francs. (Voyez t. II, p. 165, lig
5. Autrefois, 1 avait mis le nom de Sou-Lien-sien (le même que Sou-yeou-pé) sur les mauvais vers qu’il avait lui-même composés. (Voyezt. 1, p. 241, lig. 13.)
CHACUN EST TROMPÉ DANS SES ESPÉRANCES. $st
Il ne s'attendait pas à apprendre que ce jour-là Souyeou-pé se trouvait justement dans la ville de Kinling {. Comme les noms de Sou-yeou-pé et de Souyeou-té avaient à peu près le même son, Wang-cheou, ayant mal entendu, alla le chercher dans la maison de Sou-yeou-té. S’adressant alors au portier, il lui demanda si c'était bien la maison de M. Sou-yeou-pé.
« Justement, dit le portier qui lui-même avait mal entendu, c'est bien la maison de M. Sou-yeou-té. D'où venez-vous ?
— Je viens, dit Wang-cheou, pour lui apporter une lettre de M. Lou, de la province de Chan-tong. »
Le portier alla aussitôt prévenir Sou-yeou-té.
« Je ne connais personne du nom de Lou dans le Chan-tong, dit en lui-même Sou-yeou-té; il faut qu'il y ait erreur. Du reste allons un peu voir. »
Il.sortit donc, et dès que Wang-cheou l’eut aperçu : « Par ordre de mon maître, dit-il, j'étais allé chercher M. Sou dans la capitale; mais, contre mon attente, M. Sou en était déjà parti. Je l’ai cherché tout le long de la roule. En quel endroit ne l’ai-je pas demandé? Je ne pensais pas qu'il fût ici. »
Sou-yeou-té soupçonna secrètement que c'était Souyeou-pé que cet homme cherchait, mais il se garda de laisser voir sa pensée et répondit d’une manière con-
1. On va voir que c'était une erreur qui provenait de ce que Sou-yeou-té l’avait laissé croire qu'il était lui-même Sou-ycou-pé. Cependant cette rencontre eut pour effet de faîre parvenir la lettre de Lou-meng-li au véritable destinataire, c'est-à-dire à Sou-yeou-pé.
339 MÉPRISE SUR MNÉPRISE;
fuse : « Je vois que je vous ai donné bien de la peine; où est la lettre de votre maître?
— Mon maître, dit Wang-cheou, s'étant retiré dans le Kiang-nan pour échapper au danger, a craint que Votre Seigneurie ne fût partie de la capitale, et que. vous ne le cherchassiez inutilement. Voilà pourquoi il m'a chargé de vous porter une lettre pour vous mettre au fait. » Là-dessus, il tira la lettre de son sein et la lui présenta des deux mains.
Sou-yeou-té l'ayant prise : « Allez, lui dit-il, vous asseoir un moment dehors, en attendant que j'aie vu quel est l'objet de cette lettre. » [l ordonna ensuite à un domestique de préparer du vin et du riz pour bien traiter le messager.
Wang-chcou obéit et alla dehors. Sou-yeou-té courut dans sa bibliothèque, et après avoir jeté un coup d'œil sur la lettre, il vit au haut et au bas un paraphe, et de plus deux petits cachets qu’on y avait apposés. La lettre était solidement cachetée. Au milieu de l’enveloppe, on avait écrit sept gros caractères : Sou-siang-kong-thsincheou-khaï-iche (pour être ouvert de la propre main de M. Sou); et au-dessous quatre petits caractères : Thaï-wet-yeou-pé (dont l’honorable surnom est Yeoupé.) L'écriture était fort correcte et d’une élégance remarquable. Sou-yeou-té réfléchit en lui-même. « Cette lettre, dit-il, arrive d’une façon singulière ; ne renfermerait-elle pas quelque mystère? » Il l’ouvrit alors furtivement; puis il fendit tout doucement le bas de l'enveloppe et en retira la lettre. Il la déploya, et y
CHACUN EST TROMPÉ DANS SES ESPÉRANCES. 938 ayant jeté les yeux. il vit que le papier était tout couvert de petits caractères réguliers, en tèles de mouche. Elle était ainsi conçue :
« L'ami et frère cadet Lou-meng-li, en saluant jusqu'à terre sôn frère aîné ! Sou-Lien-sien, lui adresse eette lettre :
« Anciennement, lorsque vous étiez en voyage, je « vous ai rencontré par hasard; il me sembla que c’é- « tait un bonheur venu du ciel. Vous êtes parti en se- « cret, et vous avez rempli mon cœur d’amertume. Je « me rappelle les graves serments prononcés sur un « siége de pierre, et les engagements sectets contrac- « tés devant les fleurs. Ils retentissent encore l’un « après l’autre à mon oreille. Mais hélas! le corps est « à l'Orient et l’ombre * à l'Occident ; une seconde en- « trevue n'est pas chose facile. Toutes les fois que j’y « pense, il me semble que tout cela s’est passé en « songe, et cependant, lorsqu'on s’est reposé sur quel- « qu'un pour le bonheur de sa vie entière, il est im- « possible de se figurer qu'on l'a vu en songe.
« J'ai appris que, l'automne dernier, vous avez ob- « tenu un grand succès au concours du Nord, et j’en « ai ressenti une joie infinie. Ce printemps-ci vous ne « pouvez manquer d'obtenir une charge éminente à.
* 4, Les mots frère cadet et frère aîné n’indiquent ici aucun degré de parenté. Le premier est un terme d'humilité et le second un terme de respect.
2. C'est-à-dire : Une immense distance nous sépare. 3. Littéralement : De voir les fleurs (k4an-hoa) et de monter au T. LL. 19.
« J'aurais dù attendre votre retour pour vous féliciter ; « je ne pouvais prévoir que ma famille serait exposte « à de grands malheurs. Afn d’y échapper, je me suis « retiré pour un temps chez mon oncle, dans la pro- « vince du Kfang-nan. Mon ancienne maison étant « étroitement fermée, j'ai craint qu’en venant me cher- « cher vous n'eussiez des doutes, comme ceux que rap- « pelle la source des pêchers!. C’est pourquoi je vous
jardin (chang-youen) Cette locution signifie sans doute arriver aut jardins académiques (à l'académie).
1. Littéralement : Les doutes de la source des pêchers. C'est-àdiro: Joe craindrais que vous ne pussiez me trouver et que vous ne fussiez tenté de me regarder comme un être imaginaire. I] y a ici une allusion à un fait fabuleux. Sous le règne de l’empereur Ming-ti, de la dynastie des Han (58-75 après Jésus-Christ), Lieou-chin et Youentchao étaient allés sur une montagne pour cueillir des simples. Bientôt leurs vivres furent épuisés. Ayant aperçu un pêcher chargé de fruits, ils en mangcrent et sentirent que leur corps étaient devenu extrémement léger. Ils virent à côté une source large comme une tasse d’où coulait une bouillie de farine et de sésame. Deux jeunes filles qui se trouvaient au bord d’une rivière, dirent en riant : Lieou et Youen, nos deux futurs époux, sont arrivés. Elles allèrent à leur rencontre, et quand elles les curent ramenés, elles les retinrent pendant longtemps. Cessjeunes filles, qui étaient des déesses, les traitèrent magnifiquement et les épousèrent. Plus tard, ils demandèrent instamment à retournor daus leur famille. Une multitude de jeunes immortelles les reconduisit hors de la grotte aux sons des iostruments de musique. Quand ils furent revenus dans leur payçs natal, ils y trouvèrent une septième génération de leurs descendants.
Lieou-chin et Youen-tchao ayant voulu revoir leurs épouses, cher. chèrent la route de la montagne et ue purent la retrouver. (Yunfou-kiun-yu, liv, IV, fol. 33.)
De là est venue la locution : Chercher la source des péchers, pour dire : chercher une chose introuvable ou imaginaire, |
« ai envoyé un vieux domestique avec cette lettre pour « vous instruire à mon sujet. Si vous pensez encore à « moi, ainsi qu'à votre mariage avec ma sœur, venez, « je vous en prie, au village de Kin-chi, près de Kin- « ling, et informez-vous de moi chez le seigneur Pe- « thaï-hiouen, du ministère des travaux publics; c'est « alors que vous saurez de mes nouvelles. En vous en- « voyant ce petit mot d’une distance de mille li, je dé- « sire que vous compreniez du fond du cœur le senti- « ment qui l’a dicté !. Je n’ajouterai rien de plus. »
« Ainsi donc, dit Sou-yeou-té après avoir lu, Sou- Lien-sien a contracté ce mariage dans la famille de Lou, du Chan-tong. Si j'allais prendre son nom et me présenter à sa place. Mais, c’est justement dans la maison de Pé que Lou-meng-li l’engage à aller demander de ses nouvelles, et c’est là qu'une fois j’ai laissé voir mon ignorance ?. Comment pourrais-je y aller une seconde fois ? J'ai appris, dit-il après un moment de réflexion, qu'il avait élé nommé juge à Hang-tcheou, et qu’ensuite ayant été admis dans l'académie des Han-lin, il se disposait maintenant à revenir. Il vaut mieux que j'aille avec cette lettre lui porter les nouvelles qu’il atlend. J'exciterai en lui un sentiment d'amitié, et je couvrirai
1. En chinois : Sin-fchao (2824-6489), expression qui est expliquée dans le dict. Thsing-han-wen-haï, liv. XXX, fol. 18, par dolori oulkhikhe (il a compris intérieurement, ou au fond du cœur), Morrison, Dict. chin., Il° partie, n° 350, l'explique par : To regard or pay attention with the heart or mind. -
9. En chinois: Lou-ma-kio, laisser voir les pieds du cheval ; suivant le P. Basile (12,002), c’est laisser voir ce qu'on voulait cacher.
ainsi mes anciens torts. D'ailleurs, c’est un académicien ; plus tard, je trouverai naturellement l’occasion . de mssservir de son crédit. »
Son projet étant bien arrêté, il attendit que Wangcheou eût fini de manger, puis il le fit entrer. « Re- . tournez vers votre maître, lui dit-il, et saluez-le de ma part. Dites-lui que je connais tout le contenu de sa lettre, et que je me conformerai ponctuellement à ses ordres. Je ne lui réponds pas de suite de peur de quelque méprise. » Il prit ensuite une once d'argent, et l'offrant à Wang-cheou : « J'ai été cause, dit-il, que vous avez fait un long et pénible voyage.
— Pour mes frais de route, dit Wang-cheou, j'ai encore (presque) tout l’argent que-mon maître m'a donné ; comment oserais-je en recevoir en outre de M. Sou?
— Ce n’est pas grand’chose, dit Sou-yeou-té; il y a tout au plus de quoi vous acheter du vin et du riz.»
Wang-cheou l'ayant remercié, prit congé de lui et partit. Nous le laisserons se diriger vers le village de Kin-chi pour aller rendre réponse à mademoiselle Loumeng-li. |
Dès que Sou-yeou-té fut en possession de cette lettre, il s’en revint de suite dans son village et ordonna à un domestique de s'informer de Sou-yeou-pé. « S'il vient, dit-il, dans le village de Kin-chi, il doit d’abord passer par ici; il faut absolument l'inviter à s'arrêter chez moi. »
Le domestique, docile à cet ordre, alla prendre des informations. Au bout de quelques jours, il apprit que
Sou-yeou-pé était en effet. arrivé dans la ville Kingling, et qu'il ne se rendrait que le lendemain au village de Kin-chi. Sou-yeou-té ordonna aussitôt de. préparer une collation en l’attendant. |
Le lendemain matin, à l'heure du serpent !, ses gens vinrent lui dire que Sou-yeou-pé était sur le point d'arriver. Sou-yeou-té courut lui-même à l’entrée du marché pour aller au-devant de lui. Peu d’instants après, il vit arriver vers lui la chaise de Sou-yeou-pé. Souyeou-té ordonna à un domestique de prendre d'avance sa carte, de courir au devant de la chaise et de dire : Mon maître vous atlend là et désire vous saluer.
Sou-yeou-pé, reconnaissant à la vue de la carte que c'élait Sou-yeou-té, ordonna aussitôt d'arrêter sa chaise. Dès que Sou-yeou-té l’eut vu arrêté, il courut à la hâte et lui fit devant la chaise un profond salut. Souyeou-pé sorlit aussitôt de sa chaise pour le saluer à son tour. « Justement, dit-il, je voulais aller vous rendre mes devoirs; comment avez-vous pris la peine de venir de loin à ma rencontre?
— Monsieur, dit Sou-yeou-té, comme vous êles arrivé aux honneurs, j'ai craint que vous n’oubliiez un homme pauvre et obscur comme moi ; c'est pourquoi je suis venu exprès vous inviter. »
Les deux jeunes gens, tout en parlant, arrivèrent
1. En chinois : A l’heure sse, qui dure de neuf à onze heures. Une ‘
heure chinoise répond à deux des nôtres.
Le caractère sse (2396) répond au serpent (che) dans le cycle duodénaire des Chinois. (Vbyez t. [*°, p. 55, n. 1.)
ensemble à pied dans la maison de Sou-yeou-té. Celuici ordonna à un de ses domestiques de prendre une carte portant les mots Tsong-ti (votre frère cadet, de la même famille) et de la présenter à son hôte. Quand ils furent entrés dans le salon, ils se saluèrent une seconde fois et s'assirent. « Précédemment, lui dit Sou-yeou-pé, j'ai reçu de vous un grand bienfait ‘; et j'en ai conservé, au fond du cœur, une vive gratitude. Mais jai fait diverses excursions qui m'ont empêché de vous en témoigner ma reconnaissance.
— C'est une affaire insignifianie, dit Sou-yeou-té ; ce n'est pas la peine d'en parler. » En disant ces mots, il fit-servir la collation.
€ Il n’y a qu'un instant que je vous ai rendu mes de-
.voirs, dit Sou-yeou-pé, comment oserais-je vous causer tant d’importunité ?
— Comme il y a loin de la ville jusqu'ici, dit Souyeou-té, les gens de votre suite doivent être affamés; je veux leur offrir un modeste repas ? pour vous montrer un peu les sentiments d’un ami.
— Monsieur, dit Sou-yeou-pé, vous me comblez de bontés; pourquoi me donnez-vous de si grandes marques d'amitié ? »
Après qu'ils eurent bn quelque temps ensemble, Sou-yeou-té interrogea son hôte. « Monsieur, dit-il,
* 4. Allusion aut vingt-quatre onces d'argent (180 francs) que Souyeou-té lui avait données pour son voyage. (Voyez t. II, p. 165, lig. 17.)