CHAPITRE XX
Sou-yeou-pé ayant bu trois grandes tasses de vin, voulut absolument que Sou-yeou-té lui donnât des nouvelles de Lou-meng-li. Sou-yeou-té se mit à sourire, et tirant de sa manche la lettre originale, il la présenta à Sou-yeou-pé et lui dit : « N'ya-t-il pas là des nouvelles de Lou-meng-li? »
Sou-yeou-pé prit la lettre, et après l'avoir lue avec attention, il devint tout rayonnant de joie. « Mon frère Sou, s'écria-t-il, est vraiment un homme plein d'attention. Monsieur, ajouta-t-il, comment vous êtesvous procuré cette lettre ?
— Celui qui l’a apportée, dit Sou-yeou-té, est un vieux domestique d’un esprit très-borné. Comme mon obscur nom et celui de Votre Seigneurie se prononcent presque de même, il était venu vous chercher dans ma propre maison. Sachant que cette lettre avait pour vous une grande importance, de peur qu'il ne la portât
ailleurs et ne compromît vos intérêts, j'ai cru devoir la garder pour la remettre à vous-même. J’ignore comment Votre Seigneurie m'en récompensera.
— Je vous suis infiniment reconnaissant, dit Sou- * yeou-pé ; quand je vous donnerais cent onces d'argent!, ce ne serait pas assez pour vous récompenser.
— Il n'est pas nécessaire de me récompenser, dit Sou-yeou-té en riant; permettez-moi seulement de boire avec vous une tasse de vin pour vous féliciter. »
Quand ils eurent longtemps causé et bu quelques tasses de vin, Sou-yeou-pé prit congé de son hôte et partit. Dès qu'ils se furent quittés tous deux, Souyeou-pé monta comme auparavant dans sa chaise et se dirigea vers le village de Pé-chi, où était le couvent de Kouan-in, pour rendre visite à Tsing-sin. Ce religieux, voyant arriver un char et des chevaux suivis d’un nombreux cortège, sortit avec empressement pour aller au-devant de lui. « Respectable maître, lui dit Sou-yeou-pé en l’apercevant, me reconnaissez-vous encore ?
— Eh quoi! dit Tsing-sin, après l'avoir regardé, c'est
4. J'ai mis « cent onces d'argent » faute d’un mot qui répondit à peng (4031), vulgo, ami. Suivant ke dictionnaire Kïng-tsi- {souan-kou, le peng équivalait à cinq peï ou cauris, çpquilles qu'on employait comme monnaie. Par conséquent cent peng représentent cinq cents cauris. C’est pourquoi le P. Lacharme (Cht-king, liv. !, ch. 3, ode 2) rend la mème expression par cing cents coquilles: Je suis aussi joyeux que s’il m'eût donné cinq cents coquilles (cauris).
A. R., trompé par le sens ordinaire de peng (ami), a traduit : Le dévouement de mille amis ne payerait jamais tant de soins.
le Seigneur Sou; comment cet humble religieux ne vous réconnaîtrait-il pas? » À ces mots, il le conduisit dans la salle de la méditation, et après les salutations mutuelles, Sou-yeou-pé ordonna aux gens de sa suite d'apporter les présents. Tsing-sin les reçut, et après lavoir remercié : « Seigneur Sou, dit-il, à quelle époque avez-vous eu ce grand sujet de joie!? Ce pauvre religieux, qui vit dans un village désert, n’en a absolument rien su et L'a pu vous adresser ses félicitations. »
Après qu'on eut pris le thé, Tsing-sin ordonna à un frère de lui préparer un plat de légumes?. « Laissez là les légumes, dit Sou-yeou-pé; aujourd hui je désire, comme autrefois, vous demander un lit dans votre respectable couvent.
— Seigneur, lui dit Tsing-sin, comme vous êtes maintenant un personnage de haut rang, je crains qu’un lit de paille ne soit indigne de vous. »
Aprés qu'ils eurent causé ensemble de choses et d’autres, Sou-yeou-pé interrogea le religieux. » Ces ‘ jours derniers, dit-il, Pê-thaï-hiouen était-il en bonne santé ?
— Il se portait bien, répondit Tsing-sin. Ce printemps, il était allé se promener sur les bords du lac
4. La première fois, Tsing-sin avait vu Sou-yeou-pé sous le costume d’un pauvre bachelier; il s’étonne de le voir aujourd’hui porté sur un char et suivi d’un brillant cortége.
2. Les religieux bouddhistes s’abstiennent de viande, et ne peuvent offrir à un hôte que des herbes ou des légumes cuits,
Si-hou et il y est resté deux ou trois mois ; il n’y a pas encore un mois qu'il est revenu.
— Dites-moi, ajouta Sou-yeou-pé, si sa fille est déjà mariée ?
— ÎIl'est vrai, dit-il, qu'on vient continuellement la demander; mais elle est encore à marier. J'ai appris hier que le seigneur Pé l'avait promise à un jeune homme du Tché-kiang, et qu’un seigneur Ou était venu faire les premières ouvertures. On était de part et d’autre en discussion et il n’y avait encore rien , d'arrêté.
— Dans ce village de Kin-chi, demanda encore Souyeou-pé, il y a un Youen-waï du nom de Hoang-fou; dites-moi, vénérable maître, si vous le connaissez. »
Tsing-sin réfléchit un instant. « Dans ce village de Kin-chi, dit-il, quoiqu'il y ait un millier de maisons, comme j’y vais quêter du riz chaque mois, je connais tout le monde; mais je n’ai jamais entendu dire qu'il y eût quelqu'un du nom de Hoang-fou.
— I] m'a assuré, ajouta Sou-yeou-pé, qu'il était parent de Pé-thaï-hiouen.
— Si c'est un parent du seigneur Pé, dit Tsing-sin, peut-être demeure-t-il chez lui. Il vous suffira d'aller le demander dans la maison du seigneur Pé; vous saurez de suite à quoi vous en tenir. » ù
Sou-yeou-pé s'étant décidé à souper‘, demanda un
4. Mot à mot : Ayant pris un repas de légumes. Sou-yeou-pé ayant refusé de manger le repas de légumes que lui offrait Tsing-sin, j'ai écrit « s'étant décidé à souper, » pour éviter cette contradiction.
lit pour la nuit. Le lendemain, il se leva, fit sa toilette, et après avoir déjeuné, il ordonna aux gens de sa suite de l’attendre dans le couvent avec le char et les chevaux. Il prit, comme autrefois, un vêtement ordipaire, et emmenant seulement Siao-hi, il se rendit doucement à pied dans le village de Kin-chi. Dès qu'il y fut arrivé, il considéra les montagnes, les eaux et les bois, qui lui offraient le même aspect qu'auparavant; mais ne sachant où en était son mariage, il éprouva une pénible émotion et poussa des soupirs. On peut dire à ce sujet :
Les pêchers en fleur, les eaux courantes, lui offrent le même aspect qu'auparavant.
Lieou-lang !, qui avait passé anciennement par ici, revient encore aujourd’hui.
Il ignore si la belle immortelle existe encore.
Chaque fois qu’il y pense il est ému et rempli d’inquiétude.
Sou-yeou-pé, tout en marchant à pied, s’'abandonna à ses réflexions. « Je ne prévoyais pas, dit-il, que le
4. Lo nom de Lieou-lang, qui essaya en vain de revoir la déesse qu'il avait épousée, désigne ici Sou-yeou-pé qui cherche la charmante fille de Pé-kong. On lit dans le dictionn. Yun-fou-kiun-yu, liv. V, fol. 58 : Dans (les jardins du) temple Tao-ssé de Hiouen-tou, on voyait mille pèchers qui avaient été plantés depuis le départ de Lieou-lang. Quatorze ans après, me promenant encore dans la capitale, je ne vis plus un seul pêcher. TN n’y avait que des anémones et des avoines qui étaient agitées par le vent du printemps. (Vers de Lieou-yu intitulés: Voyage à la capitale.)
Ibidem. Le Tao-sse qui a planté les pêchers, où est-il depuis son
mariage des deux demoiselles devait avoir lieu dans le même village. Si je vais d’abord dans la maison de Pé-kong, et que je me nomme Sou, je ne pourrai plus me présenter chez M. Hoang-fou. Le mieux est de dire que mon nom de famille est Lieou.J’irai tout doucement voir M. Hoang-fou, et lui expliquerai clairement l’affaire qui occupe mon cœur. J'aurai encore le temps de retourner chez Pé-kong. »
Sa résolution étant bien arrêtée, il entra dans le village, et tout le long du chemin il demanda la maison de M. Hoang-fou, le Youen-waï. Or Pé-kong, craignant que le jeune Lieou ne vint le chercher, avait ordonné d'avance à ses domestiques d'aller le recevoir à l'entrée du village. Ce jour-là, dès que Sou-ycou-pé fut entré dans le village, les domestiques, l'ayant aperçu de loin, coururent promptement à sa rencontre. « Est-ce M. Lieou qui est arrivé ? » lui demandèrent-ils.
Dès que Sou-yeou-pé les eut vus: « C'est moi-même, dit-il d’un air joyeux. Le Youen-waï! est-il chez lui?
— Ilest à la maison, répondirent-ils, et vous attend
retour ? Lieou-lang, qui a passé par ici, est encore revenu aujoard'hui.
L'auteur du roman a répété littéralement les mots de ce second vers.
On voit par les passages poétiques cités dans le P’ei-wen-yun-fou, Liv. XXII, fol. 269, que Lieou-lang est le mème que Lieou-chin, camarade de Youen-tchao, dont nous avons rapporté l’histoire fabuleuse, t. I, p. 311, n. 1, ett. II, p. 171, n. 2.
4. C'est-à-dire : M. Hoang-fou (faux nom de Pé-kong), du titre de Youcn-wal.
avec un sentiment de respect. » À ces mots, ils conduisirent Sou-ycou-pé dans une maison de campagnesiluée à l’est du village, et, après l'avoir fait asseoir, ils se hAtèrent de l’annoncer à Pé-kong. Pé-kong en fut enchanté. « Le jeune Lieou, dit-il, est un homme de parole. »
Sur-le-champ, il ordonna aux domestiques d’apprèter du vin et une collation. Il dit alors à Ou, l’académicien : « Je vais d'avance le recevoir; ensuite, j’enverrai quelqu'un pour vous prier de vous réunir à nous.
— Je ne crains qu’une chose, dit en riant Ou, l’académicien, c’est de ne point le trouver tel qu’on me l'a dépeint.
— Mon frère, dit Pé-kong en riant à son tour, dès que vous l’aurez vu, vous reconnaîtrez qu’il ne le cède pas au jeune Sou. » En achevant ces mots, il se rendit directement dans la maison de campagne située à l’est, et quand il eut aperçu Sou-yeou-pé, il le regarda avec la plus grande attention. Voyant que c'était un jeune homme aussi beau que distingué, il se sentit transporté de joie et alla à sa rencontre avec un visage épanoui. «Monsieur Lieou, lui dit-il, pourquoi n’arrivez-vousqu'’aujourd'hui!? Du matin au soir, je regardais dans le lointain (en vous attendant). »
Sou-yeou-pé se hâta de le saluer. « Comme je me trouvais à Hang-tcheou, dit-il, j'ai été retenu pendant
4 Comme s’il disait : Pourquoi arrivez-vous si tard ?
plusieurs jours par des amis. Voilà pourquoi j’ai tardé à vous rendre visite. Je suis bien coupable. »
Après avoir causé ensemble, ils se saluèrent et s’assirent à leurs places respectives. « Monsieur, lui dit Pé-kong, en recevant ces jours derniers votre lettre, j'ai appris que la personne qu'un rapport mensonger avait fait passer pour morte, est parfaitement en vie. C'est une chose fort heureuse. Mais j'ignore à quelle famille appartient cette jeune fille. J'ai vu encore qu’un homme haut placé s'était chargé du rôle d'entremetteur. Cet homme haut placé, qui est-il? J’ai appris il y a quelques jours que votre honorable père n'était plus du monde‘. Comment peut-on dire maintenant que c'est votre honorable père qui s’est chargé de négocier ce mariage.
— Au point où en sont les choses, dit Sou-yeou-pé, je ne puis vous rien cacher, et je me vois obligé de vous dire toule la vérité. Quoique j'aie perdu mon père depuis longtemps, l’an dernier, mon oncle m'a adopté pour son fils. Cette jeune demoiselle n’est autre que la fille de Pé-thaï-hiouen, dont je vous ai parlé précédemment. Le grand personnage qui doit remplir pour moi le rôle d'entremetteur, est Ou-chouï-’an, le Thaï-chi (grand historien) * .»
À ce récit, Pé-kong éprouva une vive émotion. « J'avais appris, dit-il, que si Ou-chouï-’an doit rem-
4. Mot à mot : Voyageait déjà parmi les immortels. 2. Jusqu'ici on avait donné à Ou-chouf-’an ls titre de Hau-lin (académicien), | |
plir le rôle d’entremetteur, c'est pour l'affaire de Souyeou-pé. Dites-moi, monsieur Lieou, à quelle époque vous lui avez demandé ce service ? »
Sou-yeou-pé se leva vivement, et faisant un profond salut à Pé-kong : « Je suis bien coupable, dit-il, je ne m'appelle point Lieou; mais, à vrai dire, je suis précisément Sou-yeou-pé. »
En entendant ces paroles, Pé-kong fut rempli d’étonnement et de joie. « Voilà une chose bien extraordinaire, s'écria-t-il. Veuillez, monsieur, vous asseoir. Je vous adresserai maintenant une question. Après avoir obtenu le titre de docteur!, vous aviez tté nommé juge à Hang-icheou. Pourquoi avez-vous changé de nom et êtes-vous allé vous promener secrètement à Hoeï-ki?
— C'était, dit Sou-yeou-pé, parce que le gouverneur Yang avait une fille qu’il voulaitme donneren mariage. Ayant refusé d’une manière absolue, j'avais excité contre moi la colère du gouverneur, qui maintes fois me suscita de mauvaises affaires pour me perdre. J'étais alors son subordonné et ne pouvais lui tenir tête. Voilà pourquoi je me vis obligé de quitter ma charge, et changeant de nom, j’allai faire une courte excursion à Chan-in et à la grotte de Yu pour lui échapper. C'est alors que j'ai eu le bonheur de rencontrer votre Seigneurie.
— Ainsi donc, dit Pé-kong, le vieux Yang poussait
4. Mot à mot: Après avoir été présenté (et inscrit) dans le livre
des sages. | 7. IL. 20
à ce point la méchanceté ! N'en parlons plus. Mais qui donc vous avait annoncé la mort de la fille de Pé-thaïhiouen ?
— C'était Tchang-kouei-jou, répondit Sou-yeou-pé. Comme Yang le gouverneur savait que j'avais de l’attachement pour mademoiselle Pé, il avait chargé Tchang-kouei-jou de me faire ce mensonge pour que je cessasse de penser à elle.
— Quand des misérables trompent ainsi, s’écria Pékong, ils sont bien dignes de haine. M. Sou, ajouta-t-il en riant, vous venez d'être élevé en honneur. Comme vous avez un ancien engagement avec Pé-thaï-hiouen et que Ou-choui-’an est votre entremetteur, ce mariage esl aussi beau qu’une pièce de soie brodée; seulement j'ignore ce que vous pensez de moi.
— Votre disciple, dit Sou-yeou-pé, se trouvait seul et dénué de tout dans une hôtellerie. Au dehors, il n’avait point d'ami puissant; au dedans, il n'était point soutenu par les louanges de son village; et cependant il a été assez heureux pour que Votre Excellence lui promil, dès le premier moment, un double mariage. On peut dire, en vérité, que vous ne vous arrètez pas aux apparences pour juger les hommes!. La recon-
4. Mot à mot: Véritablement on peut dire que vous examinez (jugez) les chevaux en dehors du sexe femelle ou mâle, (en dehors) de la couleur noire ou jaune. Il y a ici une allusion à ce passage du. philosophe Lie-tseu : Mou-kong, roi de Thsin, interrogea un jour Pé-lo. « Y a-t-il quelqu'un, lui demanda-t-il, qu'on puisse envoyer chercher des chevaux Ÿ — Il y a, dit-il, Klieou-fang-kao. » Mou-kong
” l'ayant envoyé chercher des chevaux, il revint au bout de trois mois
naissance que m'a inspirée cette marque d'amitié ne s’effacera jamais de mon souvenir. Voilà pourquoi je suis venu d’avance me prosterner au bas de votre escalier ? pour demander vos ordres. Moi, qui suis aussi bas que la poussière, aussi faible que les nuages flottants, comment oserais-je venir me vanter fièrement à la porte d'un grand sage et m'attirer les railleries des gens d'esprit 2?
— Monsieur Sou, dit Pé-kong en riant, en vous voyant des sentiments aussi élevés, on peut dire que les richesses et les honneurs n’ont pu vous faire changer de résolution. Mais comment pourrai-je lutter avec Péthaï-hiouen ? je suis obligé de lui céller le pas.
— D'après ce qué dit votre Seigneurie, repartit Souyeou-pé, vous accompliriez un grand acte de vertu, mais moi je sérais infidèle à mes serments $. J'espère encore que votre Seigneurie aura le talent d’arranger cela.
—" Nous nous en occuperons une autre fois, dit Pé-
et dit : « J'en ai trouvé un; c’est une jument jaune qui se trouvait sur une colline sablonneuse. » On chargea quelqu'un d'aller la voir, mais c'était un cheval de couleur noire. Mou-kong fut fort mécontent. « S’il ne sait pas, dit-il, distinguer le sexe ni la couleur des chevaux, comment pourrait-il reconnaître leur valeur intrinsèque ?»