Mot à mot: Il n’y a (eu) absolument nj ajèno ni ciseau
ser que mon fils eût un si beau talent. Mais dites-moi un peu pour quelle raison vous avez composé ces vers à sa place.
— Dernièrement, répondit Sou-yeou-pé, au moment où je venais, j'ai été dévalisé au milieu de la route ; j’ai perdu tous mes bagages et n’ai pu aller en avant. M'ént arrèté dans une hôtellerie, je rencontrai par hasard le seigneur Li, qui me promit de l’argent pour mes frais de voyage. Voilà pourquoi j'ai composé ces vers à sa place. Il m'avait seulement dit qu’il voulait les offrir au juge criminel de la province; j’ignorais que ce personnage fût précisément Votre Excellence.
— Ces jours derniers, dit Sou, le moniteur impérial, j'ai été très-affairé, de sorte que je n’ai pu m'informer de vous. Ce printemps, j’avais chargé un de mes courriers d'aller vous prendre, et vous aviez promis de vous rendre auprès de moi. Pourquoi êles-vous resté en arrière et n'êtes-vous pas venu ? Comment se fait-il que vous n’arriviez qu'aujourd'hui ?
— Quand j'étais à la maison, répondit Sou-yeou-pé, je sortais rarement; le fait est que je ne connaissais pas les chemins. A cette époque, je me figurais que pour arriver à l'embouchure du fleuve Kiang, le moyen le plus facile était de suivre la grande route. Je cheminai au gré de mon cheval, et sans m’apercevoir que je me trompais de chemin, j’arrivai dans le village de Pé-chi, dépendant de Kiu-yong'. Le lendemain, comme je
1. Kiu-yong, nom d’un arrondissement et d'une ville de troisième ordre du département de Kiang-ning-fou (province du Kiang-nan).
voulais m'en retourner à la hâte, j'éprouvai un accès de fièvre et tombai malade. Ne pouvant me mettre en route, je me vis obligé de demander un gîte dans un couvent de Kouan-in et de m'y arrêter. Après quinze jours de soins, je finis par me rétablir. Voilà pourquoi j'ai manqué le rendez-vous de Votre Excellence. Si je suis venu aujourd'hui, c'est que pendant mon séjour dans le couvent, j'ai appris qu'un magistrat retirè, du nom de Pé, qui habite ce pays, avait une fille pleine de talent, habile en poésie et douée de la plus rare beauté. Comme j'avais eu l'idée téméraire de la demander en mariage, tout le monde me dit que Pé-kong était extrêmement sévère pour le choix d’un gendre et qu’il ne donnerait pas son consentement à la légère. J'appris en outre que Ou, l’académicien, de Kin-ling (Nan-king), était son proche parent, et que Pé-kong ne manquait jamais d'écouter ses avis. J’ai su aujourd'hui que Ou, l’académicien, vient d'être mandé par un décret à la capitale; c’est pour cette raison que je me suis rendu ici. Je voulais d’abord m’informer de Votre Excellence, et ensuite prier Ou, l’académicien, de me servir d'entremetleur.
— Je vois, dit Sou, le moniteur impérial, que vous aviez bien des raisons (pour faire ce voyage). Ce magistrat retiré, du nom de Pé, doit être, à ce que j’imagine, Pé-thaï-hiouen, qui a été reçu docteur dans la même année que moi; je connais à fond l’affaire qui l'occupe. Sa fille possède en effet un talent poétique des plus admirables, et il est bien vrai que ce vieux
monsieur est très-sévère pour le choix d’un gendre. Autrefois, pour avoir refusé sa fille en mariage, il coural presque le risque de sa vie!.
— Pourquoi cela ? demanda Sou-yeou-pé. »
Sou, le moniteur impérial, lui raconta dans le plus grand détail l’histoire des vers composés à la place de Pé, en l’honneur des reines-margueriles, et la conduite de Yang, le moniteur impérial, qui n'ayant pu obtenir la main de sa fille, l'avait présenté pour aller au-devant de l’empereur (captif). « Avec votre beau talent, ajoutat-il, si vous la demandez et devenez son époux, vous formerez vraiment un couple accompli. Vous ferez bien de prendre Ou-chouï-’an pour entremetteur. Quand je lui aurai écrit une lettre, vous aurez quelque chance de succès; mais comme ce bonhomme est entêté et soupçonneux, je crains que l’affaire ne soit pas encore bien assurée. |
— Pourquoi n'est-elle pas assurée ? demanda Souyeou-pé.
— Quoique vous ayez beaucoup de talent, répondit Sou, le moniteur impérial, vous n'êtes cependant qu'un pauvre bachelier, Comme c'est un docteur éminent, je crains bien qu'il ne dédaigne un lettré pauvre et obscur. Voilà pourquoi je disais que cette affaire n’est pas assurée. Je songe que l'examen de licence approche,
4. On a vu dans le premier chapitre que Yang, le moniteur impérial, avait fait envoyer Pé-kong en Tartarie, auprès de l’empereur captif, afin de profiter de son absence pour obtenir Hong-yu par ruse ou par force, et la faire épouser à son fils.
et, considérant que vous avez assez de talent, je vous ferai admettre au nombre des Kieng-seng ! du nord. Allez d’abord acquérir de la réputation. Si, dans un si jeune âge, vous obtenez la licence, vous serez au comble de la joie. Dans ce moment, vous prierez Ou, l'académicien, de vous servir d’entremetteur. Je lui écrirai de nouveau, et aussitôt, vous serez rempli d'espoir et ne craindrez pas de ne point réussir. Si vous acquérez de la réputation et que votre mariage se conclue, vos vœux seront accomplis, et mes espérances se seront réalisées. Ne sera-ce pas une chose charmante ? »
Sou-yeou-pé voyant que les paroles de Sou, le moniteur impérial, s’accordaient avec celles de Lou-mengli, se trouva comme un homme qui vient de s'éveiller sor un songe, et répondit sur-le-champ : « Comment oserais-je ne pas suivre les instructions sévères de Volre Excellence ? »
Par suite de ce départ, j'aurai bien des détails à raconter. Il fait inscrire son nom sur la liste des dragons et des tigres ?, et il illustre sa famille. Il figure déjà
1. C'est un titre littéraire entre ceux de Sieou-thsai (bachelier) et de Kiu-jix (licencié). On l'obtient en général à prix d'argent. Il donne le droit de concourir pour ce dernier grade. (Voyez Wells Williams, Dictionn. du dial. de Canton, et Morrison, Dict. chin., part. I, clé 39, p. 761, col. 1.) Voyez p. 156, n. 1.
2. C'est-à-dire : La liste des Kiu-jin ou licenciés, et des Thsin-ss6 (docteurs). En Chine, les mots dragon et tigre désignent au figuré un homme distingué, par la raison qu’on regarde le premier comme le roi des animaux écaillés et le second comme le roi des quadrupèdes.
sur le livre du mariage, et monte sur le phénix pour chercher sa compagne ‘, On peut dire à ce sujet:
De tout temps le ciel a été avare des honneurs et des richesses.
Le cœur de l’homme soupire pendant toute sa vie après le mérite et la réputation.
Ne dites pas qu’un mot peut avoir le poids de mille onces d’or?;
On sent qu’il est bien léger quand on ne porte pas un bonnet de crêpe noir $.
Le lecteur ignore ce que fit Sou-yeou-pé pour aller acquérir du mérite et de la réputation. S'il veut bien m'écouter un instant, je vais le lui apprendre en détail dans le chapitre suivant.
1. La compagne du phénix, c'est-à-dire : Une épouse accomplie. Le phénix mâle (fong) et le phénix femelle (hoang) se prennent pour amant et amante, époux et épouse,
2, Allusion à Ki-pou qui vivait sous la dynastie des Han. On disait : Un mot de consentement (Z-n0) de la bouche de Ki-pou, vaut mille onces de métal jaune (mille onces d’or).
3. C'est-à-dire un bonnet de magistrat. Pé-kong portait un bonnet de crêpe noir, en sa qualité de président du bureau des cérémonies.