour-là, comme il était justement occupé à composer des vers en contemplant les fleurs, soudain on lui annonça la visite de Ou, l’académicien, et de Sou, le moniteur impérial$. Or cet Ou, l’académicien, était son beau-frère; son nom d'enfance était Koueï et son nom honorifique Chouï-’an. J1 était du même pays que Pé-kong. C'était un homme plein de zèle pour la jus-
4. Littéralement : en quoi étaient-elles inférieures à douze aiguilles de tête, d’or ? L'expression kin-fch'aï (aiguille de tête d’or) se prend ici aa figuré pour une belle femme dont la chevelure est ornée d’une aiguille d’or. 1] n’est pas rare de voir les écrivains chinois comparer une belle fleur à une belle femme. Le poëte Li-kang dit en parlant du lotus rouge : L'eau azurée est comme un miroir où se reflète l’image de son vêtement rouge. On dirait la charmante Si-chi {la femme la plus renommée pour sa beauté) qui s'approche d’un ruisseau limpide pour laver du crêpe. (Fen-louï-{seu-kin, liv. LIV, fol. 24.) Qui n'aimerait la fleur du Mou-tan (Pæonia Mou-tan)? dit le poëte Sin-i. Elle efface par son éclat tout ce qu’il y a de beau au monde; en la voyant, on dirait une jeune déesse qui sort de la riviève Lo. (Fenloui-tseu-kin, liv. LIIL, fol. 66.)
2. Il y a en chinois P'ing (paravent), mais ici ce mot me paraît synonyme de p’ing (ensemble), pour lequel il se prend quelquefois (suivant le dictionnaire King-tsi-tsouan-kou, liv. XXIV b, fol. 9), à cause de l'identité du groupe phonétique.
3. Le fonctionnaire de ce nom avait pour devoir de fournir à l'empereur des renseignements et des avis. Il avait même lo droit de lui adresser des représentations et des reproches. La charge qu'il remplissait était pleine de difficultés et de périls.
tice. Sou, le moniteur impérial, s'appelait Youen de son nom d'enfance; son nom honorifique était Fang-hoeiï. Quoiqu'il eût obtenu le grade de docteur comme étant du Ho-nan, il était originaire de Kin-ling'; de plus, il avait été nommé docteur en même temps que Pékong, et, en outre, le goût des vers et du vin avait établi entre eux des rapports continuels. Par suite de ces circonstances, ils s'étaient liés tous trois de la plus étroite amitié. Chaque jour, lorsque les affaires du gouvernement leur laissaient du loisir, c'était à qui chercherait l’autre. A peine Pé-kong eut-il appris que ces deux messieurs venaient lui rendre visite, qu’il sortit à la hâle pour aller les recevoir. Comme ils ayaient tous trois l'habitude de se voir et étaient intimement unis de cœur el d'esprit, ils ne firent point de cérémonies. Dès que Pé-kong les eut aperçus: « Messieurs, leur dit-il en riant, ces deux derniers jours mes reines-marguerites se sont épanouies dans toute leur beauté; pourquoi n'êles-vous pas venus une seule fois pour les voir?
— Avant-hier, répondit Ou, l’académicien, le seigneur Li ayant été nommé directeur des études au collége de Nan-king, je lui ai offert le repas du départ, et je n'ai pas eu un moment de loisir. Hier, je voulais aller voir vos fleurs, mais soudain, au moment où je quittais le seuil de la porte, je me trouvai face à face avec le vieux Yang, cet être repoussant?, qui te-
4. Ce nom désigne aujourd’hui la ville de Nan-king. 2. En chinois: Ye-wou (un être dégoûtant).
Daïit une pièce d'anniversaire, et voulut absolument me la faire corriger de suite, afin d'aller célébrer la naissance de la noble épouse de Chi, le général en chef de la province. De cette façon j'ai encore perdu un jour. Ce matin, voyant que le temps était beau, de peur de laisser passer l'époque des fleurs, j'ai donné rendez-vous à M. Sou, et nous sommes venus sans in- Vitation. |
— Pour moi, dit Sou, le moniteur impérial, ces jours derniers j'aurais bien voulu venir, mais comme j'avais dans mon bureau une masse d'affaires, je me suis vu obligé de manquer ce beau jour. »
Tout en parlant, ils se hâtèrent de passer dans le salon. Après les salutations mutuelles, ils changèrent d'habits'. Pé-kong leur offrit d’âäbord le thé, puis il les invita à entrer dans la bibliothèque pour voir les reines-marguerites, qui, les unes d’un jaune foncé, les autres d’un violet pâle, étaient régulièrement disposées dans les deux coins (de la bibliothèque); on aurait dit deux rangées de jolies femmes. Ou, l'académicien, et Sou, le moniteur impérial, ne pouvaient se lasser de louer et d'exalter ces belles fleurs. Après qu'ils les eurent admirées tous trois pendant quelques instants, Pé-kong ordonna aux domestiques de servir du via afin de boire tous ensemble.
Ils avaient déjà bu quelques tasses, lorsque Ou, l’académicien, prit la parole : « Ces fleurs, dit-il, sont