‹ Yu kiao li = Les deux cousines (volume 2)Chapitre 176 sur 264 · T7. LU · texte numérisé non relu

T7. LU

réussi, et errez-vous seul dans toutes les parties de l'empire ?

— Je ne vous cacherai point la vérité, dit Souyeou-pé. Si j'avais eu en vue les richesses et les honpeurs, il y a longtemps que je serais marié; seulement j'ai toujours eu une marotte. Tout homme qui viest au monde a cinq devoirs naturels! à remplir. Malheureusement, mon pére et ma mère ne sont plus; je n'ai ni frère aîné, ni frère cadet, et je ne puis savoir encore si je pourrai établir kes rapports d'un sujet avec son prince, d’un camarade avec ses amis. Quant aux relations du mari et de la femme, si je ne trouve pas une personne excessivement belle, douée de talent et de vertu, que je puisse avoir pour compagne pendant . toute ma vie, quand je devrais voir le cheval de bronze et la salle de jade ?, je n'aurais jamais la joie du cœur. Voilà pourquoi j'erre à l’aventure; ma résolution est aujourd’hui la même que par le passé,

— Mon frère Sou, dit Lou-meng-li, des sentiments aussi profonds sont capables de toucher jusqu'aux larmes toutes les jeunes filles de l'empire qui ont du talent. Mon frère, ajouta-t-il, en poussant un soupir, s’il vous est si difficile de trouver une femme, cela vient

1. Les devoirs imposés par Ja nature aux princes et aux sujets, au pére ot au fils, au mari et à la femme, aux frères aînés et aux cadets, aux camarades et aux aunis.

2. C'est-à-dire : Quand je devrais ètre élevé au rang d'académicien. Il y a ici une allusion historique. (Voycz le roman des Deur jeunes filles leltrées, t. 1,p. 96, n. 1.)

(vous l’ignorez peut-être) de ce que beaucoup de jeunes filles d’une beauté extraordinaire, tantôt empêchées par leurs père et mère, tantôt trompées par les entremetteuses, ne peuvent rencontrer un époux doué de beauté et de talent, et restent abreuvées de chagrins dans les profondeurs du gynécée. Voila pourquoi, après avoir vu Siang-jou, la belle Cho-wen-kiun ne craignit pas de passer par dessus les rites !. Elle avait bien ses raisons. |

Ÿ — Les rites, dit Sou-yeou-pé, ne s'appliquent qu'aux actes ordinaires de la vie. Croyez-vous que c'est pour les hommes d’un vrai talent et les femmes d’une grande beauté, qu'ils ont été établis ?

— Mon frère, dit Lou-meng-li, puisque cen est point en vue de la renommée ni du profit que vous faites ce voyage, il y a sans doute une personne qui vous à gagné le cœur, et c’est pour cela que vous ne craignez pas de courir le pays.

— Mon frère Lou, dit Sou-yeou-pé, comme vous êtes si clairvoyant et me montrez tant d'amitié, je n'oserais vous rien cacher. Si j'ai entrepris ce voyage, c'est pour

4. Ty aici une allusion historique. Le poëte Sse-ma-siang-jou se trouvait un jour à dîner chez un homme riche nommé Cho-wangsun, dont la fille était veuve depuis quelque temps. Iovité à toucher sa guitare, il joua la chanson appelée Fong-khieou-hoang, le phénix mâle qui cherche le phénix femelle (c'est-à-dire le jeune homme qui recherche une jeune fille), afin de toucher le cœur de Wen-kiun. Celle-ci l’ayant entendu par les fentes de la porte, fut tellement ravie des paroles et de la musique qu’elle venait d'entendre, qu'elle s'enfuit la nuit même avec Sse-ma-siang-jou. (Voy.t.], p. 178, n. 1).

un mariage, et je veux prier un académicien de faire les premières ouvertures. Mais maintenant l'examen de licence approche; si on le chargeait de présider le concours dans une autre province et qu'il sortit de la capitale, je craindrais de ne pouvoir le rencontrer. Voilà pourquoi j'ai hâte de partir.

— La personne que vous cherchez, dit Lou-meng-li, est sans doute une beauté extraordinaire ; mais j'ignore le nom de sa famille.

— C'est, répondit-il, la fille de mon compatriote Pé, vice-président d’un ministère; son nom est Hongyu; elle est d'une beauté sans pareille, et son talent poétique est si merveilleux que nous sommes obligés de lui céder le pas. L’affection qu'elle a pour le talent est si grande, qu'on n’en trouverait pas d'exemple dans l'antiquité ni dans les temps modernes. Aussi, la nuit comme le jour, il m'est impossible d'oublier l’affection que je lui ai vouée. Si, dans la vie présente, je nc puis l'avoir pour épouse, je veux rester seul jusqu'à la fin de mes jours. »

À ces mots, Lou-meng-li se livra quelque temps à de profondes réflexions. « Quel est, demanda-t-il encore, le surnom de vice-président Pé? Où demcure-t.il?

— Le surnom du vice-président Pé, répondit Souycou-pé, est Hiouen, et son nom honorifique Thaïhiouen ; il demeure dans le village de Kin-chi. »

En entendant ces paroles, Lou-meng-li reconnut clairement que c'était son oncle maternel, mais il ne se trahit pas. Il se contenta dire : « Si elle est en effet si

selle, je ne saurais vous blâmer d'en ëtre fortement épris. Mais l'empire est bien grand; s'il y en avait une autre d’une égale beauté, que feriez-vous ?

— Quand on aime la beauté, répondit Sou-yeou-pé, pourrait-on avoir deux cœurs {? S'il existait une autre personne d'une égale beauté, j'aurais pour elle une égale affection. Mais si, après avoir obtenu l’une, il me fallait oublier l’autre, j'aimerais mieux mourir que de commettre une telle infidélité. »

À ces mots, Lou-meng-Ili se livra quelque temps à de sérieuses réflexions. « Mon frère, dit-il, vos sentiments éclatent dans vos paroles. Vous ne pouvez décidément renoncer à ce voyage. Cela étant, pourquoi le différer ?

4. Ba chinois : Yeou-liang-sin (on dit aussi Yeou-eul-sin), expression qui parait signifier partager son cœur entre deux personnes, de maajière que chacune d'elles n'ait que la moitié de notre affection. Cette expression a, au contraire, un sens que le mot à mot ne saurait indiquer, savoir : Se détacher d’une personne qu'on aimait pour s'attacher à une autre. Sou-yeou-pé en donne lui-même le commentaire dans la phrase suivante : « Si après avoir obtenu l’une, il] fallait oublier l’autre. » |

Ce sens est confirmé par l’explication que donne Morrison (dict. alpb., n° 11,522) de l’idée inverse : pou-eul-sin, not two hearts (pas deux cœurs, celui qui n’a pas deux cœurs), c'est-à-dire : Of one mind (qui a un seul ct même sentiment), faithful to each other (fidèle à l’ane et À l’autre); c'est-à-dire : Qui aime également deux personnes.

On lit dans Je Tso-lch'ouen (23° année de I-kong), que Mao et Yen, hls de Hou-tho, avaient quitté le royaume de Tsin et s'étaient engagés au service du roi de Thsin, Le roi de Tsin ayant ordonné à leur père de les rappeler pour qu'ils vinssent se mettre à son service, Hou-tho répondit : « Ce serait leur ordonner d’avoir deux cœurs. » Comme s'il disait qu'ayant donné leur cœur au roi de Thsio, il faudrait qu'ils eussent un second cœur, pour jurer fidélité au roi de Tsin.

128 DANS LE JARDIN DE DERRIÈRE, Quant à l'argent nécessaire pour vos bagages, je l'ai apporté sur moi. »

En disant ces mots, soudain il tira de sa manche trente onces d'argent! et les remit à Sou-yeou-pé. « Cette bagatelle, dit-il, vous aidera un peu pour vous procurer des effets de voyage. Si vous craignez de n’avoir pas assez, voici encore une paire de bracelets d'or de ma sœur et dix belles perles, qui pourront suppléer à vos besoins.» Au même instant, il détacha de ses bras les bracelets d'or et les lui remit, ainsi que les perles enfilées ensemble.

« Pour mes bagages, dit Sou-yeou-pé, il me sufhrait de vous emprunter dix onces d’argent?. À quoi ben m'offrir tant de choses? Cher Monsieur, votre bienfaisance passe les bornes. Sur la somme que j'ai reçue de vous, j'aurai encore de l'argent de reste. Quant aux bracelets d’or et aux perles, ce sont des objets précieux; ajoulez à cela qu'ils viennent de votre honorable sœur; comment oserais-je les accepter ?

— Mon frère, dit Lou-meng-li, vous qui avez un caractère décidé, comment tenez-vous ce futile langage? Quand un voyageur est pauvre, il lui est difficile d'obtenir l'assistance d'autrui. Portez sur vous les bracelets et les perles pour parer aux accidents imprévus. Si, par hasard, vous ne vous en servez pas, gardezles pour en faire dans la- suite un signe de mutuelle

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