‹ Yu kiao li = Les deux cousines (volume 2)Chapitre 144 sur 264 · C'est-à-dire : À ne pas boire davantage · texte numérisé non relu

C'est-à-dire : À ne pas boire davantage

2. Mot à mot : C’est pourquoi, par ceci (cette lettre), je remplace cela (l’action de vous accompagner).

la lettre de Ou, l’académicien, et l’ayant décachetée, il y lut ce qui suit :

« Ou-koueï, le petit frère cadet ! bien affectionné, en s’inclinant jusqu’à terre, présente cette lettre à son respectable beau-frère *.

« Après avoir pris congé de vous, j'avais tourné bride vers le nord; mais soudain, au moment où je sortais de la ville, en portant des santés (dans le repas d'adieu), et en y faisant raison, je me suis extrèmement faligué. J'ai éprouvé -un frisson de fièvre et j'ai failli être gravement malade. Plusieurs fois vous avez daigné envoyer un messager pour demander de mes nouvelles, et vous m'avez montré l'affection intime qu'inspirent les liens du sang. Par bonheur, je me trouve un peu mieux, et j'ai l'intention de me rendre de suite à la capitale. Maintenant, j'ai un-mot à vous dire. Précédemment, pour marier ma nièce, j'avais recherché un jeune homme, du nom de Sou, qui ferait vraiment un époux aussi charmant que distingué. Comme il y avait longtemps que j'avais jeté mes vues sur lui, je lui avais fait parler plusieurs fois par des entremetteuses, mais il s'était entêté et n'avait rien voulu entendre ; j’en avais été extrêmement mécontent.

1. Ou, l’académicien, étant le beau-frère de Pé-kong, il peut paraître étrange qu'il s'appelle petit frère cadet. Ici, ce n’est qu'an terme d’humilité excessive pour dire, je ou moi ; on l’emploie entre égaux et même en parlant à des personnes plus jeunes que soi.

2. Lättéralement: Devant le siége éminent du très-respectable mari de sa sœur aînée.

C'est précisément le jeune homme dont je vous avais parlé en particulier. Mais soudain il s’est repenti de sa condaite, el il est venu me supplier avec instance. J'en ai été charmé au delà de toute expression. En conséquence, je prends de nouvean le manche ! de la cognée et j'ose vous le présenter pour occuper le lit oriental ?. Je vous prie, mon beau-frère, d'examiner ce choix avec la plus grande attention. Si vous reconnaissez que mes paroles ne vous ont point trompé, et que vous l'acceptiez pour gendre 3, alèrs l’heureuse union de la tour du phénix * et l'époux désigné par les astrologues, feront la consolation de vos vieux jours et le bonheur de votre fille. Étant pressé de partir, je ne puis entrer dans de plus longs détails. Je vous prie d'excuser la brièveté de ma lettre 5. »

Sou-yeou-té ayant lu la lettre, la lut une seconde

4. Prendre le manche de la cognée, c’est faire, pour quelqu'un, les pramières ouvertures de mariage. (Voyez t. 1, p. 72, n. 1.)

2. C'est-à-dire : Pour qu’il devienne votre cendre, (Voyez t. I, p. 293, n. 1 et 4.)

3. Littéralement : Si vous le conduisez et le faites entrer sous les rideaux.

4. Comme s'il disait : L’heureux mariage de votre fille, comparable à celui qui eut lieu dans la tour du phénix (/ong-thaï). Cette tour avait été bâtie par le prince Mo-kong, du royaume de Thsin. Dans le district de Thong-kou (province du Chen-si), il y avait une montagne appelée la Tour des deux phénix {(fong-loang-thai).

Gomme les Chiuois comparent l’époux au phénix mâle (/ong), et l'épouse au phénix femelle (Aoand), peut-être qu'ici Fong-thai est labréviation de Fong-hoang-thai.

5. Littéralement : Excusez-moi si je n’épuise pas (si je ne dis pas tout).

foi:, et remarJjua qu’elle portait seulement les mots : Sou-seng (le jeune Sou), sans mentionner le nom (complet) de Sou-yeou-pé. [l en fut ravi au fond da cœur. « Ma première idée, dit-il, était d'aller me présenter sous le nom de Sou-yeou-pé; mais comme, dans cette lettre, on ne l’a pas désigné clairement, pourquoi n'irais-je pas faire directement ma demande en mon propre nom ? Quand quelqu'un me reconnaîtrait, cela ne ferait absolument rien. D'ailleurs Ou, l’académicten, élant parti pour la capitale, qui est-ce qui pourrait nous confronter? Si je suis assez heureux pour que cette affaire réussisse, quand même il viendrait à connaître la vérité, je ne crains pas qu'il revienne sur sa décision. »

Son plan étant bien arrêté, il prit la lettre et la cacheta comme auparavant. Puis, il prépara quelques riches présents et choisit un jour heureux. I} s’habilla alors avec toute l'élégance possible, et s'étant fait accompagner par un grand nombre de domestiques, îl se dirigea tout joyeux vers le village de Kin-chi. Souyeou-té voulut alors se donner les airs d’un hôte distingué. Avant d'arriver à la maison du seigneur Pé, il descendit de cheval, et ayant demandé à un habitant la permission de s'asseoir un moment, il ordonna à un de ses domestiques de porter d’avance la lettre de Ou, l'académicien, avec sa carte de visite, et de les remettre au vieux Tong, concierge du seigneur Pé. Tong voyant que c'était une lettre de M. Ou, beau-frère de son maître, la porta sans tarder dans l’intérieur. En ce

moment, le seigneur Pé était justement à causer avec Tchang-koueï-jou dans le pavillon appelé Mong-thsaobien. Le lecteur dira sans doute : Depuis que la conduite indigne de Tchang-keuei-jou avait été dévoilée par Sou-yeou-pé à Yen-sou, naturellement mademoiselle Pé ne pouvait plus le souffrir. Comment se trouvait-il encore dans la maison de son père? En voici la raison : À l’époque où Pé-kong logeait le gouverneur Yang dans le jardin de derrière, toule la société voulut faire des vers sur les objets qui frappaient ses yeux. Tout à coup, une heureuse occasion répondit à ce désir. Précédemment, lorsque Sou-yeou-pé fréquentait Tchang-koueiï-jou, il aimait à se promener dans se jardin. Quand il se sentait en verve, il avait coutume de composer des vers sur les objets qui l'avaient charmé. Ce jour-là, Tchang-koueï-jou, qui avait profité. d’un moment d'inaltention pour les dérober, s’en était servi dans son intérêt. Comment Pé-kong aurait-il pu découvær ce mystère? Chaque fois qu’il voyait! une de ces pièces de vers, il ne manquait pas d'en faire l'éloge et de l'envoyer à sa fille pour qu'elle en goutât la beauté. Mademoisélle Pé, voyant que, depuis le départ de Sou-yeou-pé, l’imaginalion poétique de Tchangkoueï-jou brillait encore davantage, avait conçu des soupçons et n'’osait pas s’en ouvrir légérement à son père. C’est pourquoi Tchang-koueï-jou avait pu

4. C’est-à-diro : Chaque fois que Tchang-kouei-jou lui présentait une de ses pièces comme étant de sa composition.

a ON EMPLOIE UN STRATAGÈME

conserver encore son titre de professeur particulier!et

se croire au comble de ses vœux.

Ce jour-là, Pé-kong était justement à causer avec Tchang-kouei-jou, lorsque soudain le portier vint lui

apporter la lettre du seigneur Ou, son beau-frère. Pékong l’ouvrit, et dès le premier coup d'œil il en comprit le sujet. Il éprouva au fond du cœur autant de surprise que de joie,et ne jugeant pas à propos d'en parler à Tchang-kouei-jou, il mit aussitôt la lettre dans sa manche. Il prit ensuite la carte de visite et y lut ces mots: « Votre disciple affectionné, Sou-yeou-té, qui est un étudiant arriéré dans ses études, vous salue jusqu'à terre. » Pé-kong se leva aussitôt, et s'adressant à Tobhang-koueï-jou : «Ou, mon parent. lui dit-il, m'a recommandé dans cette lettre un jeune disciple ; je suis obligé d'aller le voir un instant.

— C'est bien juste, dit Tchang-koueï-jou ; » et, le quittant aussitôt, il s'en alla dans le jardin de derrière. Pé-kong sortit, et étant arrivé dans Lesalon antéricur, il ordonna à un domestique d'inviter M. Sou à se présenter. Celui-ci se voyant appeler, mit à l'instant un habit et un bonnet de cérémonie, et s’avança à pied. Pékong, qui se tenait dans le salon, dirigea ses regards en bas pour observer la tournure de Sou-yeou-té. Voici ce qu'il remarqua. Son habit et son bonnet étaient neufs et élégants; sa démarche était pleine de hauteur et de fierté ; il avait de gros os et une peau épaisse ; toute sa

1. Mot à mot: S’appuyait hautement sur Ja natte occidentale. (Voyez t. I. p. 278, 286.)

personne manquait de grâce et de distinction. Il ressemblait à un richard et non à un homme de talent. Son visage était blafard et son nez rouge ; ses joues semblaient exhaler l'odeur du vin et de la bonne chère. On l'aurait pris pour un homme opuleat et non pour un poëte. Tout couvert d'or! et chargé de jade (il semblait dire) : regardez mon brillant costume. Quoiqu'il fût précédé et suivi de nombreux serviteur, il n'avait de remarquable que l'enveloppe.

Sou-yeou-té élant entré dans le salon, présenta de suite la liste de ses présents, puis il demanda à Pékong la permission de le saluer ; mais Pé-kong s'y refusa à plusieurs reprises. Comme il portait lui-même un vêtement ordinaire, il voulut absolument que Sou-veou-té Ôt4f son costume de cérémonie avant de faire ses révérences. Les salutations terminées. ils s’offrirent mutuellement la place d'honneur et s’assirent. Alors Pé-kong prit le premier la parole. « Excellent ami, lui dit-il, Ou, mon parent, m'ayant vanté depuis longtemps votre talent supérieur, je ne cessais de penser à vous avec affection. Dès que j'ai vu aujourd'hui votre noble figure ?, mon vieux cœur a éprouvé la plus douce consolation.

Sou-yeou-lé s’empressa de lui faire un salut. « Votre disciple, dit-il, est un jeune homme arriéré dans ses

14. Littéralement : Enchâssé dans l'or et enveloppé dans le jade.

2. Littéralement : La place de la plante du bonheur (fchi-yu, 8851-2100). On peut comparer Wells Williams, p. 38, et Gonçalves, p.724. (Voyez t. I, p. 50, n. 2.)

études et d'une instruction médiocre; sa figure est commune et son talent fort mince. C’est par un excès de faveur que le Seigneur Ou m'a fait un accueil bienveillant et m'a mis en évidence; c’est par erreur qu’il m'a recommagdé à Votre Excellence‘, qui est apssi élevée que le mont Thaï-chan et le Boisseau du nord (la grande Ourse). Soit que je lève les yeux vers vous, soit que je m'incline humblement en pensant ä vos bontés, j'éprouve un trouble et une crainte inexprimables.

— Je ne suis qu’un vieillard faible et débile, lui dit Pé-kong. En voyant votre jeunesse (et votre figure aussi belle) que les perles et le jade, je puis dire que vous êtes prédestiné au mariage. Où est votre noble demeure? lui demandaæt-il ensuite ; votre père et votre mère ? sont sans doute en bonne santé ?

— Malheureusement, répondit Sou-yeou-té, mon père a quitté la vie; je n'ai plus que ma mère qui est veuve. Ma pauvre maison est à peine à dix-sept ou dix-huit li d'ici, dans le village de Ma-tch'un.

— Ainsi donc, dit Pé-kong, vous ne demeure qu'à deux pas. Faute d'avoir su distinguer votre

4. Il est impossible de faire passer en français les expressions recherchées et hyperboliques dont se sert Sou-yeou-té. En voici k mot à mot : Par erreur — présenter — vieillard — bienfaits — tour — Thaï-chan — Pé-teou — de — au bas.

- 2. Mot à mot : Sans doute que le frêne et l’hémérocalle sont tous deux florissants.

3. Littéralement : (A) huit pouces ou un pied (de distance). C'est per une exagération semblable que nous disons : 11 demeure à deus pas d'ici.

mérite !, j’ai complétement manqué d'intelligence ?. »

Quand il eut fini de parler, les domestiques apportérent le thé; puis, après le thé. Sou- -yeou-té se leva pour prendre congé.

« Je vous suis très-obligé, lui dit Pé-kong, d’être venu de loin pour me voir ; je devrais vous offrir une collation ; mais c’est seulement aujourd'hui que j'ai eu l'honneur de faire votre connaissance, et je craindrais de vous manquer de respect en vous traitant sans façon. Permettez-moi de choisir un autre jour pour vous inviter.

— En me faisant l’honneur de m’admettre dans votre maison, dit Sou-yeou-té, vous avez dépassé mes espé-

1. I y a en chinois wou-se (chose-couleur), expression difficile qui se prend verbalement dans le sens de « s’informer, s’instruire de. » En mandchou : Foudchouroulame datchilambi. Dict. Thsinghan-wen-haï, liv. XXXIX, fol. 35).

2. Littéralement : J'ai profondément manqué d'examiner avec la clarté de la glace, c’est-à-dire avec un esprit clair comme la glace, (Voyez Gonçalvez au mot kier, miroir, examiner, p. 988).

8. Littéralement : Pour la première fois, je connais Khïng (abréviation de Han-khing-tcheou). Sous le règne de Hiouen-tsong de la dynastie des Thang, Han-hoei, surnommé Tch’ao-tsong, était gouverneur de Khing-tcheou. Tous les magistrats aspiraient à le voir. Sa réputation était si grande que l’honneur d’être connu de lui était plus estimé que la dignité de Heuu (marquis), et qu’une parole d’approbation qu'il donnait à quelqu'un, le faisait passer pour un homme de mérite, digne d’obtenir un emploi. De là est venu la locution tchi-khing (connaître Khing), pour dire être en relation avec un bomme illustre, dont la connaisssance est infiniment honorable, et dont la recommandation peut conduire aux plus hauts emplois. (Roman des Deux jeunes filles leltrées, t. 1, p. 326, n. 1.)

4. Littéralement : J’ai obtenu la faveur de franchir la porte des

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