C'est-à-dire : Mon mari qui est dans l'autre monde
comme étant du Ho-nan. Si je l’avais su plus tôt, ce mariage serait déjà conclu. Pourquoi a-t-il attendu jusqu'ici pour me faire sa demande ? Seulement, j'ai déjà donné ma parole au jeune Lieou. Les deux lettres sont venues trop tard ; comment arranger cela? »
Alors il regarda fixement mademoiselle Pé, qui baissa la tête sans mot dire. Pé-kong réfléchit un instant: « Le jeune Sou, se dit-il, est doué de talent et de beauté ; tout le monde le comble d’éloges, et maintenant il vient encore d'obtenir:le grade de docteur. J'imagine que ce n’est pas un homme ordinaire. Seulement, j'ai le regret de ne l'avoir pas encore vu. » Pé-kong réfléchit encore: « Les hommes d’un mérite accompli sont bien rares, dit-il, ceux qui ont du talent ne sont pas toujours beaux, et ceux qui sont beaux n’ont pas toujours du talent. Pour être parfait, il faut posséder à la fois le talent et la beauté. Il y a des gens qui, fiers de leur talent, méprisent les autres et tiennent une conduite légère; ce ne sont pas des hommes d’un grand avenir. Quant au jeune Lieou, je lui trouve du talent et de la beauté; cela va sans dire. Sa figure respire la douceur, et ses paroles sont pleines de modestie et de jugement. En voyant les agréments de toute sa personne, on peut vraiment le comparer au jade. Plus tard, grâce à son mérite et à sa réputation, il verra le cheval de bronze et la salle du jade !. Quoique le jeune Sou soit digne d’éloges, il n’est pas sûr
4. C'est-à-dire : N entrera à l'académie des Han-lin. (Voyez t. I, p.67,n.92;t. Il, p. 118, 0. 2.) |
CHACUN EST TROMPÉ DANS SES ESPÉRANCES. sis
qu'il puisse effacer le jeune Lieou. D'ailleurs, j’ai donné ma parole au jeune Lieou, et le jeune Sou ne m'a pas encore” adressé sa demande ; c’est une affaire sans remède. |
— Mon frère, dit madame Lou, le jeune Lieou a eu le don de vous plaire par son talent et sa figure; il est certain que vous ne vous êtes pas trompé. Quand une fille a été promise en mariage, serait-il convenable de changer de résolution ? Quoique le jeune Sou soit doué de beauté, cela ne lui servira de rien; vous n'avez qu’à le renvoyer et tout sera dit.
— En effet, dit Pé-kong, je ne puis faire autrement; ce jeune homme n’est nullement prédestiné au mariage. Dans l’origine, Ou-choui-’an l'avait choisi pour ma fille, mais il avait refusé ses offres. Après avoir composé des vers sur les saules printaniers, il était venu me solliciter, mais ses vers furent frauduleusement échangés. Quand j’eus découvert la vérité, je le fis chercher de tous côlés sans pouvoir le trouver. Maintenant qu’il a obtenu de grands succès au concours et que je reçois des demandes en sa faveur, il se trouve que j'ai déjà promis à un autre. Il est évident qu’il n’était point prédestiné au mariage. Voilà pourquoi il échoue dans ses projets, et ne peut obtenir l’objet de ses vœux. »
Ils causèrent éncore quelque temps ensemble, puis ils se séparèrent. Mademoiselle Lou profita de cette occasion pour aller trouver mademoisellé Pé. « Ma sœur, dit-elle, dans l'origine il n°y avait qu'un M. Sou-yeou-
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pé, et maintenant voilà, par-dessus, le jeune Lieou ; comment arranger cela? »
Mademoiselle Pé poussa un soupir. « Suivant un proverbe ancien, dit-elle, (sur dix affaires), il y en a huit ou neuf qui sont contraires à nos vœux ; et l'on n’en trouverait pas deux ou trois qui vaillent la peiné d’en parler. Cetile idée s'applique justement à votre position et à la mienne, L'affaire de M. Sou-yeou-pé a déjà subi bien des vicissitudes. Jusqu'à présent, il avait été agréé par mon père; de plus, il a obtenu de grands Succès au concours. Enfin, on a reçu des lettres de Sou, le moniteur impérial, et de Ou, l’académicien, qui faisaient pour lui la demande. Cette affaire ne présente pas l'ombre d’un doute. Ajoutez à cela que, pendant plusieurs années, mon père m'avait cherché un époux sans rencontrer un seul homme à son gré. Qui aurait pensé qu'aujourd'hui il trouverait subitement ce jeune Lieou, et verrait toutes les peines qu’il s’est données jusqu'ici s'en aller à-vau-l'eau? Comment pourrais-je avoir le cœur tranquille ? |
— Il est vrai, dit Lou-meng-li, que ma sœur et M. Sou avaient conçu un attachement mutuel, mais ce n’était qu'un amour secret; vous ne vous étiez jamais vus même de profil, ni engagés de vive voix. Mais moi, j'ai causé avec lui, ayant ma main dans la sienne, et, assise à ses côtés, je lui ai fait plus d’un serment. Si je l'oubliais aujourd'hui pour me consacrer à un autre, d’abord je perdrais ma réputation, et ensuite je lui serais infidèle. C’est décidément impossible.
— Quoique je n’aie jamais vu M. Sou face à face, dit mademoiselle Pé, je lui ai donné ma foi du fond du cœur. Ajoutez à cela qu'il a fait des vers sur mes rimes en l’honneur des saules printaniers, et qu'il a composé deux pièces de poésie sur le départ de l’oie sauvage et l’arrivée de l’hirondelle. Ce n'était pas sans motif. Je ne puis donc le regarder comme le premier venu. Seulement, ce sont des choses secrètes; vous et moi, qui habitons l'appartement intérieur, nous ne pourrions en ouvrir la bouche. : ;
— Ma sœur, dit mademoiselle Lou, sur l’affaire qui vous regarde, il vous est difficile, dans le premier moment, de vous expliquer à cœur ouvert; quant à la mienne, rien ne vous empêche d'en dire deux mots. Au bout du compte, les intentions de mon oncle étaient excellentes, et il ne songeait nullement à forcer ma volonté. S'il avait connu le fond de ma pensée, peutêtre aurait-il fallu imaginer un autre moyen.
— Ilest certain que je ne puis manquer de m'expliquer, dit mademoiselle Pé; mais pour le moment, il faut aller doucement. J'ai appris hier que Ou, mon oncle, a obtenu un congé pour s’en retourner dans sa famille. Dans quelques jours, il voudra venir nous voir. Attendons qu'il soit arrivé; nous saisirons une occasion favorable pour le mettre au courant. Comme il est l’entremetteur de M. Sou, nous pourrons naturellement lai parler à cœur ouvert.
— Ce que vous dites est très-juste, repartit mademoiselle Lou. » Les deux jeunes filles coutinuèrent de :
raisonner à tout moment sur cette affaire. On peut dire à cette occasion :
Une jeune fille qui s’occupe de son avenir, laisse souvent voir des sentiments passionnés.
Il n’y a qu'un père et une mère qui puissent l'excuser!.
Elle a choisi (un époux) à l'époque où les fleurs reuges du pêcher sont dans toute leur beauté 1,
Quelle est celle qui reporteruit son amour sur un autre à lorsque ses feuilles sont d’une abondance extrême #?
4. Allusion au livre des vers, ode Pe-tcheou, liv. [, cap. 1v, od. 6. Voici le sujet de cette ode. Kong-pé, prince royal du royaume de Weï, étant mort en bas âge, Ki-kiang, qui avait été fiancée avec lui, fut pressée par son père et sa mère de se marier ; mais elle jura que, dût-elle mourir, elle n’épouserait jamais un autre homme. Elle termine en disant : Comment n’ont-ils pas foi en moi? c’est-à-dire, suivant le commentaire de Chi-king : « Comment ne croyent-ils pas à ma ferme résolution de rester chaste et pure ? » Comme si une : femme perdait sa vertu en se mariant après la mort de celui avec qui ses parents l'ont fiancée dans sa jeunesse. .
Dans la traduction mandchou du Chi-king, le mot liang (croire à) est rendu par gi/dchambi (excuser). Si nous appliquons ce sens à notre passage, nous dirons qu’un père et une mère, qui connaissent la vertu de leur fille, peuvent seuls l’excuser lorsqu'elle laisse voir des sentiments passionnés, parce qu'ils savent qu'elle n’aspire qu'à une union légitime.
2. Allusion au livre des vers, ode Thao-yao, liv. I, c. r, ode 6. Suivant les commentateurs, sous la dynastie des Tcheou, l'époque où fleurissaient les pèchers, était celle où l’on devait se marier.
Dans ce passage et le suivant, notre auteur a employé presque littéralement les expressions du livre des vers.
8. Il faut lire pie-louen (Basile, 771-3161), s'attacher à un autre, au lieu de fao-louen (777-3161).
4. C'est-à-dire qu’elle est celle qui, ayant choisi un époux, reporterait son amour sur un autre à l’époque où le pêcher n'a pas en-
Au bout de quelques jours, Ou, l’académicien apprit, en effet, que Pé-kong était de retour, et il s’empressa d'aller lui rendre visite.
Pé-kong, qui avait quitté Ou, l’académicien , depuis plus d’un an, fut enchanté de le voir, et, de suite, il l'installa dans le pavillon appelé Mong-thsao-hien !. Quelque temps après, mademoiselle Pé vint rendre visite à son oncle. Ou, l’académicien, adressa alors la parole à Pé-kong. « Mon frère, dit-il, maintenant que vous avez rencontré un gendre aussi accompli, nonseulement vous n’avez pas perdu les peines que vous avez prises jusqu'ici, mais vous n'avez pas trompé les espérances de voire nièce qui a tant de talent et de beauté. J'ai bien sujet de me réjouir avec vous et de vous féliciter ; seulement j'ignore si Sou-Lien-sien vous a déjà offert les présents de noces.
— Mon frère, répondit Pé-kong, je vous remercie beaucoup de l'amitié que vous me montrez, mais par malheur cette affaire n’a point réussi. »
Ou, l’académicien, fut rempli d’étonnement. « Voilà qui est bien étrange, s'écria-t-il ; comment cela ?
— En voici simplement la cause, dit Pé-kong, c'est que votre leltre et celle de M. Sou sont arrivées trop tard, lorsque j'avais déjà promis ma fille à un autre.
— Ïl y a longtemps que ma lettre est arrivée, reprit
core donné ses fruits. C'est alors, disent les interprètes, que ses feuilles sont le plus abondantes.