Mot à mot : De vous abaisser jusqu’à penser à moi
— Vous n’avez donc pas encore vu la gazette officielle ? dit le préfet. Comme le ministère du personnel avait commis la faute de vous donner un emploi de magistrat, vos honorables collègues ne souffrirent point qu'on violât les règlements, et voulurent adresser ensemble une plainte à l’empereur. Le ministère du personnel en fut vivement ému, et se vit obligé de présenter un placet où il avouait sa faute. Depuis longtemps, un décret vous a rendu votre titre d'académicien. Je vous en fais mon compliment; un autre jour, je veux aller vous offrir mes félicitations. » |
En entendant ces paroles, Sou-yeou-pé fut rempli de surprise et de joie. « Ainsi, dit-il en lui-même, les prédictions du devin se trouvent vérifiées d'une maniére merveilleuse. »
Ils s’assirent tous deux et prirent le thé. Quand ils eurent causé encore pendant quelques instants, Souyeou-pé voulut se lever et prendre congé du préfet « Le gouverneur, dit celui-ci, a été extrêmement mortifié de votre départ, et m’a beaucoup blämé de ne vous avoir pas retenu. Hier, il a encore ordonné luimême aux deux sous-préfets de vous chercher partout. Aujourd'hui que j'ai eu le bonheur de vous rencontrer, je n'aurai pasl'imprudence de vous laisser partir.»
Aussitôt, il fit mettre à la voile, conduisit lui-même Sou-yecu-pé dans le couvent de Tchao-khing, et l’installa dans la salle de la méditation. Ensuite, il charge: quatre satellites de rester pour le servir, et, ayant fat ramener son bateau. il alla inviter ses amis.
Cette nouvelle fut bientôt annoncée à tous les fonctionnaires pablics. Les deux sous-préfets furent les premiers à faire visite à Sou-yeou-pé. Le lendemain, tous les moniteurs impériaux vinrent lui rendre leurs devoirs. Peu après, Yang, le gouverneur, s’empressa d'aller lui-même le saluer. Dans cette entrevue, il avoua ses torts à plusieurs reprises, puis il l’invita à une collation qu'il avait fait préparer sur le lac et lui donna les plus grandes marques d'amitié. Sou-yeou-pé lui montra la même déférence que lorsqu'il était son subordonné, et ne fit paraître ni orgueil ni hauteur.
Lorsqu'on est entré en fonctions, il faut mettre une différence entre les grands et les petits{.
Un magistrat ne s'occupe que des affaires de sa charge.
11 ressemble au levier ? qui sert à puiser l’eau.
Tantôt il monte, tantôt il descend ; il est difficile d'en juger.
A cette époque, Tchang-koueï-jou était toujours sur le lac et n’était pas encore rentré chez lui. Quand il eut appris que Sou-yeou-pé était dans une position aussi élevée, il réfléchit en lui-même. « Ces jours derniers,
4. 11 y a peut-être ici une allusion au passage précédent (p. 291, lig. 22), où l’on voit le gouverneur Yang oublier que Sou-yeou-pé a été son subordonné, et le traiter, maintenant qu'il est académicien, avec la plus grande distinction. :
2. En chinois : Lou-lo, expression que l’on rend par treuil, poulie. Comme le treuil ou la poulie ne montent ni ne descendent, je crois que c’est plutôt l’appareil dont se servent les jardiniers : savoir, une pièce de bois placée par le milieu sur un pied vertical, et dont l’extrémité s'élève ou s’abaisse pour enlever un sceau plein, ou descendre un sceau vide,
dit-il, le gouverneur le traitait avec la dernière rigueur, et aujourd'hui il lui fait humblement la cour. C'est bien le cas de dire que les gens du monde nous montrent de la froideur ou de l'attachement suivant l'élévation ou la bassesse de notre condition. Quant à moi, comment serais-je assez fou pour m'attirer son inimitié ? D'ailleurs, autrefois il ne m'a pas traité trop mal. C'était seulement à cause d’une demoiselle Pé que j’avais excité son ressentiment; mais maintenant que mademoiselle Pé m'est devenue tout à fait étrangère, pourquoi ne pas changer de visage (de conduite), et jouer le rôle d’honnête homme ? Quand je lui aurai fait ma cour en favorisant son mariage avec mademoiselle Pé, il ne pourra manquer d’être au comble de la joie. Si je me lie avec lui, qui est un académicien, il est bien sûr que je n’y perdrai pas. »
Son plan étant bien arrêté, il alla rendre visite à Sou-yeou-pé. Après qu'ils se furent salués l’un l’autre: « Monsieur, dit Tchang-koueï-jou, savez-vous le motif qui m'amène aujourd'hui ?
— Je l’ignore, répondit Sou-yeou-pé.
— Je viens d’abord, dit Tchang-koueï-jou, pour vous avouer mes torts et ensuite pour vous offrir mes félicitations.
— Quand nous élions amis ensemble, dit Sou-yeoupé, jamais vous ne m'avez dit un mot déplacé ; en quoi m'auriez-vous offensé ? Que j'aie une charge au dedans ou au dehors, en somme, c'est la même chose, fl n’ya pas de quoi me féliciter, :
— Ce n’est pas pour cela, dit Tchang-kouel-jou, quo je viens vous féliciter; c’est pour un très-grand sujet de joie.
— Si cela est, dit Sou-yeou-pé, je vous supplie instamment de me l’apprendre.
— Dernièrement, dit Tchang-kouel-jou, je vous avais annoncé la mort de mademoiselle Pé; mais, au fond, cette nouvelle était fausse. Et c’est pour vous lavoir donnée, ces jours derniers, que je me suis rendu coupable envers vous. Voilà pourquoi je viens vous présenter mes excuses. La nouvelle que je vous apporte aujourd’hui n'est-elle pas pour vous un grand sujet de joie? Tel est l’objet de mes félicitations.
— Serait-ce vrai? s'écria Sou-yeou-pé rempli d’étonnement. 8
— Le fait est qu’elle n’est pas morte, dit Tchangkoueï-jou en riant; ce que je vous en ai dit dernièrement n’était qu’une plaisanterie.
— Monsieur, reprit en riant Sou-yeou-pé d'un air étonné et joyeux. ces jours derniers, pourquoi m’avezvous fait cette plaisanserie ?
— Il y avait une raison, répondit Tchang-kouei-jou. Comme Yang, le gouverneur, désirait vous avoir pour gendre, sachant que vous aviez de l'attachement pour mademoiselle Pé, il m'avait prié d’aller vous faire ce conte pour y mettre fin.»
Sou-yeou-pé, apprenant que c'était bien vrai, fut ravi jusqu’au fond du cœur. « Cher monsieur, dit-il en éclatant de rire, d’après ce que vous venez de dire, je re-
connais que si vous avez fait une faute, j'ai grandement lieu de me réjouir.
— Si vous me le permettez, dit Tchang-kouei-jou, j'irai faire pour vous les premières ouvertures, afin de racheter ma faute par ce service. Qu'en pensez-vous?
— Dernièrement. repartit Sou-yeou-pé, mon père et Ou-choui-’an ont déjà écrit à ce sujet. Si vous voulez bien faire une démarche, ce sera encore mieux; seulement, je n’oserais vous donner tant de peine.
— Un homme de talent et une femme accomplie se rencontrent rarement dans le monde, dit Tchang-koueijou. Si je réussis à les unir ensemble, ce sera pour moi un très-grand honneur; comment pourriez-vous parler de ma peine?
— Monsieur, lui dit Sou-yeou-pé, comme j'ai eu le bonheur de recevoir votre promesse, demain je me rendrai chez vous pour vous saluer et vous solliciter encore.
— Dès qu'an mot est lâché, dit Tchang-kouei-jou, quatre coursiers ne pourraient le rattrapper !. Je veux absolument partir demain. Vous êtes, monsieur, membre de l'Académie, de plus, Son Excellence votre père et l'honorable Ou-choui-’an ont écrit deux lettres. Naturellement, il suffira d’un mot pour conclure l'affaire. Vous n'aurez plus qu’à venir ensuite pour goûter le bonheur dans la chambre nuptiale, à la lueur des lampes ornées de fleurs.