‹ Yu kiao li = Les deux cousines (volume 2)Chapitre 79 sur 264 · C'est-à-dire: Mon mariage · texte numérisé non relu

C'est-à-dire: Mon mariage

On a beau avoir un cœur passionné 1,

La beauté et la laideur inspirent des sentiments diffé- ‘entls.

Au bout de deux jours, la dame Tchang, l’entremetteuse. vint demander des nouvelles : € Monsieur Sou, dit-elle, avez-vous vu la personne dont je vous ai parlé avant-hier? »

Sou-yeou-pé réfléchit en lui-même : « Ou, l’académicien, se dit-il, est un liltérateur éminent, qui'jouit d’une grande réputation. Si je vais dire que j'ai vu à la dérobée la laideur et l'air commun de sa fille, et que je ne veux pas l’épouser, il se sentira blessé dans sa dignité et se plaindra de mon dédain ; il vaut mieux

que je le remercie d’une manière vague. » En conséquence, il dit à l'entremetteuse : « Je ne suis pas encore allé (où vous savez), comment aurais-je pu voir la personne dont vous m'avez parlé avant-hier ?

— Pourquoi, monsieur, n’y êtes vous pas allé? demanda la dame Tchang.

— J'ai songé, répondit-il, qu’elle appartient à une famille de magistrats, et que si j'étais surpris à l’observer furtivement, sa réputation et la mienne en souf-

4. Mot à mot : Un visage (qu’anime) le vent du printrmps, c'esti-dire un visage animé par l’amour. Suivant les poëtes chinois, le souffle du printemps inspire l'amour, de sorte que l'expression £aitch'un-fong (porter le vent du printemps) signifie être amoureux d’ane femme. Les mots {cun-i (idées de printemps) veulent dire sexual desires (Wells Williams, Dict. du dial. de Canton). Tch'unfong (vent de printemps) signifie des sentiments amoureux, et tch'un-sin (un cœur de printemps), un cœur épris d'amour.

friraient. En outre,-quand j'irais l’attendre du malin au soir, il n’est pas sûr que je sois assez heureux pour la rencontrer. Veuillez prendre la peine de faire cette-réponse de ma part.

— Monsieur, dit l’entremetteuse, que vous l’ayez vue où non, cela vous regarde ; mais je vous jure que dans tout ce que je vous ai dit il n’y a pas un mt d’inexact. Je vous engage, monsieur, à y réfléchir mirement. |

— J'ai encore d’autres raisons, dit Sou-yeou-pé. Le seigneur Ou est un académicien, et moi, je ne suis qu'un pauvre bachelier. Ma position pourrait-elle répondre à Ja sienne ?

— C'est précisément lui, dit la dame Tchang, qui vient vous demander pour gendre ; ce n'est point vous qui êtes allé le solliciter. Quelle impossibilité voyesvous là ?

— Quoiqu'il m’ait donné à tort une si grande marque d'amitié, dit Sou-yeou-pé, quand j'y songe en moimême, je ne puis m'empêcher d'en être confus; pour cela, il m'est décidément impossible de lui obéir. »

La dame Tchang eut beau l'exhorter mainte et mainte fois, il persista dans son refus. Voyant ses efforts inutiles, elle se vit obligée de prendre congé de Sou-yeou-pé et d’aller rendre réponse à Ou, l’académicien. Ce jour-là, comme Ou, l’académicien n'était pas chez lui, elle entra tout droit dans l’intérieur et alla voir sa femme qui, l'interrogea dès qu'elle l'eut

aperçue. « Où en est, dit-elle, le mariage qu’on vous a chargée de négocier ?'

— Madame, répondit-elle en hochant la tête, il est vraiment impossible de prévoir les choses du monde. Ce mariage paraissait pre$que assuré; qui aurait pensé que ce jeune homme, qui n’est qu'un pauvre bachelier, se croirait obligé de refuser ?

— Suivant Son Excellence, reprit Madame Ou, il a du talent et une belle figure. Comment se fait-il qu’il ait un caractère si obstiné?

— Ne vous fâchez pas, répondit l’entremetteuse, de ce que je vous ai dit sur son compte!. Pour du talent et de la beauté, il en a certainement, mais il n’a pas de bonheur. J’ai sous la main un parti-excellent ; c’est le noble fils de Wang, gouverneur de la province. Il a aujourd'hui dix-neuf ans. Du côté, de la figure, du talent et de l'instruction, il ne le cède pas au bachelier

Sou-yeou-pé. Ajoutez à cela que le rang et la fortune sont égaux de part et d’autre. Veuillez, madame, vous décider prompiement ; n'allez pas le manquer.

— Je sais à quoi m'en tenir, dit madame Ou; dès que Son Excellence sera revenue, je lui en parlerai immédiatement. »

Comme la dame Tchang venait de partir, le seigneur Ourentra chez lui. Sa femme lui ayant rapporté de point en point les paroles de l’entremetteuse, il se livra quel-

a. En chinois : Choue-fha, expression qui, suivant Prémare, signife: parler de quelqu'un en mauvaise part.

que lemps à de sérieuses réflexions. « Quelles raisons a-1-il eues pour refuser ? s’écria’ t-il; c’est sans doute que cette entremetteuse n'a pas su s'expliquer clairement, mais j'ai trouvé un bon moyen. » Sur-lechamp, il appela un domestique et lui donna ainsi ses ordres : « Prends un billet de visite, va au collége du district et invite de ma part M. Licou-yutching. »

Le domestique obéit, et, peu de temps après, il amena le jeune homme que le seigneur Ou avait invité. Or, ce Lieou-yu-tching était alors un des bacheliers les plus distingués du collége du district. Anciennement, il avait été un des diciples de Ou, l’académicien; c’est pourquoi, dès quil se vit invité, il s'empressa de venir. Après qu'ils se furent salués tous deux : « Vénérable maître, dit aussitôt Lieou-yu-tching, vous avez appelé votre disciple ; j'ignore quels ordres vous avez à me donner.

— Voici simplement de quoi il s’agit, répondit Ou, l'académicien. J'ai une fille appelée Wou-kiao, qui a maintenant dix-sept ans. Elle est fort intelligente et possède quelque beauté ; non-seulement elle excelle dans les ouvrages de son sexe, mais tous les genres de poésie lui sont familiers. Ma femme a pour elle le plus tendre attachement. Il est vrai que plusieurs magistrats sont venus me la demander, mais parmi ces fils d'hommes riches et nobles, il est difficile de trouver un véritable talent. Avant-hier, étant allé voir les arbres en fleur, j'ai rencontré par hasard Sou-yeou-pé,

qui vient d'obtenir le premier rang sur la liste des bacheliers. C’est un jeune homme aussi heau que distingué, et ses poésies sont pleines de pureté et de fratcheur. Comme j'avais le désir d’en faire mon gendre, je lui ai envoyé hier une entremetteuse pour lui parler, mais il s'en est excusé, je ne sais pourquoi. Cela vient sans doute, à ce que j'imagine, de ce que celte femme était d'un rang infime, et que ses paroles avaient trop peu de poids pour qu’elle pût gagner sa confiance. C'est pourquoi, mon excellent ami, je veux vous prier de lui faire part de mes intentions.

= Ilestbien vrai, dit Lieou-yu-tching, que pour le talent et la figure mon amiSou-lièn-sièn est comparable à Weï-kiaï, qui était beau comme le jade !. Avant-hier, lorsque le président du concours publia la liste du concours, il le combla d’éloges. Comme mon respec- {able maître laisse de côté ? les riches et les nobles pour choisir un habile lettré, on peut dire en vérité qu'il ne le cède pas à Lo-kouang*, dont le caractère était aussi pur que la glace. Si vous me chargiez de tenir le

4. Il y a ici une allusion historique. On lit dans les annales des Tsin, biographie de Wel-kiai : Dans sa jeunesse, comme il était mnté sur un char trainé par des moutons, il entra un jour dans le marché. Ceux qui le virent l’appelèrent l’homme de jade (beau comme le jade, yu-jin). Le père de sa femme, nommé Lo-kouang, jouissait dans tout l'empire d’une grande réputation. On disait communément : Le père de la femme (de Wei-kiaï) cst pur comme la glace, et le gendre (Wei-kiai) a l'éclat du jade (yu-jun, expression employée dans notre texte).

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