Littéralement : Je suis opprimé injustement
72 RÉDUITS A L'RXTRÉMITÉ,
vrai!, s’élança au-devant du courrier, et, l'arrêtant tout court : « Allons! dit-il, lâchez-le de suite. Vous n’avez pas besoin, messieurs, de vous tourmenter. C’est moi qui ai trouvé l’argent; je l’ai ici. » Aussitôt, il ordonna
à Siao-hi de l’apporter, et le remit à son maître. Le
courrier et l’aubergiste, voyant l'argent retrouvé, furent ravis au delà de toute espérance, et s'empressèrent de saluer Sou-yeou-pé et de le remercier. « Il serait diff-
cile, dirent-ils, de trouver un homme d’une pareilk
probité? S'il se fût rencontré une autre personne qui eût emporté l'argent, nous n’élions pas sûrs, vous el
moi, d’avoir la vie sauve. »
— Comme c’est de l'argent du gouvernement, dit |
Sou-yeou-pé, qu’avez-vous besoin de me remercier? Prenez-le, après l'avoir soigneusement vérifié ; je suis obligé de partir tout de suite.
— Monsieur, dit le courrier, après avoir reçu de vous un si grand service, comment pourrai-je vous en ré-
compenser? Veuillez rester encore un demi-quart d'heure, et permettez-moi de faire apprêter une collation. Je vous prie de vous asseoir un moment, afin que
je puisse vous montrer tout mon respect.
— J'aiune affaire pressée qui m'appelle à la capitale, répartit Sou-yeou-pé. Après avoir ramassé cet argent, j'ai été obligé de rester ici pour vous attendre. Mainte-: nant que je vous l’ai rendu, je veux partir à l’instant ;
4. C'est-à-dire : Voyant que ce n’était pas une comédie; que le
courrier et l’aubergiste avaient raison de se plaindre, l’un d'air perdu l'argent, l’autre de se voir accuser de l'avoir volé.
ÎLS LAISSENT VOIR LEUR IGNÔRANCE. 73
je vous jure que je n’ai pas le temps de recevoir cette marque d'amitié.
— Monsicur, dit l’aubergiste, je vous prierais bien de boire quelques tasses de vin, mais naturellement vous les dédaigneriez. Dans ce moment, le soleil est déjà incliné vers le couchant; quand vous partiriez, vous ne pourriez arriver aujourd'hui, Ajoutez à cela que les chemins ne sont pas sûrs. Il faut que vous parliez demain matin; j’aurai alors l'esprit tranquille.
— Un étudiant comme moi, dit Sou-yeou-pé, n’emporte avec lui que des effets de voyage; il n’a aucune chose précieuse ; que puis-je avoir à craindre?
— Quand vous n’aurtez rien de précieux, repartit l'aubergiste, il faut vous mettre en garde contre le danger. » Comme Sou-yeou-pé voulait absolument partir, l'aubergiste, ne pouvant s'y opposer, se vit obligé de mettre ses bagages sur son cheval. Sou-yeou-pé ordonna à Siao-hi de solder son diner !, et sortit sur-le-champ. Le courrier et l’aubergiste lui firent mille remerctments, et le reconduisirent jusqu’au moment où il monta à cheval et partit.
L'argent oublié a été recueilli et rendu à son maftre.
C'est une belle action qu'on eût vainement demandée à un passant.
Ne dites pas que ce jeune homme n'entend rien aux affaires ;
De tout temps, le talent s'est trouvé uni à la beauté.
1. Littéralement : De calculer et de rendre (payer) le prix du riz. ; 7 n. 5
Le courrier ayant recouvré son argent, partit pour s'acquitter de sa commission. Or, Sou-yeou-pé, une fois à cheval, se dirigea vers le nord (là capitale). Fl n'avait pas encore fait dix li (une lieue), qu'il s'éleva but à coup un vent impétueux; le ciel changea subitement d'aspect, et de sombres nuages, s'étendant de toutes parts, semblaient annoncer la pluie. À cette vue, Souyeou-pé éprouva secrètement une vive inquiétude, et voulut chercher un asile; mais, après avoir jeté un coup d’œil à droite et à gauche, il ne vit que des touffes de saules, une plaine déserte, et pas un village ni une maison habitée !. Au moment où, tout entier à ses réflexions, il tenait son chæal en bride, soudain un grand gaillard, armé d’un bâton, s’élança du milieu d'un fourré, et, sans dire un mot, lui en asséna un coup à lui fendre la tête. Sou-yeou-pé fut tellement effrayé, qu’il faillit s’évanouir ?. Il poussa un cri douloureux ?, et, ne pouvant se tenir en selle, il tomba de cheval, Ja tête en bas‘. Ce grand gaillard, profitant de l'occasion, laissa l’homme de côté, et sautant‘sur le cheval, lui appliqua sur la croupe deux ou trois coups de
4. En chinois : jin-yen; mot à mot : La fumée d'hommes. En mandchou: niyalmai bao, maison d'hommes, habitée par des hommes. (Dictionn. Thsing-han-wen-hat.)
2. Littéralement : (au point que) son âme s’envola au delà du ciel.
3. Littéralement : Il poussa un cri : pas bien ! (cela va mal, ou je me trouve mal.)
&. Mot à mot : Il tomba de cheval (comme un) oignon planté en sens inverse,
bâton. Le cheval, excité par la douleur, prit le galop avec la vitesse d’un oiseau, et disparut au milieu des saules.
Siao-hi, qui était resté en arrière, accourut à pas précipités, et pendant qu'il aidait son maître à se relever, le voleur s'était enfui on ne sait où, avec le cheval et les bagages. Sou-yeou-pé se releva péniblement. Par bonheor, il ne s’était pas blessé dans sa chute, mais il n’avait plus ni cheval ni bagages. Le maître et le domestique se regardérent en face et ne surent que déplorer leur triste situation. On peut dire à ce sujet:
Après avoir éprouvé toutes les fatigues du voyage,
Il a le malheur de tomber dans les mains d’un brigand. On voit qüe, lorsque l’heure ! n’est pas encore arrivée, Les malheurs fondent en foule sur nous.
Dans ce moment, Sou-yeou-pé ne savait plus quel parti prendre ?. Si le lecteur ignore ce qu'il fit ensuite, il l’apprendra en détail dans le chapitre suivant.
1. L'heure du succès, 2. Littéralement : Dans ce moment, pour Sou-yeou-pé, avancer, reculer (étaient) deux difficultés.