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y était assis avant eux. Remarquant que, malgré son vêtement de toile et ses souliers de paille, il avait un extérieur distingué; que, de plus, il était suivi de deux domestiques et n'avait point l'air d’un homme à mépriser, ils le saluërent avec respect! et vinrent s'asseoir auprès de lui. Au bout de quelques instants, plusieurs domestiques apportèrent des flacons de vin et les rangèrent en bon ordre. Les jeunes gens adressérent alors une invitation à Pé-kong. “« Vénérable maître, dirent-ils, si vous ne nous dédaignez pas, veuillez vous asseoir un instant avec nous. »
Pé-kong voyant que c’étaient six ou sept jeunes gens. pensa qu'il pourrait trouver parmi eux quelque talent remarquable. C’es! pourquoi il ne fit pas beaucoup de difficultés, et se contenta de dire : « Jusqu'à présent je n'ai pas eu l’honneur de faire votre connaissance; comment oserais-je vous incommoder ?
— Monsieur, répondirent les jeunes gens, entre les montagnes et les eaux et dans l’espace qu’embrassent les quatre mers, tous les hommes sont des amis; quel empêchement y voyez-vous ?
— En ce cas, dit Pé-kong, mille remerctments. » À ces mots, il les suivit et alla s’asseoir.
A peine avait-on bu quelques tasses de vin qu'un des jeunes gens l'interrogea. « À en juger par l'accent de Votre Seigneurie, lui dit-il, vous n'avez point l'air
4. En hinois kong-cheou, saluer en élevant les mains au niveau
de la tête (to bow with the hands even with the head. Wells Williams.)
d’être de notre ville de Hang-tcheou. J'oserai vous demander quel est votre noble pays, votre éminent nom de famille, votre illustre nom d’enfance et le motif qui vous a conduit ici.
— Je suis de Kin-ling, répondit Pé-kong; mon double nom est Hoang-fou. J'aime la beauté des montagnes et des eaux de votre noble pays; c’est pour cela que je suis venu y faire une excursion. »
Le même jeune homme l’interrogea encore. « Êtes-" vous, dit-il, dans un collège de la ville ou dans le collége des nobles!?
— Ni dans l’un ni dans l’autre, répondit Pé-kong; je vis à la campagne, où je cultive deux arpents de mauvaise terre.
— Vénérable monsieur, dit ce jeune homme, comme vous savez apprécier, quoique campagnard, les agréments des monlagnes et des eaux, on voit que vous êtes un homme de goût.
— Messieurs, leur demanda Pé-kong, appartenezvous à une école de la ville ou au collége des nobles?
— Nous sept, répondit un d’entre eux, nous sommes tous de la même scciété littéraire ?. Ces trois messieurs, dit-il, en montraut ses camarades, sont du collége de Jin-ho, et ces deux autres du collége de Tsien- (hang. Pour moi, j’appartenais d’abord au collège de Hang-tcheou, mais dernièrement j'ai été admis dans
4. En chinois : kien (Basile, n° 6569). C’est l’abréviation de Kouetseu-kien, le collége impérial; en mandchou : gourouni tatchiko, 2. Voyez page 221, note 2.
le collège du Midi!. » Puis, montrant du doigt celui qui l'avait interrogé le premier : « Ce jeune homme, ditil, est comme vous, monsieur, il n’apparlient ni à une école de la ville, ni au collége des nobles.
— En ce cas, dit Pé-kong, j'imagine qu'il a obtenu un haut grade littéraire.
— Vénérable monsieur, dit-il en riant, vous avez bien deviné; du premier coup vous avez trouvé juste. Ce jeune homme s'appelle Wang. L'automne dernier, il a obtenu le grade de kiu-jin (licencié); c’est un homme fraîchement anobli ?.
— D'après ce que vous dites, repartit Pé-kong, vous êtes tous de la famille des lettrés; je vous ai manqué de respect.
— De quels lettrés parlez-vous ? dit à son tour le licencié Wang. La li‘lérature est un métier à se briser les os. Vous vous figurez qu'il est bien facile d'obtenir ce grade de licencié. Il faut se consumer à force d’étudier$. Mais vous, vénérable monsieur, vous avez le bonheur de ne pas lire. Après avoir acheté beaucoup d’arpents de terre, vous jouez le rôle d’un richard, et vous vous procurez, en viandes et en poissons, toutes les jouissances de la table.
4. C'est-à-dire : J'ai été admis au nombre des Kien-seng, titre qui place un jeune homme entre les bacheliers et les licenciés, et qu'on n'obtient que par faveur ou à prix d'argent. (Morrison, Dictionn. chin., part. I, clé 38, fol. 778.) Voyez page 219, note 1.