‹ Yu kiao li = Les deux cousines (volume 2)Chapitre 157 sur 264 · Littéralement : De vomir · texte numérisé non relu

Littéralement : De vomir

2. Littéralement : Il alla dans le jardin de derrière (sous prétexte de)se soulager; en anglais : to ease nature.

peine, achever ma composition, pour avoir fait raison à toutes les santés, jy ai laissé beaucoup de négligences et j’ai encore besoin de la polir; je n'oserais maintenant vous la présenter.

— Messieurs. dit Pé-kong, comme vous avez fini votre brouillon, vous n’aurez pas perdu cette soirée ; mais le vieillard qui vous parle craindrait de ne pouvoir composer tout à coup des vers sur vos rimes; demain, je recevrai vos instructions !. Pour le moment, qu'on serve du vin chaud et buvons à longs traits pour achever de nous réjouir. »

Tchang-koueï-jou et Sou-yeou-té voyant qu’il parlait d'achever ses vers le lendemain, reprirent tout à coup courage. « Avec des efforts, dit Sou-yeou-té, votre disciple pourrait encore faire des vers; mais s’il voulait boire encore, ce serait vraiment au-dessus de ses forces.

— Pour boire largement et composer des vers dificiles, dit Tchang-koueï-jou, je n’ai pas coutume de faire des façons ; c'est ce que le seigneur Pé sait parfaitement. Mais aujourd’hui, une violente colique? a éteint subitement toute ma verve; je ne pourrais remplir, même à demi, le rôle de l’hôte et tenir compagnie à

” M. Sou. Que faire ? que faire ?

— Je ne vous ai versé que du vin médiocre, dit Pé-

4. C'est-à-Gire: Demain, quand j'aurai achevé ma composition, je vous prierai de m'en dire votre avis qui me servira de leçon.

2. Mot à mot : Mon méprisable ventre m’a fait souffrir ; ma verre s'est subitement éteinte.

kong, el naturellement je ne devrais pas vous presser de boire; mais comme il est encore de bonne heure, il faut que je vous montre un peu les sentiments qui doivent animer un hôte. »

S’il n’eùt été question que de boire du vin, les deux convives étaient encore capables d'en vider deux bouteilles; mais comme ils s'étaient longtemps excusés sur l'ivresse, ils ne pouvaient décemment boire à l'excès. Après avoir bu encore quelques tasses, ils virent que la nuit approchait. Sou-yeou-ié prit congé de son hôte et se disposa à parlir. Pé-kong, après avoir fait semblant de les retenir, se leva aussitôt pour les reconduire. Il reconduisit d’abord Sou-yeou-té jusqu’en dehors de la porte ; ensuite il quitta Tchang-koueiï-jou, qui s’en retourna dans la bibliothèque, et lui-même sé retira dans le salon de derrière. On peut dire à ce sujel :

Une vérité reconnue est comme un vin généreux. Une fraude découverte fait l'effet d’une eau insipide. Les hommes de talent méritent toute notre affection; Les hommes sans {alent sont dignes du dernier mépris.

Pé-kong étant rentré dans le salon de derrière, sa fille alla le recevoir. « Chère enfant, lui dit:il, depuis que j'ai observé aujourd’hui les manières de Tchang et de Sou, ces deux individus m'inspirent des doutes sérieux ; j'ai failli être leur dupe. »

Hong-yu éprouva une émotion secrète. « Pour M. Tchang, dit-elle, on est certainement en droit de le

56 RÉDUITS A L'EXTRÉNITÉ,

suspecter; mais que trouvez-vous de suspect dans

M. Sou? Mon père, ajouta-t-elle, comment vous en êtes-vous aperçu ?

— [l y a un fait que je n'ai pas oublié, dit Pé-kong. Ton oncle raconta un jour devant moi que c'était le

jeune Sou qui avait obtenu le premier rang sur la liste

des bacheliers; mais aujourd'hui, M. Tchang m'a appris que celui qui avait obtenu le premier rang était

Sou-yeou-pé; ce n’est donc pas celui-là.

— Mon père, reprit Hong-yu, vous m'aviez dit hier |

que ce jeune homme était précisément Sou-yeou-pé.

— 11 s'appelle Sou-yeou-té, dit Pé-kong ; quoiqu'il 5

aitune cerlaine ressemblance dans les sons, il est évident que ce n’est pas lui. Voilà déjà un premier sujet

de doute. Quand j'eus fait voir à Sou-yeou-té les vers

de M. Tchang sur les saules printaniers et la chanson sur le poirier à fleurs rouges, il me dit qu’un de ses amis intimes en était l’auteur, et que ce n'étaient point des vers de M. Tchang; c'est donc un second sujet de doute. Lorsque, plus tard, je leur ai proposé un sujet de poésie, ils se sont excusés sur l'ivresse, ont feint d'être malades et ont fait la plus ignoble figure; de sorte que, dans une demi-journée, ils n’ont pu écrire un seul mot. D’après ce que je vois, ces deux individus ont été assez fourbes Dons voler les vers d'autrui et se les attribuer. »

Enapprenant que ce n'était pas Sou-yeou-pé, la jeune fille resta un moment stupéfaite. « Si cela est, ditelle, il est fort heureux, mon père, que vous ayez

découvert la vérité; autrement, nous serions lombés dans leurs piéges. Que serions-nous devenus ?

— Déjà, dit Pé-kong, j'ai envoyé quelqu'un pour prendre des informations au collège ; demain, nous saurons à quoi nous en tenir. »

Le père et la fille causèrent encore quelque temps, puis ils se séparèrent pour aller se coucher. Le lendemain, Pé-kong se leva, et, après avoir achevé sa loilette, il se rendit à son tribunal. S'élant assis sur son siége , il fit venir Tong-yong et l’interrogea. « Dans le denxième mois de celte année, lui dit-il, il y a eu un jeune homme qui est venu m'offrir des vers sur les saules printaniers. Comment ne me les as-tu pas fait voir ?

— Quand je gardais votre porte, répondit Tongyong, S'il arrivait des lettres, des vers ou des compositions en prose, je vous les apporlais immédiatement ; comment aurais-je osé en oublier?

— C'est, dit Pé-kong, un jeune homme qui est venu en compagnie de M. Tchang. »

Or, dans celte affaire, Tong -yong s'était anciennement rendu coupable d’une indigne tromperie. Aujourd’hui, se voyant brusquement interrogé à ce sujet, il fut saisi de frayeur, et laissa voir dans ses paroles et sur son visage le trouble qui l'agitait. « Quand ce M. Tchang est venu, répondit-il, il y avait un autre monsieur qui l’'accompagnait. À cetle époque-là, j'ai eu soin d’apporter dans l’intérieur leurs deux pièces de vers, et de les mettre sous les veux de Votre Seigneurie.

— Quel était le nom de famille de cet aatre monsieur? demanda Pé-kong.

— Comme c’est une affaire ancienne, répondit Tongyong, je ne puis me la rappeler tout de suite.

— Eh bien! dit Pé-kong, va me chercher le registre des visites du deuxième mois, pour que je l’examine. »

Tong-yong, voyant qu'on lui ordonnait d'apporter le registre des visites, partit aussitôt tout trémblant. Pékong, frappé de son air effaré, le fil revenir sur-lechamp et lui défendit d'y aller ; puis il ordonma à ua autre domestique de se rendre à la loge du concierge et d'apporter le registre demandé. Ce dernier étant allé de suite dans la loge du concierge, apporta une brassée de registres, et vint les mettre sous les yeux de son maitre. Pé-kong se contenta de choisir le registre du deuxième mois et se mit à l'examiner. Tong-yong s’'étant hâté de retirer les autres registres, il l’ouvrit et le parcourut avec attention. Il reconnut alors que le jeune homme qui était venu en même temps que Tchangkoueï-jou s'appelait justement Sou-yeou-pé. « Le fait est, dit-il après avoir réfléchi quelque temps, qu’il y avait un jeune homme du nom de Sou. Je me souviens d’une manière confuse que ses vers étaient fort ridi- . cules. Comment serait-ce encore un célèbre lettré? Il m'est grandement suspect. »

En conséquence, Pé-kong interrogea de nouveau Tong-yong. « Ordinairement, dit-il, lorsqu'on inscrit quelqu'un sur le registre de la porte, on ne manque

jamais d'ajouter : originaire de tel pays. Au bas du nom de ce Sou-yeou-pé, pourquoi n’as-tu pas écrit (le nom de son pays)?

— J'ai pensé, dit Tong-yong. que c'était un visiteur de passage. Votre Seigneurie ne l'avait pas encore reçu, et ne lui avait pas rendu de visite; c'est pourquoi j'ai omis cette mention.

— Quand c'aurait été un visiteur de passage, dit Pékong, il fallait de même noter clairement son pays.

— C'est peut-être écrit sur sa carte de visite, répartit Tong-yong.

— Eh bien! dit Pé-kong, va me chercher sa carte pour que je l’examine.

— Comme cette carle n’avait pas une grande importance, répondit Tong-yong, depuis si longtemps, je crains bien de l'avoir égarée; permettez-moi de la chercher à loisir. »

Pé-kong voyant que les autres registres que Tong- ‘yong tenait sous son bras renfermaient une multitude de cartes de visite, qu'on y avait serrées pêle-mêle, lui ordonna de les prendre et de les lui montrer.

« Dans ces registres, dit Tong-yong, il n'y a que de nouvelles cartes de visite; les anciennes n’y sont pas. »

Pé-kong remarquant qu'il était tout tremblant, et ne se souciait pas de les apporter, eut encore un plus grand désir de les voir.

Tong-yong, ne pouvant résister davantage, se vit obligé de les lui présenter. Or, comme Tong-\ong était

un ivrogne inattentif ! et sans précaution, il avait serré les deux anciennes pièces de vers entre les feuillets d'un vieux registre de la porte, el, une fois l'affaire passée, il les avait tout de suite oubliées. Aujourd’hui, il les avait subitement cherchées sans pouvoir mettre la main dessus; c’est pourquoi il était tout effaré. Pé-kong, voyant qu’il avaitune mine singulière, devint

plus attentif, et se mit à feuilleter, dans tous les sens,

les registres de la porte. Il fallait bien-qu'à la fin l’af-

faire se découvrit. Justement. à foree de feuilleter, il

fit sortir les deux pièces de vers, dont les enveloppes

étaient restées intactes. Sur la première enveloppe, on

lisait : Présenté par Tchang-ow-tch'é?. La seconde por-

tait : Présenté par Sou-yeou-pé. Pé-kong, les ayant ouvertes, reconnut au premier coup d'œil que la pièce de Sou-yeou-pé était. précisément celle que Tchangkoueï- jou était venu offrir (sous son nom), et que celle de Tchang-koueï-jou était justement celle que, ces jours derniers, il avait trouvée si ridicule. Pé-kong entra lout à coup en colère, et regardant Tong-vong : « Qu'est-ce que cela signifie ? » Jui dit-il.

4. En chinois: Thsieou-theou ; mot à mot : une tête de vin, une tête à vin.

2. Ou-tch’é, était un nom honorifique que s'était donné Tchangkoueï-jou. Les mots Ou-tch'é, cinq chars, sont une allusion à Hoeï<hi, lettré d’une grande érudition, qui, suivant le philosophe Tchoangtseu, voyageait avec sa bibliothèque, qui formait la charge de cinq

+ chars.

En adoptant ce surnom, Tchang-kouei-jou avait voulu se comparer au savant Hoel-chi. °

En voyant que son maître avait découvert les deux pièces de vers, Tong-yong fut frappé de terreur et resta interdit. Il se jeta à genoux et se mit à frapper la terre de son front. « Ainsi, dit Pé-kong avec colère et l'injure à la bouche, c’est donc toi, vieux coquin, qui as été assez fourbe pour faire cetle substitution, et qui as failli compromettre ma grande affaire ?

— Comment aurais-je osé faire cette subititution, dit Tong-yong? c’est M. Tchang qui en est l’auteur, et je ne l'ai faite que par son ordre. Je n’aurais pas dù lui obéir ; je mérite la mort. »

Pé-kong, emporté par la colère, ordonna à ses domestiques de se saisir de Tong-yong et de lui asséner vingt coups de bambou; ensuite :l le renvoya et mit à sa place un autre concierge. On peut dire à celte OCCasion :

Par suite de ce que nous avons fait par le passé, Toutes sortes de malheurs nous arrivent à la fois.

Quand Pé-kong eut fini de châtier Tong-yong, il vit revenir le domestique qu’il avait chargé la veille d’aller prendre des informations au sujet du jeune homme qui dvait eu le premier rang sur la liste des bacheliers. Telle fut la réponse qu'il rapporla à Pé-kong: « Je me suis rendu au collége, et, d’après ce que j'ai appris, le premier sur la liste des bacheliers est Sou-yeou-pé, et non Sou-yeou-té. Celui-ci s’est trouvé le soixantequatrième de la troisième classe, €t n’a pu être admis

à Concourir pour la licence.

T. Ile &

— Ces renseignements sont-ils bien sûrs? demanda Pé-kong.

— C'est dans le collége même qu'a eu lieu l'examen des bacheliers, dit le domestique ; comment ne serait-ce pas vrai »

Après avoir entendu ce rapport, Pé-kong entra de suite dans l’intérieur. Il raconta de point en point à sa fille ces deux faits, et lui montra les (deux) anciennes pièces de vers. « Est-il possible, dit-il, qu’il existe sur la terre de pareils coquins et qu’il arrive des choses si extraordinaires! Si je ne m'étais pas appliqué à faire les recherches les plus scrupuleuses, la grande affaire quiintéresse ta vie entière aurait complétement échoué.

— Si les affaires du monde vont ainsi, dit Hong-yu, elles sont bien propres à nous remplir de crainte. Je n'en sens que davantage combien il est difficile de se conserver pure en attendant le titre d’épouse. C'est pour cela que, dans le I-king!, on loue la chasteté de celle qui reste dix ans sans se marier. L'auteur avait bien raison.

— Ces deux animaux de Sou-yeou-té et de Tchangkoueï-jou, dit Pé-kong, ont volé (les vers d'autrui) el se les sont attribués; ce sont d'impudents coquins. Mais aujourd’hui que leur faurberie est déjouée et découverte, ce n’est certainement pas la peine de parler d'eux. D'après ce que je vois, c’est Sou-yeou-pé qui a

4. Le I-king, ou livre des transformations, est le premier des cinq }ivres canoniques des Chinois.

obtenu le premier rang sur la liste des bacheliers ; c’est Sou-yeou-pé que ton ongle m'a recommandé avec éloge ; c'est Sou-yeou-pé qui a composé les deux pièces de vers sur les saules printaniers. Ce Sou-yeou-pé est évidemment un jeune homme charmant et plein de talent; cela ne fait pas de doute. Mais on l’a, au contraire, délaissé, et personne ne sait aujourd’hui où il promène ses pas errants. Îl y a bfen de quoi s’indigner!

— Si cejeune homme a tant de talent, dit Hong-yu, J'imagine qu'il n'est pas tombé au fond de la mer!. D'ailleurs, comme il est déjà venu nous offrir des vers qu’il a composés sur mes rimes en l’honneur des saules printaniers, il saura bien trouver nos traces ?, Il est vrai qu'il n’a pas reçu un bon accueil#; mais les hommes de talent sont pleins de sagacité ; peut-être n'est-il pas allé bien loin. S’il vient à savoir que le perfide stratagème de ces deux individus est déjoué et découvert, il ne peut manquer de revenir. Mais ces deux coquins de Tchang et de Sou ont été d’une fourberie extraordinaire; il faut trouver quelque bon moyen pour les renvoyer. |

— Rien n'est plus aisé, répartit Pé-kong: Sou-yeou-té

1. C'est-à-dire : Qu'il n’est pas perdu, qu’on saura bien le trouver. .

2. Il ya ici une expression fort difficile: HWou-se (vu/go, chosecouleur) qui signifie s'informer et apprendre. En mandchou : Foudchouronulame datchimbi. (Dict. Thsing-han-wen-hai, liv. XXXIX, fol. 25.)

3. Littéralement : Il n’a pas encore été assez heureux pour qu’on se frottât les yeux {en le regardant). Kouo-mo, se frotter les yeux, signifie faire à quelqu'un un accueil bienveillant.

n’a jamais recu de promesse de mariage; Tchangkoueï-jou n’est qu’un précepteur particulier! ; il suffira de les congédier froidement; et tout sera dit.

— Cette idée est excellente, répartit Hong-yu ; mais si nous laissions voir? nos motifs, je craindrais que nous ne fussions exposés aux propos du monde.

— Je le sais parfaitement, dit Pé-kong; tu n'as pas besoin de t’en inquiéter. Mais je me rappelle encore ce que m'avait dit ton oncle. Comme le mariage qu'il proposait avait échoué, on avait retiré au jeune Sou son titre de bachelier ; j'ignore si depuis peu on le lui a rendu ou non. D'ailleurs, voilà l'examen provincial ? qui approche; si ce jeune homme n'avait pas encore recouyré son grade, ne penses-tu pas qu'on aurait en- (ravé sa carrière 4? Il faut que j’envoie aujourd'hai quelqu'un pour prendre des informations claires précises. D'abord, je serai charmé de venir à son aide, et, en second lieu, nous connaîtrons de suite où il cst.

— Mon père, dit Hong-yu, votre idée est parfaitement juste. » Sur-le-champ, Pé-kong envoya à Kinling (Nan-king) un domestique très-capable pour prendre des informations. Trois ou quatre jours après

1. Littéralement : Un hôte d’occident, un hôte du pavillon occidental.

2. Littéralement : Si nous faisions voir cela sur notre visage.

8. L'examen qu'on subit pour obtenir le grade de Kiu-jin (licencié).

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