Après avoir obtenu le grade de docteur
3. Littéralement : Avait posé une natte occidentale, c’est-à-dire dans la partie occidentale de sa maison. Un précepteur s'appelle Si-pin, un hôte occidental.
&. Nous savons, au contraire, que Pé-kong l'avait appelé à titre de précepteur pour juger de sa capacité.
parfaitement. Mais sa fille étant morte peu après, qu’avais-je besoin de rester attaché à elle? Voilà pourquoi je suis parti. »
A ces mots, Sou-yeou-pé fut rempli d’étonnement. « Qui est-ce qui est mort ? demanda-t-il.
— C'est précisément sa fille, mademoiselle Pé, dit Tchang-koueï-jou; est-ce que vous ne le saviez pas encore ?»
Sou-yeou-pé éprouva une telle émotion qu'il resta stupéfait. « Comment l’aurais-je su, lui dit-il? » {1 lui demanda alors depuis quand elle était morte et de quelle maladie.
— C'est l'hiver dernier qu'elle est morte, répondit Tchang-koueï-jou. En général, il n'est pas bon que les filles aient du talent. Mademoiselle Pé, fière de son talent, passait tout le jour à composer des vers. Dès qu’elle avait vu la lune d'automne ou les fleurs du printemps, elle ne pouvait se défendre d’une pénible émotion. De plus, ayant un père dur et opiniätre, qui choisissait tantôt un gendre, tantôt un autre, sans jamais rien conclure, elle en conçut un vif chagrin dans l’appartement intérieur et tomba malade. Bientôt elle devint languissante, et ne put en relever. Tous
” les médecins ont attribué sa mort à une faiblesse de
complexion, mais, au bout du compte, je suis d'avis que c'est l'amour qui l’a tuée. »
Sou-yeou-pé entendant dire que le fait était vrai, ne put s'empêcher de verser des larmes. « Si j'ai tardé à retourner chez moi, dit-il, c'était pour acquérir du
mérite et de la réputation. Et pourquoi recherchais-je le mérite et la réputation ? C’est que par là j'espérais avoir le bonheur d’épouscr un jour mademoiselle Pé. Maintenant, j'ai acquis, itest vrai, du mérite et de la réputation, mais mademoiselle Pé n’est plus de ce monde. C'est le mérite et la réputation qui ont fait mon malbeur, et, de plus, c’est à cause de moi que mademoiselle Pé est morte. Un ancien disait : « Quoique je n’aie point tué Pé-jin, j'ai été la cause de sa mort. Si Pé-jin est dans l’autre monde, c’est que j'ai été ingrat envers cet excellent ami.» Aujourd’hui, cela peut justement s'appliquer à moi et à mademoiselle Pé. Comment n'aurais-je pas le cœur navré ?
— Monsieur, lui dit Tchang-kouei-jou, dans votre tribunal, tout le monde a les yeux sur vous. Il me semble que vous devez contenir vos affections à l’aide des rites.
— Un homme de Tsin disait, repartit Sou-yeou-pé : «C'est justement chez nous autres que se concentrent les affections. » Il disait encore: « Est-ce pour nous que les rites ont élé établis? » Pour qui me prenez-vous ? Pourquoi, monsieur, ne pas m’excuser ?
— Monsieur, lui dit Tchang-koueï-jou, vous êtes dans la fleur de l’âge et déjà docteur; pourriez-vous
1. Ces paroles ont été prononcées par Wang-tao, au sujet de Tcheoui, surnommé Pé-jin, qui dans la période That-hing des Tsin (318-321 de Jésus-Christ) avait été nommé second précepteur du prince impérial. Waug-tao ne lui avait pas toujours rendu justice.
Ü s’exprima ainsi les larmes aux yeux en lisant un mémoire où Tchoou-i l'avait défendu avec chaleur pour le sauver,
craindre de ne pas trouver une belle femme dans tout l'empire ? Qu'avez-vous besoin de vous attacher passionnément à celle-ci ?
— Jusqu'ici, dit Sou-yeou-pé, je n'ai aimé qu'une seule personne; c'était mademoiselle Pé. Maintenant qu’elle n’est plus du monde‘ je resterai tout seul; je jure de ne point lui être infidèle et de ne pas chercher ailleurs une belle épouse.
— Il est naturel, dit Tchang-koueï-jou, que dans le premier moment cette nouvelle vous ait brisé le cœur. Ce n’est pas moi qui blâmerai votre douleur, seulement c'est sur vous que reposent les sacrifices dûs à vos ancêtres ; dans ce but, vous devez prendre une épouse’. Pourquoi persistez-vous dans votre résolution 5? Je vous engage, monsieur, à réfléchir mûrement.
4. Littéralement : Maintenant que, de mademoiselle Pé, la personne et le kin (sorte de guitare), n'existent plus.
Pour exprimer l’union de deux époux, on dit que le Kin et le Che (instruments de musique) résonnent à l'unisson. La mort d’une épouse s'exprime au figuré par hien-fouan, les cordes (de la guitare) sont brisées. Rattacber les cordes (de la guitare), sou-hien, c'est se remarier. (Yeou-hio-kou-sse-sin-youen, liv. III, fol. 8.)
2. Littéralement : Au milieu, cela dépend des herbes pin et fan, c'est-à-dire d’une épouse.
Ce sont des plantes que cueille une femme mariée. Les unes sont offertes dans les sacrifices, les autres servent à nourrir les vers À soie. Suivant les Chinois, cueillir ces herbes, c’est s'acquitter du devoir d’une épouse. {Youen-kien-loui-han, liv. CCXLIV, fol. 19.)
Ce passage signifie qu’il doit songer à se marier pour avoir des héritiers qui puissent offrir des sacrifices sur la tombe de ses ancûtres.
3. C'est-à-dire : Pourquoi ne pas chercher une autre épouse et vouloir rester garçon pendant le reste de votre vie?
— Monsieur, dit Sou-you-pé, vous me montrez un grand intérêt, et toules vos paroles me touchent vivement ; mais mon cœur n’est pas de pierre et je crains bien qu'il ne puisse changer.
— Monsieur, dit Tchang-kouei-jou, l'excès de votre chagrin vient de ce que j'ai eu la langue trop longue. Pour le moment, je me retire; un autre jour, je reviendrai vous offrir des consolalions.
— Mon cœur est trop bouleversé, dit Sou-yeou-pé, pour que je m'efforce de vous retenir ; un autre jour, je vous prierai de venir pour recevoir encore vos excellents avis. »
A ces mots, Sou-yeou-pé reconduisit Tchang-koueijou et le congédia ‘. Le lendemain, Sou-yeou-pé alla rendre sa visite à Tchang-koueï-jou, qui lui adressa encore des exhorlations.
« Monsieur, lui dit-il, vous et mademoiselle Pé, vous aviez une égale passion pour le talent, mais, en réalité, vous n'’éliez point liés par un engagement de mariage, Si, parce que mademoiselle Pé est morte, vous refusiez absolument de vous marier, ce serait mettre mademoiselle Pé au rang des femmes sans mœurs qui fréquentaient les bois de müriers * et les bords de la rivière P'o.
1. Mot à mot : Les deux hommes sc reconduisirent mutuellement et se séparèrent.
2. Mot à mot: Ce serait traiter mademoiselle Pé d’après les mûriers et la rivière de P'o. Il y a ici une faute dans le texte où, au lieu de sou (Basile, 7786), simple, pur, il faut lire sang, müûrier. Ces mots sang-p'o renferment une allusion à un passage du Li-ki (livre des Rites), chapitre Yo-ki (mémoire sur la musique), où il est question
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J'ai appris dernièrement que Yang, le gouverneur, avait une fille d’une beauté et d’un talent extraordinaires, et qu’anciennement il avait chargé le préfet d'aller vous demander pour gendre. On disait que vous aviez refusé parce que auparavant vous aviez promis d'épouser mademoiselle Pé. Maintenant que vous avez appris la mort de mademoiselle Pé, vous n’avez plus de raisons pour vous excuser. De plus, comme il sait que vous m’honorez de votre amitié, il m'a chargé de vous reparler de cette affaire. Il ne faut pas, monsieur, manquer une si belle occasion !.
— Je vous parais sans doute fou et stupide, dit Souyeou-pé ; cela tient à mon caractère. Le fait est qu'aujourd'hui je ne puis souffrir qu'on me parle de mariage. Il m'est tout à fait impossible d'ohéir aux oriires du gouverneur. Je vous prie, en conséquence, de lui rapporter ma réponse. »
Tchang-koueï-jou lui fit encore maintes et maintes représentations auxquelles Sou-yeou-pé répondit par autant de refus. Tchang-koueï-jou ne sachant plus que faire, se vit obligé d'aller rendre compte de sa comd’une sorts de musique que certaines femmes, blämées par les mo- . ralistes chinois, faisaient entendre au milieu des mûriers et sur les bords de Ja rivière P’o.
Le mot sang, müûrier, offre en outre une allusion à l’ode Sangtchong du Chi-king (livre I, ch. r, ode 4), où le poëte blâme les mœurs relâchérs de son temps. « À qui pensé-je? dit le poëte, à la belle Mong-kiang qui m'a donné rendez-vous au milieu des mériers. »
La rivière P'o sort du chef Jicu du district de Tch'in-lieou, dépen-
dant de Khaf-fong-fou (province de Ho-nan).