‹ Yu kiao li = Les deux cousines (volume 2)Chapitre 216 sur 264 · L'arbre Cha-thang est une espèce de prunier · texte numérisé non relu

L'arbre Cha-thang est une espèce de prunier

T. Il 13.

plis d’'étonnement. « Quels beaux vers! quelle belle écriture! s’écrièérent-ils. En composant avec tant de facilité, il n’a point l'air d’un homme qui n’a pas étudié. Ne serait-ce pas un vieux leltré qui a brillé dans les concours, et qui a voulu se moquer de nous?

— Où voyez-vous cela? dit Pé-kong en riant. Quoique je puisse faire quelques vers, le fait est que je n'ai pas étudié. Les anciens disaient : la poésie demande un talent particulier; elle ne dépend pas de l'étude. »

En ce moment, le soleil était déjà incliné vers le couchant, lorsque les domestiques de Pé-kong vinrent au-devant de lui, avec une chaise de montagne, pour le ramener. Pé-kong se leva aussitôt, et prenant congé des jeunes gens : « Messieurs, dit-il, naturellement je devrais rester encore ici pour vous tenir compagnie, mais la nuit approche, et vieux comme je suis, je n’ose m'arrèter plus longtemps. »

Les jeunes gens, voyant ce qui se passait, se levèrent tous à la hâte, et le reconduisirent. Pé-kong leur fit encore ses remerciments, monta dans sa chaise, et s'éloigna entouré d’un essaim de domestiques. Les jeunes gens s’abandonnèrent à une foule de soupçons et de conjectures, et reconnaissant que ce n'était point un homme du commun, ils commencèrent à se repentir de lui avoir parlé d'abord d'un ton dédaigneux. On peut dire à ce sujet:

Les eaux d'automne n'ont jamais connu l'existence de la mer.

Le champignon éphémère ne croit pas à la longévité 1.

Jeunes gens, pourquoi montrer cette folle jactance?

Cela vient de ce que votre vue est constamment étroite et bornée?. |

Un jour, un religieux nommé Hien-yun, du couvent Tchao-k’ing, vint par hasard offrir à Pé-kong du thé nouveau. Pé-kong fit apprèter un peu de bon vin et le retint à causer. « Le lac occidental, lui demanda-t-il, est un des endroits les plus renommés du sud-est; c’est le rendez-vous des hommes de lettres. Parmi les jeunes gens qui aujourd'hui ont un nom en littérature, j'ignore quels sont ceux qu'on estime le plus?

— Les lettrés renommés qui fréquentent le lac Si-hou, dit Hien-yun, sont, il est vrai, fort nombreux ; mais les uns sont réellement célèbres, les autres ne le sont que de nom #. Ces jours derniers, il est venu deux messieurs de Song-kiang, l’un, du nom de Tchao, surnommé Thsien-li; l’autre, du nom de Tcheou, et surnommé Ching-wang. Ces deux jeunes gens jouissent d’une réputation légitime.

— Comment avez-vous vu cela? demanda Pé-kong.

4. C'est-à-dire : Les gens d’un esprit médiocre ne savent pas qu il existe des hommrs d’un mérite éminent.

2. Littéralement : Vous regardez constamment le ciel à travers un tube de bambou (et n'en voyez qu’une petite partie).

Cette locution est passée en proverbe. On dit aussi: Voir à travers un tube de bambou les taches d’un léopard (kouan-li-kouel-p'ao), pour dire : Avoir un esprit borné.

3. Mot à mot : Il y en a qui ont une véritable réputation, il y en a qui ont une réputation vide.

— D'abord, répondit Hien-yun, ils sont jeunes et d’un extérieur distingué; et il n’y a personne qui ne loue et n’exalte leurs compositions liltéraires. Les magistrats retirés, et les amis qui viennent chaque jour les visiter, se succèdent sans interruption; les personnages les plus renommés, les plus hauts dignitaires de l'empire, sont tous de leur connaissance. Les uns viennent leur demander quelque pièce d'éloquence, les autres les invitent à former avec eux une association littéraire. Tout le long du jour, ils restent à boire sur les bateaux du lac, et sont constamment affairés. Avanthier, ils sont allés voir Son Excellence Yang, le gouverneur de la province, qui les reçut en personne, el après les avoir traités de la manière la plus gracieuse, leur dit que, dans deux jours, il voulait encore les inviter. Dernièrement, quelqu'un est venu les prier de faire un choix parmi les compositions ! du concours provincial. Si ce n'étaient pas des lettrés d’un véritable talent, pourraient-ils tromper et mettre en mouvement tant de monde?

— Où sont descendus ces deux jeunes gens? demanda Pé-kong.

— Dans l’aile orientale de notre humble couvent, répondit Hien-yun.

— Dans quelle chambre de l’aile orientale? demanda Pé-kong.

— Vous n'avez pas besoin de vous en informer, ré-

1. C'est-à-dire : De désigner les meilleurs pièces de Wen-tchang (style élégant), composées pour obtenir le grade de licencié,

pondit Hien-yun. Quand vous serez devant le couvent, vous n’avez qu’à demander Tchao-thsien-li et Tcheouching-wang; qui est-ce qui ne les connaît pas?

— D'après ce que vous dites, repartit Pé-kong, ce sont réellement de célèbres lettrés. »

Après qu'ils eurent causé encore un instant, Hienyun prit congé de lui et partit, Pé-kong éprouva secrètement une vive joie. « Anciennement, se dit-il, je pensais bien trouver, sur les bords du lac Si-hou, des hommes de mérite. Aujourd'hui, je vois en effet que mes conjectures ne m'ont point trompé !. Demain, j'irai leur faire une visite, et s'ils ont réellement un véritable talent, je pourrai mener à bonne fin l'affaire (le mariage) de Hong-yu et de Lou-meng-li. »

Le lendemain, il se coiffa d’un bonnet de toile, mit un habit de campagne, et se donna ainsi la tournure d'un homme qui a quitté les emplois ?. Il écrivit deux billets de visite où il s'appelait seulement Hoang-fou de Kin-ling (Nan-king); puis, emmenant avec lui un petit domestique, il alla rendre visite aux deux jeunes gens. Quand ils furent arrivés devant le couvent, au moment où ils voulaient prendre des informations, quelqu'un leur dit: « Vous voulez sans doute saluer MM. Tchao et Tcheou ; allez à l’aile orientale. »

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