‹ Yu kiao li = Les deux cousines (volume 2)Chapitre 149 sur 264 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

RÉDUITS A L'EXTRÉMITÉ, ILS LAISSENT VOIR LEUR IGNORANCE AU MILIEU DE L'ARÈNE

Le lendemain, Pé-kong ordonna à ses domestiques d’apprèter un repas, etattendit ses hôtes. Sur le midi, il alla inviter Tchang-koueï-jou à venir causer avec lui dans le pavillon appelé Mong-thsao-hien. « Avant-hier, lui dit alors Tchang-koueïi-jou, le sexgneur Ou, votre honorable parent, vous a recommandé ce M. Sou. J'ignore si c'élait une ancienne ou une nouvelle connaissance du seigneur Ou. |

— Ce n’était point une ancienne connaissance, répondit Pé-kong. Comme il était allé dans le couvent de Ling-kou ! pour admirer les pruniers en fleurs, il avait vu des vers pleins d'élégance et de fraîcheur que ce jeuñe homme avait écrits sur un mur; voilà pourquoi il l'avait remarqué avec intérêt. Ayant appris ensuite

1. C’est le nom d’une montagne. (Voyez t. I, p. 137, n. 3.) TH. 8

ss RÉDUITS A L'EXTRÉNITÉ,

que l'honorable ! Li, l’examinateur en chef, lui avait décerné le premier rang sur la liste des bacheliers, il avait eu le désir de lui proposer ma fille en mariage?. Contre son attente, ce jeune homme n’en fit qu’à sa tête et ne voulut point l'écouter. Mon parent, irrité de ce refus, en informa l'honorable Li et lui fit retirer son grade de bachelier. Quand je fus revenu de la capitale, mon parent me conta cette affaire. Je n'y fis pas grande attention, et depuis celte époque je l'avais tout à fait oubliée. J’ignore ce qui s’est passé ces jours derniers. Avant-hier, Ou, mon parent, m'a adressé une lettre, où il m'annonce le consentement du jeune homme, et me le recommande de nouveau. Je l'ai vu hier ; mais, dans le premier moment, je n’ai pu juger des qualités qui le distinguent, de sorte qu’au fond du cœur je conserve des doutes sérieux. Mais, vu la lettre que m'a écrite mon parent, je ne saurais le traiter avec dédain ; c'est pourquoi, aujourd’hui, je l’ai invité à diner *. Au bout de quelques instants, lorsqu'on sera à table, je profiterai de votre talent supérieur, et si vous composez une pièce de poésie où une chanso®. je l’engagerai à faire des vers sur les mêmes rimes.

4. Fn chinois : Nien-thai (pensée-tour), terme de respect qui répond tantôt à Aïong, frère aîné (en mandchou akôn), tantôt à laoye, sa seigneurie, son excellence.

2. Littéralement : D'être entremetteur de mariage pour ma jeune fille.

3. Il y a en chinois : Je l'ai invité à venir causer un peu (£-siv); mais souvent cette locution renferme une invitation à diner. C'est ce qu’on va voir par ce qui suit.

S'il n’a pas un véritable talent, je trouverai là un excellent prétexte pour répondre (par un refus) à mon parent. ”

— Si cela est, dit Tchang-koueïi-jou, avec votre vue perçante, vous pourrez le juger vous-même dès le premier coup d'œil; à quoi bon le mettre encore à l'épreuve ? Seulement, j'ignore si, dans sa lettre, votre honorable parent a écrit le surnom de ce M. Sou.

— Dans sa lettre, répondit Pé-kong, il l’a seulement appelé M. Sou, et n’a point écrit son surnom. Hier, en jetant les yeux sur sa carte, j'ai vu qu’il se nommail Sou-yeou-té. »

Tchang-koueï-jou laissa échapper un sourire et ne dit mot.

« Monsieur, lui dit Pé-kong, pourquoi riez-vous ? Auriez-vous appris quelque chose sur lui?

— Que j'aie appris ou non quelque chose, répondit Tchang-koueï-jou en riant de nouveau, Votre Seigseurie n’a pas besoin de m'interroger; je n'oserais rien dire. Vous avez de hautes lumières, et il vous suffira de l'examiner avec attention pour savoir à quoi vous en {enir.

— Comme j'ai l'honneur ! d'être connu de vous, dit

Pé-kong, pourquoi ne pas me parler à cœur ouvert? Si

1. Littéralement : Comme vous avez le déshonneur de me connaître.

On peut voir (t. IE, p. 49, n. 1, et p. 85, n. 4) que les Chinois emploient souvent le mot jo, se déshonorer, en sens inverse. Cette manière de parler montre le respect excessif ou l'humilité exsgérée qu'exige l'étiquette chinoise.

vous gardiez le silence, lorsque vous avez envie de parler, ce serait me regarder comme un étranger.

— Je n'oserais!, dit Tchang-koueï-jou, d'un air sérieux. Bien que j'aie appris quelque chose, il n’est pas sûr que ce soit vrai. Si je veux mc taire, c’est que je crains de compromettre votre grande affaire; si je voulais parler, je craindrais encore que mes paroles n'eus sent l'air d’une calomnie. Voilà pourquoi j'hésite et n'ose (ouvrir la bouche). |

— Le vrai ou le faux, dit Pé-kong, sont du ressort de l’opinion publique. Il ne peut y avoir là de calomnie. Veuillez, de grâce, m'apprendre ce que vous savez.

— Monsieur, dit Tchang-kouei-jou, Votre Seigneurie ayant daigné m'interroger à plusieurs reprises, je æ puis me dispenser de vous satisfaire. D’après ce que j'ai entendu dire, le jeune Sou, qu'avait choisi votre honorable parent, était un autre Sou ; ce n'élait pas ce jeune homme.

— Après avoir cherché dans ma mémoire, dit Pékong, Je surnom que m'avait dit autrefois mon parent, il me semble que c'était justement Yeou-té?,.

— Comment pouvez-vous dire que c’est un autre Sou?

— Quoique les sons aient entre eux une certaine ressemblance, dit Tchang-koueï-jou, l'orthographe (des deux noms) est fort différente. Le jeune homme que

1. Mot à mot : Est-ce que j’oserais (vous regarder comme un étranger) ?

2. Littéralement : Justement c'étaient les deux caractères yeou-té, Ces deux mots signifient : celui qui a de la vertu, vertueux.

votre honorable parent avait choisi, était Sou-yeou-pé!, et non Sou-yeou-té.

— À ce que je vois, dit Pé-kong, rempli d'étonnement, c'étaient deux hommes (différents). Mais, mon parent étant parti pour la capitale, comm:ut les distinguer?

— Cela n'est pas difficile, répondit Tchang-koueijou. Votre Seigneurie n’a qu'à charger quelqu'un d'aller demander si le jeune homme à qui l’examinateur en chef a décerné dernièrement la première place sur la liste des bacheliers, est bien Sou-yeou-pé ou Sou-yeou-té, et alors vous saurez clairement ce qu'il en est. > |

— Cette observation est très-juste, dit Pé-kong. » De cuite, il chargea un domestique d'aller prendre des informations. À peine avait-il fini de parler, qu’on lui apnonça £oudain l’arrivée de M. Sou. Par l'ordre de Pé-kong, on le pria d’entrer. Ce fut Tchang-koueï-jou qui le reçut le premier, puis Pé-kong vint le saluer. Les révérences terminées. les hôtes et le maître s'assirent à leurs places respectives. À gauche, était Souycou-t6, et à droite, Tchang-koueiï-jou. Pé-kong s'était mis au-dessous d’eux, près de la droite, pour leur tenir compagnie. Après que chacun eut parlé d’affaires et d’autres *, Pé-kong prit le premier la parole. « Ce vieillard que vous voyez, leur dit-il, a une affection natu-

1. Les deux mots yeou-peé sigaifient ami de Pé, c'est-à-dire celui qui aime le poñte Li-thaï-pé.

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