C'est-à-dire À mademoiselle Hong-yu
4. Les Chinois de la haute antiquité faisaient usage d’un chien de paille dans les sacrifices, sous prétexte qu'il dissipait les maléfices. Quand la cérémonie était finie, on le jetait dehors. On lit dans le philosophe Lao-tseu : Le Ciel et la Terre n'ont point d'humanité,
Non-seulement votre première amie se plaindrait de votre indifférence, mais vous ne seriez plus l’homme qu’eslimait ma sœur aînée, et qu'elle espérait d’avoir pour appui jusqu'à la fin de sa vie.
— Mon frère, dit Sou-yeou-pé, non-seulement vos raisonnements habiles ont gagné mon cœur, mais vos paroles pleines de franchise et de noblesse m'ont ‘inspiré pour vous une crainte respectueuse. Votre langage a brisé mon faible cœur, et enchaîné de cent manières mon esprit en délire; je ne sais plus si je suis mort ou vivant.
— Mon frère, dit Lou-meng-li, vous êtes un homme sensible. Je ne m'afflige pas de ce que vous l'êtes peu; je m'afflige justement de ce que vous l’êtes trop. Quant à l'affaire d'aujourd'’ui, quel expédient trouverez-vous pour l’arranger ?
— Comme je ne puis rejeler la première, dit Souyeou-pé en souriant, il n’y a pas d'autre moyen que de les garder toutes les deux !. Mais je crains que la jeune enfant qui vit retirée dans l’appartement intérieur, ne soit point charmée d'apprendre cette résolution.
— Ma sœur aînée est jeune, il est vrai, repartit Loumeng-li, mais elle est naturellement réservée et inteliigente; on ne saurait la regarder comme une enfant.
ils regardent tous les êtres comme un chien de paille ; l'homme saint n’a pas d'humanité, il regarde les cent familles comme un chien de paille. | , 1. Savoir : Mademoiselle Hong-yu et la prétendue sœur de Loumeng-li, qu’il suppose retirée dans l'appartement intérieur. 7. IL 8
dé DANS LE JARDIN DE DERRIÈRE,
Elle pense avec affection à la sincérité de vos sentiments. Voici ce qu'elle me disait hier : « La personne qu'on épouse suivant les riles, est une femme légitime ; celle ! qui court (après un mari) n’est qu’une femme de second rang. Or, être soi-même sa propre entremetteuse, c'est presque courir (après un mari). Cependant, rien n'empêche qu’on ne serve un sage à litre de femme de second rang®. Mais je crains que la fille vertueuse que vous avez cherchée ne puisse le souffrir *. »
A ces mots, Sou-yeou-pé fut transporté de joie. « Si ce n’était pas une fille vertueuse, lui dit-il, je me dispenserais de la chercher ; mais si c’est réellement une fille vertucuse, il est impossible qu'elle soit jalouse *.
1. Celle qui se marie directement, sans avoir recours à l'entremise légale d'une entremetteuse de mariage.
2. Il y a dans le texte Siao-sing (vu/go une petite étoile). C'est une expression tirée du Chi-king (liv. I, chap. 51, ode 10), où elle désigne une femme du second rang, une concubine ; c’est pourquoi le dictionn. Thsing-han-wen-haï, liv. XIV, fol. 2, traduit l'expression siao-sing (petite étoile) par adsthkan sargan, une petite femme, une femme de second rang. Pour bien comprendre l’origine de cette acception, il faudrait lire l’ode précitée et le commentaire destiné à l'expliquer.
Le premier traducteur qui ignorait cette acception a rendu ajasi ce passage (t. II, p. 175): « Il n’y a pourtant rien d’inconvenant à surmonter l'influence des astres pour devenir la compagne d'os homme vertueux.
3. C'est-à-dire : Que mademoiselle Hong-yu ne conçoive de la ja lousie et ne puisse souffrir près d'elle ma sœur aînée, que vous auries prise à titre de femmo du second rang.
4. Littéralement : Comment y aurait-il (où trouverait-0a) une fille vertueuse qui concoire de la jalousie ?
Lorsque deux personnes. belles comme le jade, m'ont promis d’avoir pour moi le même attachement, pourrais-je, par une sorte de violence, les distinguer sous les noms de première et de seconde femme !? Si un jour j'avais le bonheur de les épouser toutes les deux, j'aurais pour elles la même affection ; j'en prends à témoin le soleil qui nous éclaire ?. »
Lou-meng-li se sentit aussi transporté de joie. « Mon frère, dit-il, si cela vous est possible, vous ne tromperez pas l'affection extrême de ma sœur. Quoique je ne vous aie dit qu'un mct à la hâte, les esprits du ciel et de la terre l’ont entendu ; la mer pourra se dessécher et les rochers se dissoudre avant qu’il s'évanouisse.
— Je pense, dit Sou-yeou-pé, que l'affaire de mademoiselle Pé est encore vague et incertaine ; quant à celle de votre sœur, maintenant que j'ai reçu votre promesse, aussi précieuse que l'or, pourquoi ne resterais-je pas ici quelques jours, afin de chercher de suite un entremetteur qui aille négocier ce mariage ?
4. La femme de second rang (pour ne pas dire la concubine) est au-dessus des servantes, mais elle est inférieure à la femme légitime qui est la maïtresse de la maison. Sou-yeou-pé promet de supprimer cette distinction humiliante, et de traiter mademoiselle Pé (Hong-yu) et la (prétendue) sœur de Lou-meng-li, comme des femmes de premier rang, des femmes légitimes.
2. Littéralement : Si je n’ai pas une affection unique, c’est-à-dire la même affection pour elles deux, il y a le soleil brillant comme cela (qui le verra, qui le saura). La locution yeou-jou (il y a comme), yeou-jou-thseu (il y à comme cela), s'emploie ordinairement à la fin des serments solennels. (Voyez l'encyclopédie Youen-kien-louthan, liv. CLVT, fol. &, 9, 14, 15.)
— Mon frère, dit Lou-meng-li, si j’en juge d'agtès vos premières intentions, vous étiez d'abord venu pour mademoiselle Pé. Si, au milieu de votre route, vous commenciez par épouser ma sœur, non-seulement vous feriez une première infidélité, mais si mademoiselle Hong-yu venait à l’apprendre, elle en serait naturellement peu charmée. Ne serait-ce pas ouvrir la porte, pour l'avenir, à la discorde et à la désobéissance ? Ajoutez à cela que ma sœur est fort jeune; et comme elle vous a déjà donné sa parole, il est bien certain qu'elle ne changera pas. Il faut, mon frère, que vous vous rendiez promptement à la capitale pour terminer de bonne heure l'affaire de mademoiselle Pé; seulement, j'ai encore une question à vous faire.
— Qu'avez-vous encore à me dire? demanda Souyeou-pé.
— Quoique vous soyez attaché de cœur à mademoiselle Pé, dit Lou-meng-li, j'ignore si mademoiselle Pé sait que vous exislez.
— Pyisque vous avez tant d'amitié pour moi, répondit Sou-yeou-pé, je vous parlerai sans détours. » À ces mots, il lui raconta de point en point dans quelles circonstances il avait composé des vers, sur des rimes données, en l’honneur des saules printaniers, et comment on avait voulu ensuite le mettre à l'épreuve en lui dæ mandant deux pièces intitulées : Song-yen (on reconduit l’oie sauvage) et Ing yen (on va au-devant de l’hi
rondelle). ‘ — Si cela est ainsi, dit Lou-meng-li, il vous suflra
d'aller remplir l'engagement qui vous lie avec mademoiselle Pé ; vous n'avez pas besoin de venir encore me chercher. Quand cette affaire sera terminée, celle de ma sœur s’arrangera toute seule; soyez sûr qu’on ne vous manquera pas de parole.
— Mon frère, dit Sou-yeou-pé, je sais parfaitement que vous ne me manquerez pas de parole. Mais à peine ai-je eu le bonheur de vous rencontrer, que vous voulez vous séparer de moi ; j'en éprouve au fond du cœur une inquiétude mortelle.
— Croyez-vous que je sois indifférent à votre départ ? dit Lou-meng-li. Ma seule consolation est que, dans la suite, nous nous verrons très-longtemps. Si, aujourd'hui, nous restions ensemble au delà des convenances, nous pourrions. je le crains, être épiés par les domestiques, et prêter plus tard aux propos du monde.
— Si tel est votre avis, dit Sou-yeou-pé, comme j'ai assez d'argent pour mon voyage, je vais partir d'ici tout de suite, sans prendre congé du vieux Li.
— Vous avez grandement raison de partir tout de suite, lui dit Lou-meng-li; mais j'ai encore un conseil à vous donner. |
— Mon frère, dit Sou-yeou-pé, j'ose vous demander vos instructions qui sont aussi précieuses que l'or et le jade.
— Îl est certain, dit Lou-meng-li, que les personnes dont le talent et la beauté méritent de fleurir pendant mille automnes, n’ont pas besoin des honneurs ni de
la fortune. Cependant, ce qu’on estime dans le monde, TH. à 8.
c'est le mérite et la réputation. Puisque vous possédez un talent qui ne connaît pas de difficultés !, et qu’en partant à présent vous arriverez juste à l’époque du banquet appelé Lou-ming-yen ?, si, du premier coup, vous obtenez de la réputation, tout vous deviendra facile. En général, dès qu'une femme d’une beauté extraordinaire sait aimer un homme de talent, elle peut naturellement conserver sa vertu. Qu’a-t-elle besoin d’affecter sans cesse l’air d’une jeune fille éperdue d'amour, et compromettre par là les grands desseins d'un homme de cœur? »
A ces mots, Sou-yeou-pé prit un visage grave, et le remercia avec effusion. « Mon frère, dit-il, vos paroles pleines d'affection resteront gravées dans mon cœur. Si j'obtiens quelque avancement, je reviendrai de suite pour vous serrer encore la main.
Quand ils eurent fini de parler, Sou-yeou-pé, qui était veau sans aucune espèce de bagage, se contenta d’ordonner à Siao-hi de fermer la porte du jardin. « Passons par ici, lui dit-il, et partons.
— Prenez ce petit sentier, dit Lou-meng-li, et quand vous aurez fait le tour des murs, vous serez à la porte du nord. Je devrais naturellement vous conduire au
4. Littéralement : Puisque vous êtes pourvu d’un talent qui litre une paille, c'est-à-dire qui peut les obtenir aussi aisément qu'on lève uno paille. ;
2. C'est-à-dire : Le banquet (yen) où l'on chante l'ode du Chi-king (liv. 11, chap. 1, 1), intitulée Lou-ming (le cerf brame), en l'honneur des licenciés nouvellement reçus.
LOU-MENG-LI DONNE DE L'ARGENT. 189 loin, mais je craindrais que quelqu'un ne m’aperçût; j'y verrais beaucoup d’inconvénient. Je suis obligé de vous quitter ici. Mon frère Sou, pendant tout votre voyage, ayez bien soin de votre santé.» Tout en parlant, il laissa échapper quelques larmes et les cacha aussitôt avec sa manche.
Sou-yeou-pé, voyant sa douleur, ne put s'empêcher de verser des larmes. « S’il nods est si difficile de supperter l’idée de nous séparer, lui dit-il, cette personne délicate de l'appartement intérieur !, comment le pourra-t-elle? Veuillez, je vous prie, être l’interprète de Sou-yeou-pé et lui dire un mot de sa vive amitié.
Lou-meng-li, retenant ses larmes, lui répondit par un mouvement de tête. Les deux amis restèrent encore un moment dans une étreinte affectueuse ; puis, cédant à la nécessité, ils se séparèrent et partirent. On peut dire à cette occasion : ?
Quand les pensées sont d’accord, l'affection devient vive.
Quand l'affection est profonde, il est bien difficile de se séparer.
Daos un pareil moment, un homme de cœur
Ne peut retenir les perles de ses larmes.
Nous laisserons Lou-meng-li s'en retourner pour revenir à Sou-yeou-pé, qui, après avoir fait le tour des murs, élait sorti par la porte du nord. Comme il craigoait d’être importuné par Li, le secrétaire du palais