Mot à mot : A boire du vin
voudrait point vous contraindre; quant au diner du licencié Tsien, vous ne pouvez décidément le refuser. Ajoutez à cela qu'il n’est pas facile d’avoir part aux diners du licencié Tsien!. S'il n'avait pas pour vous autant de respect que d'estime, croyez-vous qu'il daignerait vous inviter? C’est un dîner tout trouvé.
— C’est certainement une grande marque d’arhitié, dit Sou-yeou-pé, mais je suis très-pressé de partir.
— Soyez tranquille, dit le vieux Tchang; je vais à l'instant vous apprêter un cheval et des bagages. Le licencié Tsien vous fera dîtner de bonne heure. Quand vous aurez accepté de sa part quelques tasses de vin, vous pourrez partir immédiatement.
— Vénérable monsieur, dit Sou-yeou-pé, je vous prie instamment de me venir en aide ?. » À ces mots, le vieux Tchang s'éloigna. Sou-yeou-pé, restant seul dans le pavillon, se trouvait tout à fait sans ressources. Dévoré de chagrin et d'inquiétude , il se dit en lui-. même : « Je suis toujours à attendre ces menus frais de voyage; c'est déplorable! » Il appela alors Siao-hi et lui dit : « Va en avant sur la route, et dis-moi s’il fait bon marcher. Nous partirons pour en finir. Qui est-ce qui voudrait se morfondre à attendre ici?
1. Littéralement : Le vin du licencié Tsien est difficile à boire, ou bien : Les diners du licencié Tsien sont difficiles à manger; c’est-àdire : ilne prodigue pas ses invitations ; il n’invite pas le premier venu.
2. C'est-à-dire : De faire en sorte que le licencié Tsien n'’insiste pas davantage et me laisse partir.
— La porte du jardin est fermée, dit Siao-hi, et il est impossible de sortir; et quand nous sortirions, nous sommes sans argent. De toute manière, monsieur, il nous faut attendre un jour. Demain, décidément, nous nous mettrons en route. » ù
Sou-yeou-pé, ne sachant que faire, se vit obligé de rester. Après avoir attendu quelque temps, soudain il entendit dire à une personne qui se tenait, à la dérobée , au haut du pavillon d’une maison veisine : « En dehors de la: porte de derrière, les fleurs des grenadiers sont dans toute leur beauté. » |
En entendant ces paroles, Sou-yeou-pé se dit en luimême que ce jardin devait avoir une porte de derrière. IL se retourna tout à coup et suivit un haut mur d'’enceinte pour chercher la porte de derrière. Il fit encore le tour d’un bosquet de fleurs, et, en effet, derrière une montagne artificielle, il aperçut cette porte qui était étroitement fermée. Sou-yeou-pé, ayant ordonné à Siao-hi de l'ouvrir, alla jeter un coup d'œil en dehors. Or, au delà de la porte de derrière, il y avait un terrain isolé qu'ombrageaient de tous côtés des ormes et des saules ; c'était un lieu retiré et charmant. N'y avait deux grenadiers en fleurs, mais ils n'étaient point d’une beauté remarquable.
Sou-yeou-pé sortit aussitôt au delà de la porte et alla jeter un coup d'œil. 11 vit que la maison voisine possédait aussi un jardin fleuriste qui avait également une porte de derrière, peu éloignée de la porte précédente. Pendant qu'il était occupé à regarder, il vit ouvrir la
porte du jardin, et il en sortil. un jeune garçon qui peuvait avoir quinze ou seize ans. Îl portait un bonnet élégant et un vêtement d'’étoffe violette. Ses lèvres étaient vermeilles et ses dents blanches; il avait des veux brillants et de fins sourcils; on l’eût pris pour une charmante fille. On peut dire à celle occasion :
Son vêtement gracieux semblait formé de la vapeur des saules et de la rosée des pêchers.
On se demandait si ce n'’élait pas un dieu exilé sur la terre,
À sa vue, les fleurs sentaient leur âme défaillir; comment auraient-elles osé lui porter envie ?
Si l’âme de la lune circulait dans le monde, elle résiderait certainement en ui.
Si de jeunes filles allaient le voir, il en est beaucoup qui mourraient de dépit.
S'il était permis de ‘savourer sa beauté, on serait pour toujours guéri de la faim.
Non-seulement un jeune époux lui céderait le prix de la beauté, |
Mais, auprès de lui, la plus belle femme du gynécée perdrait tous ses charmes.
Sou-yeou-pé, l'ayant subitement aperçu, éprouva
14. On lit dans l'encyclopédie Youen-kien-loui-han, liv. CCLV, fol. 33 : Chaque fois que l'empereur Yang-ti, de la dynastie des Soui, voyait une dame du palais appelée Ou-kiang-sien, il disait à ses officiers : Suivant un ancien, la beauté d’une femme mériterait d’être maogée. Quant à Kiang-sien (littéralement : la déesserouge), la vue de sa beauté pourrait vous guérir de la faim.
2. Littéralement : Serait vaincu (sous % rapport de) la beauté ot du sourire.
autant de surprise que de joie. « Est-il possible, dit-il, qu'il y ait au monde un jeune homme aussi charmant! » Jadis on vantait la beauté de P’an-’an ‘; je pense qu'il devait lui ressembler.
Au moment où Sou-yeou-pé était rempli de surprise et de joie, ce jeune homme se dirigea vers lui d’un air riant ct joyeux, et lui faisant un salut : « Quel est. dit-il, ce beau jeune homme qæi étale les fleurs de son talent, compose des vers et excite l'admiration du monde ?, sans s'inquiéter s’il y a quelqu'un de l’amtre côté du mur? »
Sou-yeou-pé prit aussi un air souriant, et lui répondit en le saluant: « Je me disais que, dans cette maison, il n’y avait point de Wen-kiun 5, et que je jouais
4. P'an-yo, surnommé ’An-jin, qu'on appelle tantôt P'an-an, tantôt P'an-’an-jin, vivait sous la dynastie des Tsin. Il était doué d’une beauté tellement remarquable, que toutes les fois qu’il passait près du marché, les femmes et les jeunes filles de Lo-yang, follement éprises de lui, remplissaient son char des plus beaux fruits qu’elles pouyaient se procurer.
2. Littéralement : Étanne les sièges, c'est-à-dire les personnes présentes, les personnes assises près de lui.
3. Comme s’il disait : Vous êtes aussi beau que Wen-kiun et je n’ai point le.talent de Sse-ma-siang-jou qui la captiva par les sons de sa guitare. C'était en vain que je composais des vers pour gagner le cœur d’une personne aussi belle que Wen-kiun et l'épouser.
Sse-ma-siang-jou dinait un jour chez un homme appelé Cho-wangsun, dont la fille, Cho-wen-kiun, était veuve depuis quelque temps. Ayant été invité à toucher sa guitare, il joua la chanson du phénix qui recherche sa compagne (c’est-à-dire du jeune homme qui recherche une jeune fille) afin dé toucher le cœur de Wen-kiun. Celle-ci, l’ayant entendu par les fentes de la porte, fut tellement ravie de la
FAIT ARGENT ÔE SÉS VERS. 407
en vain de la guitare. Je ne pensais pas que dans le voisinage, du côté de l’orient. il y avait un autre Songju! qui épiait les gens à la clarté de la neige. Aujourd'hui que j’ai rencontré tout à coup des perles et du jade ?, dites-moi où je pourrai cacher ma laideur ?
— Votre serviteur, répondit le jeune homme, a entendu dire que les hommes de talent aiment le talent, aussi bien que les personnes douées de beauté se passionnent pour la beauté. En voyant votre talent et votre figure, on peut dire que vous avez l'éclat du jade ?, Je voudrais m'attacher à vous comme un frêle roseau #; je songs constamment ÿ à avoir votre appui. J’ignore,
musique qu'elle venait d’entendre, qu’elle s’enfuit la nuit même avec Sse-ma-siang-jou.
1. Song-yu vivait sous le règne de Siang-wang, roi de Thsoë. Il était aussi remarquable par son talent poétique que par sa beauté. y a ici une allusion à la pièce de ce poëte, intitulée Teng-tou (Wen-siouen, liv. XEX), où il met une jeune fille d’une maison située à l'orjent, au-dessus de toutes les belles du royaume de Thsou.Tengtou (ibid.) conseille au roi de ne pas le laisser pénétrer dans son barem.
Sou-yeou-pé, pour flatter Lou-meng-li qui l'avait aperçu secrète- | ment, le compare au beau Song-yu qui épiait les gens à la clarté de la neige. Ce dernier trait se rapporte sans doute à une aventure galante de Song-yu.
2. C'est-à-dire un jeune homme aussi beau que des perles et du jade.