Alusion à la prétendue sœur aînée de Lou-meng-li
et le licencié Tsien, il n’osa pas aller dans son ancienne hôtellerie; il chercha üne autre maison et s’y arrêta. Il prit de l’argent !, acheta des effets de voyage et loua un cheval; puis, le lendemain de très-bonne heure, il se mit en route. Le long du chemin, il était en proie à une sorte de délire et s’abandonnait tout entier à ses réflexions. Dans le commencement, il n'avait en vue que mademoiselle Pé ; hais maintenant que Lou-mengli et sa sœur èlaient venus s’y joindre, toute son âme ne pouvait plus trouver un moment de repos. Tantôtil se disait en lui-même : « Quoique je connaisse le talent de mademoiselle Pé, je n’ai pas encore vu sa figure; quoique je n’aie pas vu la figure de mademoiselle Lou, comme son frère est si beau, je puis me faire d'avance une idée de ses charmes. Si ce mariage peut réussir, non-seulement je posséderai la sœur aînée, mais tous les jours je me trouverai en face de son frère. Pour un homme, c'est un des bonheurs de la vie. » Il se disait encore : « Queique Lou-meng-li soit jeune, il a combiné toutes choses avec une adresse remarquable et m'a montré la plus sincère affection. C’est un jeune homme dont l'intelligence égale le talent. Comme il vante le talent de sa sœur afnée, il est certain que ses éloges n’ont rien d'exagéré. Quand même son instruclion ne serait pas complète, lorsque bientôt elle se trou-
1. Littéralcment : Il prit des onces d'argent éparses et brisées. Les Chinois qui voyagent portent sur eux soit de petits lingots carréslongs du poids d’une once, soit des feuilles d’argent, qu'ils coupent et pèsent suivant leurs besoins à l’aide d’une sorte de romaine.
vera avec mademoiselle Pé, dans l’appartement intérieur, peu à peu, j'en suis sûr, elle acquerra un talent extraordinaire !. Que je suis heureux, moi, Souyeou-pé, d’avoir rencontré ces deux charmantes personnes! »
Sou-yeou-pé, enivré de joie, cheminait au gré de sa monture, lorsqu'il arriva inopinément à un village. Au même moment, il vit approcher deux hommes qui frappaient le tam-tam à coups redoublés?. Après eux vepaient deux soldats, portant des bannières bleues, qui étaient chargés de dégager la route #, puis une mullitude de satellites marchant en bon ordre. Sou-yeou-pé s'étant informé à quelqu'un de la suite, apprit que c’était le juge criminel de la province qui revenait de sa tournée d'inspection. Il fut obligé de descendre de cheval et de rester debout sur le bord du chemin pour le laisser passer. Un moment après, il vit passer devant lui une grande chaise à porteur ombragée par un parasol bleu ; c'était celle de ce magistrat qu'escortait une dizaine de satellites du tribunal. Elle était suivie d'an grand nombre d'employés. Un courrier du tribunal qui 8e trouvait parmi eux, ayant aperçu Sou-yeoupé, le regarda an instant el saula vivement à bas de
1. Läftéralement : Je ne m'afflige pas (en pensant) qu’elle n’arrivera pas peu à peu à (un talent) élevé et merveilleux.
2. En cet endroit, l’auteur emploie adverbialement des onomatopées (ping-ping-pang-pang), dont il est impossible de trouver, en français, des équivalents tolérables.
3. C'est-à-dire : Rendre la route libre, en faisant ranger de côté les voyageurs, pour laisser passer le cortége d’un grand personnage.
son cheval. « C’est le grand monsieur !, s’écria-t-il; où ne l'ai-je pas cherché le printemps dernier ? comment se fait-il qu'il soit ici aujourd’hui ?
— Qui êtes-vous? lui demanda Sou-yeou-pé rempli d'étonnement.
— Je suis, répondit-il, un courrier de Son Excellence Sou, le juge criminel de la province. Ce printemps, Son Excellence m'avait chargé d’aller prendre Votre Seigneurie? ; est-ce que vous l'avez oublié?
— Ab! c'est vous! dit Sou-yeou-pé. Son Excellence, où est-elle maintenant ?
— C'est le personnage qui vient de passer tout à l'heure ?, répondit le courrier.
— À ce que je vois, dit Sou-yeou-p6, c’est mon oncle. I n’y a pas longtemps qu’il a rendu compte de sa mis sion; comment se fait-il qu'on lui en ait donné une autre 4?
— Son Excellence, dit le courrier, ne se plaît pas dans la capitale. Précédemment, il avait eu la même charge dans le Hou-kouang, mais il n’y était resté que six mois; c'est pour cela qu'il a demandé cette autre
4. C'est la traduction littérale de Ta-siang-kong, qualification que donne le courrier à Sou-yeou-pé.
2. C'est-à-dire : D’aller vous trouver et vous amener auprès de lui.
3. Littéralement : Celui qui est est passé tout à l'heure, ce n'est pas lui.
Il faut sous-entendre l'interrogation : N'est-ce pas lui ?
4. Littéralement : Comment l'a-t-on désigné, nommé (pour) aller dehors | :
mission. Depuis que Son Excellence a vainement cherché à vous voir, il ne cesse de penser à vous. Veuillez, monsieur, monter tout de suite à cheval et aller voir Son Excellence. »
Sou-yeou-pé suivit ce conseil et tourna bride. Le messager monta aussi à cheyal.« Monsieur, lui dit-il, allez doucement; je vais courir en avant pour vous annoncer à Son Excellence. »
A ces mots, il donna un coup de fouet à son cheval et partit au galop. Peu de temps après, il revint audevant de Sou-yeou-pé. « Mon mattre, dit-il, en apprenant que Votre Seigneurie était ici, a êté rempli de joie ; mais comme il ne juge pas convenable de vous recevoir sur la route, il m’a ordonné de me mettre à votre disposition et de vous accompagner jusqu’à son hôtel, où vous pourrez avoir une entrevue avec lui.
— Pour retourner à sa résidence, dit Sou-yeou-pé, il faut faire encore trente à quarante li (3 ou & lieues); je crains que nous ne puissions arriver aujourd'hui.
— L'hôtel de Son Excellence, dit le courrier, est situé dans la capitale du département, et l'on n’a pas besoin d'en traverser les districts; de sorte que d'ici à celte capitale, on ne compte que sept à huit Lit.»
Ils causèrent ensemble tout le long de la route, et au bout de quelque temps, ils arrivèrent à l'hôtel. Les employés qui gardaient la porte vinrent le recevoir. « Monsieur, lui dirent-ils, veuillez entrer promple-