Cette locution est passée en proverbe
IL TROUVE TOUT À COUP UN GENDRE. 297 — Si j'obtiens ce que vous dites, reprit Sou-yeou-pé, je vous serai fort obligé de ce servicet, et je me ferai un devoir de vous en témoigner ma reconnaissance. » Après cet entretien, Tchang-koueï-jou prit congé et partit.
Sou-yeou-pé réfléchit en lui-même. « Puisque mademoiselle Pé vit encore, se dit-il, ce mariage est bien près de réussir?. Mais, depuis peu, j'ai donné ma parole à monsieur Hoang-fou ; pour cette seconde affaire, je ne sais quel parti prendre. Monsieur Hoang-fou est un homme bon et généreux, qui m'a montré une grande affection; comment pourrais-je le payer d’ingratitude ? S'il n’y avait qu’une demoiselle (de chaque côté), je pourrais bien les prendre toutes deux, mais comme il y en a déjà deux dans la maison de Hoangfou, comment pourrais-je encore en ouvrir la bouche ? Ces jours derniers, après avoir consulté les sorts, le devin m'a engagé à consentir, et comme il n’y a pas une de ses prédictions qui ne se soit vérifiée, si ce n'était pas là le mariage qui m'est réservé, est-ce qu'il m'aurait engagé à accepler? Peut-être n'épouserai-ja jamais mademoiselle Pé. »
Sou-yeou-pé réfléchit encore. « Le seigneur Hoangfou, se dit-il, est un homme tout à fait droit et sincère. Avant-hier, lorsque je lui ai donné ma parole, il me
1. Littéralement : Ma reconnaissance pour ce service ne sera pas superticielle, c’est-à-dire sera profonde.
2. Mot à mot : Pour ce mariage, il y a encore lieu d'espérer huit : on neuf fois sur dix.
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dit que, quand le moment serait venu, il agirait suivant les circonstances. Maintenant, je n’ai rien de mieux à faire que de lui écrire une lettre, sous le nom de Eieou, de lui raconter cette affaire de point en point et de le consulter. Peut-être trouvera-t-il un moyen de tout arranger. »
Son projet étant bien arrété, il écrivit aussitôt une lettre. Le lendemain, il alla voir Tchang-koueï-jou, et se contenta de lui dire qu'un ami l'avait chargé de la faire remettre à un monsieur Hoang-fou, qui demeurait dans le village de Kin-chi. Tchang-kouei-jou ayant promis de s’en charger, il se leva sur-le-champ et partit le premier. Peu après, Sou-yeou-pé prit congé des magistrats du Tche-kiang, et, de suite, il se dirigea vers Kin-ling (Nan-king). On peut dire à ce sujet :
Jadis, un papillon fut Tchoang-tcheou, et Tchoang-tcheou fut un papillon.
Le bananier n’est pas un cerf mort; un cerf n'est pas un bananier?.
Si dans cette vie vous vous informez des choses futures,
L'avenir s'étend devant vous comme: une route immense.
Nous laisserons Sou-yeou-pé partir à la suite de
4. Tchoang-tcheou est le même que le philosophe Tao-sse, Tchoangtseu, auteur du célèbre ouvrage intitulé Nan-hoa-king. « Autrefois, dit-il, Tchoang-tcheou rêva qu'il était un papillou. » (P’ei-wen-yun- ‘ou, liv. cv, fol. 62.)
2. On lit dans le philosophe Lie-tseu : « Un homme du pays de Tching étant allé ramasser du bois à brûler, rencontra un cerf effaré et le tua. Craignant qu'il nc fût découvert par d’autres, il le c.cha dans un fossé ct le recouvrit avec des branches de bananier. Maig
Tchang-kouei-jou, pour parler des demoiselles Pé et Lou-meng-li. Depuis que P6-kong avait quitté sa maison. du matin au soir, elles s’amusaient à disserter sur la littérature oa à composer des vers. Un jour, le concierge apporta tout à coup deux lettres. L'une venait de Ou, l’académicien, et l’autre de Sou-fang-hoeï, le moniteur impérial. Or, lorsque Pé-kong était hors de chez lui, toutes les fois qu'il arrivait des lettres, mademoiselle Pé avait l'habitude de les décacheter et de les lire. C’est pourquoi, ce jour-là, mademoiselle Pé ouvrit de suite les lettres qu'on venait d'apporter pour les lire avec Lou-meng-li. La lettre de Sou-fang-hoei, le moniteur impérial, était ainsi conçue :
« Votre frère cadet', Sou-youen, vons salue jusqu’à terre ; il s’informe avec respect de votre santé, et vous envoie en même temps une lettre.
« Depuis votre glorieux retour, il y a déjà un an que je n’ai eu l'honneur de vous voir. Je songe que, comme vous vous reposez sur la montagne de l'orient, et vous livrez au plaisir de boire et de faire des vers, vous jouissez de toutes les félicités. Pour moi, qui suis entièrement occupé des affaires du souverain, quand je quand il revint chercher le cerf, il ne put reconnaître l'endroit où il l’avait déposé, et s’imagina qu'il avait fait un rêve.» (P’eï-ten-yunfou, liv. Lx, fol. 9.)
Ces deux vers signifient que l’homme est le jouet de mille illusions.
4. En chinois : Nien-ti (année — frère cadet), c'est-à-dire : Votre frère cadet, qui a été reçu docteur dans la même année que vous. Ici, comme en beaucoup d’endroits, l'expression frère cadet est un
terme par lequel un homme se désigne lui-même par excès de modestie.
pense à votre noble conduite, j’éprouve une confusion extrême.
« Mon neveu, Sou-yeou-pé, qui est originaire de ‘votre illustre pays, avait été anciennement séparé de moi. L’ayant rencontré l'an passé au milieu de ma route, el songeant que je n'avais point d’héritier, je l'ai adopté pour mon fils. Après avoir eu le bonheur d'obtenir un double succès !, malgré son peu de mérite, il vient d’être nommé juge dans la province du Tchékiang; mais quoiqu'il soit arrivé à l’âge viril, il n’est pas encore marié.
« J'ai appris que votre fille mène une vie calme et retirée, qu'elle est belle et gracieuse, et l'emporte sur la princesse que célèbre l’ode Kouan-tsiu?. C’est pourquoi mon humble fils, (épris de ses rares qualités), éprouve une vive agitation ÿ, et, soit endormi, soit éveillé, ne cesse de penser à elle.
« Votre frère cadet (moi), sans songer à son peu de mérite, et pour répondre aux sentiménts secrets d’une jeune fille, ose importuner Votre Excellence de sa demande. Si vous ne dédaignez pas la condition pauvre
4. Allusion aux succès littéraires de Sou-yeou-pé, qui avait successivement obtenu les grades de licencié et de docteur.
2. Littéralement : Qu'elle l'emporte sur Kouan-fsiu, c'est-à-dire sur la princesse Thaï-sse, qui est le sujet de la première ode du livre des vers, commençant par les mots : Kouan-kouan-tsiu-kieou.
8. Littéralement : Il se tourne en tous sens dans son lit. L'auteur emprunte, à l’ode précitée, huit expressions qui peignent le tourment et l'agitation qu'éprouvait le sage (Wen-wang) en pensant à la vertueuse princesse Thaï-sse. |
et obscure de mon fils, et lui accordez le titre de gendre, je vous en aurai une reconnaissance infinie. Mais si vous avez du dédain pour les plantes Niu-lo et Thou-sse, et ne permettez pas qu'elles s'attachent à un grand arbre!, il se retirera sans se plaindre. Il ne suivra pas l'exemple d’un individu qui l’a précédé?, et qui est devenu la risée de ses amis.
« Je finis ma lettre sans pouvoir vous exprimer tous mes sentiments. J'attends impatiemment votre réponse. »
Après avoir lu cette lettre, les deux jeunes filles furent transportées de joie. Elles ouvrirent ensuite la lettre de l’académicien Ou-chouï-an et y lurent ce qui suit :
« Votre frère cadet à et parent, Ou-koueï, vous salue jusqu'à terre. |
« L'an dernier, comme j'étais allé précipitamment à la capitale, j’ai été la dupe d’un misérable qui, en employant toutes sortes de ruses*, m'a soutiré fraudaleusement une lettre dont il a importuné Votre Excellence. Quoique ses artifices diaboliques n'aient pu échapper à votre rare perspicacité, la légèreté avec la-
1. C'est-à-dire : Si mon fils vous parait indigne d’épouser votre noble fille. (Voyez t. II, p. 166, n. 3.)