‹ Yu kiao li = Les deux cousines (volume 2)Chapitre 5 sur 264 · PRÉFACE. XIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XIII

en rien leur bonne intelligence; mais c'est pour elles un motif de plus de s’estimer et de se chérir. Où l’on trouverait en Europe un sujet de discorde et de désespoir, d’aimables Chinoises voient l'effet de la plus heureuse sympathie et le gage d’une félicité parfaite. On est véritablement transporté dans un autre monde. Il faut aller à la Chine pour voir la bigamie justifiée par le sentiment, et la plus exigeante des passions se prêter aux partages et aux accommodements, sans rien perdre de sa force et de sa vivavacité.

« L'union de trois personnes liées par une douce conformité de penchants, de qualités, d’humeurs, forme aux yeux des Chinois le comble de la béatitude terrestre, une sorte de bonheur idéal que le ciel réserve à ses favoris, comme la récompense du talent et de la vertu. Et, je crois, ce qui choquere davantage ici, c’est de voir la conduite des principaux pers sonnages exposée comme le résultat naturel d’un système moral. On a en Europe une aversion si profonde pour la polygamie, que je ne sais si l’on n’en supporterait pas plutôt la pratique que la théorie. Telle qu’elle existe chez les musulmans, elle trouverait peut-être plus d’indulgence. Mais les motifs purement platoniques et intellectuels de notre héros, ne seront goûtés de personne, et Je crains pour lui, jusqu’à sa délicatesse même. Un homme qui aime

PREFACE

deux femmes à la fois est une sorte de monstre qu’on n’a jamais vu qu’au fond de l'Asie, et dont l'espèce est tout à fait inconnue dans l'Occident. Deux passions simultanées ne sauraient se supporter : elles seraient successives qu'on aurait de la peine à les admettre dans un roman. |

« Au reste, les auteurs chinois, écrivant dans un pays où l'on pense autrement que nous sur cet article, s’arrangent fréquemment pour assurer à leurs héros cette double félicité que les mœurs autorisent; et c’est la terminaison la plus satisfaisante dont ils aient pu s’aviser, comme nous en jugeons par diverses compositions où elle se reproduit. À Dieu ne plaise que j'imite ici ce théologien de Leipsick, que la population de Stockholm voulut mettre en pièces parce qu'il avait célébré le triomphe de la polygamie. Mais à considérer la chose en romancier, plutôt qu’en moraliste ou en philosophe, contentons-nous d'observer quelles ressources un écrivain peut tirer d'un pareil système; il lui fournit le moyen de contenter tout le monde à la fin du récit, sans recourir à ces maladies de langueur, à ces consomptions funestes, tristes effets d’une passion malheureuse et inutilement combattue, et seul recours de nos écrivains, quand, de compte fait, il se trouve une héroïne de trop qui les embarrasse au moment de la conclusion, et à quifla délicatssse ne permet ni de

| PRÉFACE. xv vivre, ni de changet. Le procédé chinois aurait épar- &n6 bien des larmes à Corinne, à la Clémentine de Richardsoï, et sauvé de vifs regrets à l’indécis Oswald, et peut-être au vertueux Grandisson lui-même. »

Constamment préoccupé de l’idée de contribuer, suivant la mesure de mes forces, aux progrès des personnes qui étudient la langue chinoise, j'ai voulu faire pour l'intelligence du style vulgaire (Kouanhoa), ce que j'avais fait en 1826 pour celle du style antique (Kou-wen), en imprimant, avec le texte chinois, une traduction latine de Meng-tseu !, philosophe chinois du quatrième siècle avant Jésus-Christ, laquelle, depuis cette époque, n’a pas cessé d’être entre les mains des orientalistes et des missionnaires de toutes les nations.

Au moment où le vaste empire de la Chine commençait à s'ouvrir d'une manière définitive aux entreprises des Européens, frappé de l'absence de secours littéraires qui pussent permettre aux Jeunes gens d'étudier sans maître la langue moderne, j'ai publié, en 1860, la traduction française du roman chinois P’ing-chan-ling-yen (les deux jeunes filles

4. Meng-tseu vel Mencium, inter sinenses philosophos, ingenio, doctrina nominisque claritate, Confucio proximum, edidit, latina interpretatione ad versionem tartaricam utramque recensita et perpetuo commentario e sinicis deprompto illustravit Stanislaus Ju'icn. (2 vol. in-&°.)

xvI PRÉFACE.

lettrées) qui a reçu en France et à l'étranger l’accueil le plus favorable. Je poursuis encore le même but en donnant aujourd’hui une nouvelle traduction du roman des Deux Cousines, qui, sous sa première forme, est épuisé depuis plus de trente ans, et qui, comme je l’ai dit en commençant, est complétement inconnu à la génération qui a surgi depuis 1826. C’est donc pour elle un ouvrage entièrement neuf; mais cette seconde traduction aüra pour les jeunes sinologues à qui Je la destine spécialement, un caractère plus frappant de nouveauté, s'ils la comparent à la première, qui permet, il est vrai, aux gens du monde de suivre les aventures qui y sont racontées, mais avec le secours de laquelle les étudiants seraient dans l'impossibilité de comprendre à fond l'original.

En effet, M. Abel Rémusat lui-même s'exprime ainsi (Préface, 167) à l’occasion d’une chanson que nous allons donner sous sa forme ancienne et nou velle : « Zl a fallu se borner à remplacer ces vers par « des lignes de prose, où l’on trouvera que le vide de « la pensée n’est nullement racheté par le mérite de « l'expression, Je suis même bien loin d'affirmer « que le sens y soit toujours rendu. J’y ai renoncé « sciemment en quelques circonstances, parce qu'il « aurait fallu tout un alinéa pour le développer. Je « puis l'avoir méconnu dans d’autres occasions, où

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« le fil des idées se dérobait sous les fleurs de l’ima- « gination chinoise.

« Pour le moment, il me suffit d'avoir averti « les lecteurs QUI VOUDRAIENT SE SERVIR DE MA TRA- € DUCTION POUR APPRENDRE LE CHINOIS. }

Ainsi, M. Abel Rémusat, par un excès de conscience très-honorable, défendait aux étudiants de se servir de sa traduction pour apprendre le chinois’ C'est assez dire à quel point il la croyait libre et peu secourable pour l'intelligence du texte.

Dans le premier chapitre, on voit mademoiselle Pé composer secrètement pour son père, sur les reinesmarguerites, une pièce de vers, qui commence sa réputation et amène de graves événements.

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