T. LL
tous mes efforts pour contenter votre honorable parent: mais je suis très-pressé de partir; si aujourd’hui je les ai faits, je partirai anjourd'hui même. Je serais heureux, vénérable monsieur, si vous prenteæ la peine de venir avec moi.
— Monsieur, dit le vieux Tchang en souriant, pour la pièce d'anniversaire d’avant-hier, le licencié Tsien a mis plus de quinze jours; est-ce qu’il est facile d’achever en un instant ces quatre pièces de vers ? Si M. Sou, avec son grand talent, réussissait à les faire, mon parent ne manquerait pas de lui offrir des présents, et assurément 1l n'oserait pas retarder son voyage.
— Vénérable monsieur, dit Sou-yeou-pé, je me repose entièrement sur vous; veuillez d'avance lui faire part de mes intentions.
— En ce cas, dit le vieux Tchang, je suis prêt à partir tout de suite avec M. Sou.
— Quelle est la distance? demanda Sou-yeou-pé.
. —‘Ce n’est pas bien loin, répondit l’aubergiste. La maison du seigneur Li est située à l’est de la préfecture; elle touche à celle de Lou, le commissaire en second.
— Comme ce n'est pas loin, reprit Sou-yeou-pé, à peine serai-je parti que je reviendrai de suite. S'il ya ici de bons chevaux, je prierai mon hôte de m'en louer un. F
— Ce n’est pas une affaire, dit lhôtelier. » À ces mots, le vieux Tchang partit sur-le-champ avec Souyeou-pé, qui avait emmené avec lui Siao-hi, et ils entrèrent tout droit dans la ville, en se dirigeant vers la
maison de Li. le secrétaire du palais. On peut dire à cetle occasion :
Si vous voulez connaître le chemin de la montagne, allez-y faire du bois.
Si vous désirez voir les flots et-les vagues, allez pêcher et rapportez des poissons.
Naturellement les nuages blancs sont des choses privées de sentiment;
Aussi les voit-on flotter au gré du vent.
Le vieux Tchang et Sou-yeou-pé ne furent pas longtemps à arriver devant la maison de Li, le Tchong-chou (secrétaire du palais). « Monsieur Sou, dit le vieux Tchang, veuillez attendre un peu pour que j'aille d’avance vous annoncer à mon parent; je viendrai de suite vous prier d'entrer.
— Je vous attendrai avec respect, dit-Sou-yeou-pé. » Le vieux Tchang étant entré dans l’intérieur, Souyeou-pé resta deboüt devant la porte, et, au premier coup d’œil, il vit deux maisons de magistrats attenant l’une à l’autre. Devant la porte de l’une, on avait dressé huit bannières, qui n'étaient ni neuves ni vieilles. Sur l'écriteau de la porte, on lisait les deux mots : Fonghien (Censeur du palais) !, dont la couleur était un peu passée. C'était évidemment la maison d’un docteur, mais elle paraissait tout à fait déserte. Quoique l’autre
1. L'expression fong-hien, qui manque dans tous les dictionnaîres, désigne la fonction du Kien-t'sai-yu-sse, qui était chargé de surveiller les magistrats du palais qui violaient les lois et de les dénoncer à l’empereur. (Ji-{chi-lou, liv. IX, fol. 11.)
n’eût pas de bannières, sur l'écritean de la porte on lisait les trois mots Tchong-han-ti (élevé au rang d’académicien), écrits en gros caractères d’une élégance remarquable. Au premier coup d'œil, on crogait voir la demeure d’un grand magistrat retiré des affaires ‘.
Sou-yeou-pé n’avait pas encore fini de regarder, lorsqu'un domestique sortit de l'intérieur et lui dit : « Mon maître est dans le salon et invite monsieur à entrer. »
Lorsque Sou-yeou-pé fut arrivé à la seconde porte, il vit ce Li, le Tchong-chou (secrétaire du palais), qui descendait les degrés pour aller au-devant de lui. Souyeou-pé, l'ayant regardé un instant, fit les observations suivantes :
« Il portait un bonnet élevé et avait l'apparence d'un docteur. Il marchait à pas comptés ?, et ressemblait beaucoup à un magistrat retiré. On lui aurait donné plus de quarante à cinquante ans; sa charge pouvait être entre la huitième et la neuvième classe. Il possédait plusieurs rangées d'anciens ouvrages, mais ses yeux et son esprit y élaient complétement étrangers:.
4, En chinois : Hiang-hoan. Dictionnaire chinois-espagnol du Fokien : El que buelve a su pueblo, acavado su guvierno, le magistrat” qui retourne à son village, après avoir fini le temps de son administration. | :
2. Au lieu de fo-ching (le bruit du ventre), lisez /i-ching (le bruit des souliers).
. 8. Littéralement : Mais depuis les trous de ses yeux jusqu'à son ventre et ses entrailles, ils (ces livres) étaient lavés, balayés.
On sait que les Chinois prennent au figuré le mot venfre (tl'ou) pour l’esprit, l'intelligence (fhe mind, the understanding). Wells Williams.
FAIT ARGENT DE SES VERS ss
Quoiqu'il les eût chaque jour devant les yeux, il n’aait jamais pu obtenir le bonnet de crêpe noir !. Son esprit était vide et sa figure ne disait rien ?. Il savait dissimuler ses innombrables défauts. À le voir marcher, on l’eût pris pour un savant. Il se donnait de grands airs, sans s’apercevoir que tout le monde se moquait de lui. »
Li, le Tchong-chou (secrétaire du palais), était allé au-devant de Sou-yeou-pé. Arrivés dans Îc salon, ils se saluërent l’un l’autre, et s’assirent à leurs places respectives ?. Ce fut le seigneur Li qui prit le premier la parole. « Tout à l'heure, dit-il, mon parent me vantait vos talents distingués. Comme je n’ai pas encore eu l’honneur de vous rendre visite, je me demande pourquoi vous avez daigné * me prévenir?
— Naturellement, dit Sou-yeou-pé, je ne devais pas venir à la légère; mais, comme je me trouvais aux . abois sur la route, après avoir été dépouillé de tout par un brigand, j'ai rencontré paf hasard votre honorable parent qui m'a parlé de la réputation que Votre Excellence s’est acquise par ses bienfaits. J'ai appris aussi
1. C'est-à-dire : 11 ne les avait point lus, et n'avait pu acquérir une instruction assez solide pour arriver à une de ces hautes magistratures que distingue le bonnet de crêpe noir.
2. Littéralement : Depuis la cavité de son cœur, en ligne droite jusqu’à son visage, en tout temps, il ne portait rien.
3. C'est-à-dire : Aux places que les rites assignent à l’hôte et au maître de la maison.
&. Littéraleinent : Comment vous êtes-vous déshonoré au point de donner d’avance, c’est-à-dire de me rendre visite le premier?
que vous vouliez commander un travail littéraire. J'ai été bien sensible à la noble générosité de votre honorable parent, qui, ne me croyant pas sans talent, a voulu me présenter pour être un instant votre secrétaire. Je compte vous épargner la peine d’écrire; c’est pourquoi je me présente devant vous en rougissant; je vous ai offensé au dernier point !.
— Vous venez bien à propos, dit Li, le Tchong-chou (secrétaire du palais). Le juge criminel] de la province est arrivé avant-hier. Comme j'ai eu l'honneur de recevoir de lui l’accueil le plus bienveillant, j’ai fait faire un paravent de soie pour le lui offrir à titre de félicitation. J'ai eu recours à un artiste habile qui vient d'y exécuter quatre peintures. Je désirerais, en outre, y inscrire quatre pièces de vers où il pût secrètement rencontrer son éloge, et former ainsi un paravent de huit feuilles. J'avais presque l’idée d'y employer mon chélif talent *, mais par malheur je n'ai pas eu un moment de loisir. Maintenant, monsieur, en vous voyant venir avec un si grand talent et d'aussi aimables dispositions pour me prêter le secours de votre pinceau Ÿ, j'éprouve une reconnaissance infinie. Seu-
1. Comme s’il disait : Je crains de vous avoir fait une injure en offrant de composer des vers à votre place.
2. Littéralement : D'offrir (montrer) moi-même ma laideur (Aies khi-tcheou). C'est une locution familière aux personnes qui se disposent à faire une composition littéraire, et qui, par une modestie aussi fausse que ridicule, comparent la médiocrité prétendue de leurs vers à la laideur du visage.
3. Littéraiement : Voyant que vous daignesz, en ma faveur, fenir le
lement. après avoit eu l'honneur de faire subitement voire connaissance {, comment oserais-je vous donner tout de suite une si grande peine ?
— Tout ce que je crains, dit Sou-yeou-pé, c’est qu’avec mon faible talent, je ne sois incapable de tenir le pinceau pour vous ?. Si pourtant vous ne m'en croyez . pas indigne, j'espère que vous voudrez bien m'’indiquer les sujets.
— Puisque vous daigéez me donner cette marque d'amitié, dit le seigneur Li, allons d’abord dans le jardin de derrière; après vous avoir offert trois tasses de vin, je vous demanderai vos instructions 5. » Il ordonna alors à ses domestiques de préparer du vin; puis il se leva et invita Sou-yeou-pé à venir dans un pavillon du jardin fleuriste, qui était situé du côté de l’est, derrière la maison. Ce pavillon était entouré d’une balustrade rouge, qui tantôt dérobait, tantôt laissait voir * des
couteau (tso-t’ao). L'expression atenir le couteau » fait allusion à la manière dont les anciens écrivaient sur des lames de bambou. Avec la pointe d’un couteau, ils traçaient des caractères, ct avec la lame is les enlevaient en râtissant le bois, s’il y avait lieu de les corriger. Voyez t. I, p. 41, n. 1.
1. Littéralement : Subitement, j'ai connu Khing-tcheou. I y a ici ane allusion historique. (Voyez t. I, p. 51, n. 2, et t. IT, p. 25, n. 3.)
2. Littéralement : De couper le bois à votre place (pour dire de composer des vers à votre place). C’est la continuation de ia métaphore ci-dessus. (Voyez p. 86, n. 3.)
8. C'est-à-dire : Je vous prierai de faire des vers qui me serviront de modèle. , |
4. En chinois : Yen-ixfg, expression que le dictionnaire Thsinghan-wen-haïi (liv. XXXI, fol. 29) explique par dalame iletouleme, cacher ou faire voir.
bambous éclaircis ou des fleurs renommées. Tout autour du jardin régnait une ceinture de murs blanchis, en dehors desquels s’élevaient un grand nombre d’ormes et de saules. Ces arbres ombrageaiert ! une multitude de hauts pavillons d’une merveilleuse élégance.
En ce moment, Sou-yeou-pé n'avait nulle envie de contempler ce beau site. Lorsqu'on fut arrivé dans le pavillon, au bout de quelques instants, les domestiques servirent une collation, et le seigneur Li fit asseoir son hôte à la place d'honneur. Au moment où ils se disposaient à boire, un domestique vint annoncer la visite du licencié Tsien. |
« Îl arrive très-à-propos, dit le seigneur Li; priez-le tout de suite d'entrer. »
En disant ces mots, il se leva de table et sortit pour aller le recevoir. Un instant lui suffit pour aller à sa rencontre et le faire entrer. Sou-yeou-pé se leva aussi pour le recevoir. Il remarqua que le licencié Tsien avait une longue barbe, un ventre rebondi, des membres épais et un large menton. En voyant Sou-yeoupé, le licencié demanda au seigneur Li quel était ce monsieur :
« C'est M. Sou de Kin-ling (Nan-king), répondit le seigneur Li.
— En ce cas, dit le licencié Tsien, c'est un hôte d’une contrée lointaine; » et aussilôt il céda sa place à
1. Littéralement : Au milieu des arbres, en grand nombre, était cachée une suite de hauts pavillons, etc.
Sou-veou-p6 et le fit asseoir à sa gauche {. Après les révérences mutuelles, chacun s'assit suivant son rang.
« Monsieur Sou, demanda le licencié Tsien, vous êtes d’un pays célèbre ; j'ignore pour quelle honorable affaire vous avez daigné venir dans notre humble village. »
Avant que Sou-yeou-pé eût ouvert la bouche, le seigmeur Li répondit à sa place : « Si M. Sou est venu dans notre humble village, ce n'est point avec intention. Comme il se rendait à la capitale, il fut dévalisé en roule par un voleur, et s'arrêta, fort embarrassé, dans ane auberge. Aujourd'hui, un de mes parents l’a rencontré par hasard. Ayant appris qu’il était doué d'un beau talent, quoique si jeune, et voyant, en outre, que vous n'aviez pas encore eu la bonté de faire les quatre pièces de vers que je vous avais demandées pour féliciter le juge de la province, j’ai prié M. Sou de prendre cette peine, et il a bien voulu ne pas repousser ma demande. Voilà pourquoi il s'est empressé de m’honorer de sa visite. Au moment où je me voyais tout seul avec lui et craignais de ne pouvoir goûter une joie complète, justement vous avez daigné ? venir me voir. On peut dire que vous êtes en verve.
— Je serais heureux que cela fût vrai, (lit le licencié Tsien. Ce n’est pas que je n’aie désiré venir ces jours derniers ; mais, comme j'étais retenu et importuné chez
1. En Chine, la ganche est la place d'honneur. 2. Littéralement : Vous avez daigné vous courber, vous abaisser (en venant me voir).
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moi par de vulgaires occupations, je ne me-sentais pas du tout en verve. Aujourd'hui. ayant appris que le juge de la province allait revenir de sa tournée d’inspection , j'ai eu peær de compromettre votre affaire, et je n'ai pu me dispenser de faire un effort pour venir me mettre à vos ordres. Le fait est que mes idées poétiques sont à sec; mais heureusement que le ciel à daigné envoyer ici M. Sou; il pourra m’épargner la peine de me creuser inutilement le cerveau !.
— Je me suis trouvé aux abois au milieu de ma route, dit Sou-yeou-pé, et, ne sachant quel parti prendre, au lieu de jouer de la flûte?, j'ai eu l’idée téméraire de faire argent de mes vers; seulement, je me dis que je paierai ma dette dans un style rude et commun *. Dans le premier moment, je n'avais pas calculé mon peu d’habileté. Maintenant, que le grand magicien est devant nous, le pelit magicien doit naturellement perdre courage * et lui céder la place.
4. Littéralement : De fouiller mes entrailles desséchées. Au figuré, les Chinois emploient souvent le mot tch’'ang (entrailles) dans le sens de pensées, idées, esprit; en mandchou : Günin.
2. Allusion aux aveugles qui gagnent leur vie en jouant de ls flûte.
3. En chinois : Lao-thsao. Cette expression est expliquée en macdchou par: Kh6lori malari, négligemment, sans soin, moufa souse, d'une manière grossière. (Dictionn. Thsing-han-wen-haï.)
Abel Rémusat a traduit: Mais les mauvaises herbes que je puis présenter sont bien peu dignes du festin qui m’est offert.
&. Cette locution a été expliquée, tome II, page 42, n. 3. Les mots grand magicien, petit magicien, désignent le licencié Tsien et Souyeou-pé. |
— Messieurs, dit ie seigneur Li, à quoi bon cet excès de modestie? Après avoir reçu de vous deux une haute marque de bonté !, je désire que vous me donniez des leçons. En attendant, buvez quelques tasses de vin pour enflammer votre verve. » |
Sur-le-champ, il leur versa du vin pour les encourager. Après qu'ils eurent bu tous deux pendant quelque temps : « Je suis, dit Sou-yeou-pé , un pauvre buveur ?. Puisque le seigneur Li ne me dédaigne pas, je le prierai de me donner les sujets, et quand j'aurai achevé ma tâche, je serai encore à ses ordres ?. »
Le seigneur Li hésitait encore. « Cela est possible, dit le licencié Tsien. Veuillez apporter les sujets et nous les montrer; nous boiraps et nous composerons en même lemps ; l’un n’empèchera pas l’autre. »
. Le seigneur Li fit apporter alors par ses domestiques un nécessaire de visites 4. Il l’ouvrit et en tira quatre peintures de belles femmes, et les présenta à ses deux hôtes avec les sujets des vers. Ceux-ci les ayant déployées, y virent ce qui suit :
La première feuille était intitulée Pou-kouen-thou (figures de femmes qui raccommodent un vêtement royal). On y ayait peint deux belles femmes, qui, as-
4. C'est-à-dire : Puisque vous avez eu l’extrème bonté de venir, je désire que vous composiez des vers qui me serviront de modèle.
2. Littéralement : De l’étudiant (de moi) la mesure, la capacité est superficielle.