UN PAUVRE BACHELIER REFUSE D ÉPOUSER UNE FILLE RICHE ET NOBLE
Depuis que Sou-yeou-pé avait augmenté sa réputation en obtenant la première place parmi les bacheliers, à la vue de sa jeunesse, de son talent supérieur et des agréments de sa personne, tous ceux qui avaient une fille désiraient de l’avoir pour gendre. Sou-yeou-pé avait coutume de se dire en soupirant : Dans la vie, l'homme a cinq relations sociales !. J'ai eu ke malheur de perdre de bonne heure mon père et ma mère, et de plus, je n’ai point de frères; de sorte que, dans ces cinq relations, j'en ai déjà perdu deux. Il peut arriver un temps où je formerai les relations du sujet avec son, prince, du camarade avec ses amis, mais si je n’épouse
1. Savoir : 1° les relations des sujets avec le prince ; 2° des fils avec le père; 3° du mari avec la femme ; 4° des frères cadets avec leurs frères ainés ; 5° des camarades et des amis.
pas une personne d'une beauté extraordinaire et d’un mérite distingué, moi Sou-yeou-pé, j'aurai perdu ma peine, en lisant, pendant toute ma vie, une multitude de livres. Et quand je deviendrais un écrivain de talent, ce serait inutile. Dites-moi un peu où j'irais épancher les sentiments et les idées dont mon âme est remplie ? Je ne pourrais mourir content et résigné !. »
En conséquence, lorsque des personnes distingués venaient Jui faire des propositions de mariage, s'il apprenait que la demoiselle était dépourvue de beauté, il les éconduisait toutes ; et celles-ci voyant ses refus continuels, finissaient par cesser leurs démarches. Mais Oo, l’académicien, qui avait reçu la commission de Pé-thaï-hiouen, craignit de mænquer un gendré aussi remarquable, et ne put s'empêcher d'envoyer Lieouyu-tching pour lui parler. Ge dernier, après avoir.reçu les ordres de Ou, l’académicien, n’osa montrer la moindre lenteur. Il alla de suite voir Sou-yeou-pé, et lui exposa en grand détail les motifs de sa visite.
« Avant-hier, lui dit Sou-yeou-pé, une entremetteuse est déjà venue m'’entretenir de cette affaire, mais j'ai refusé d’une manière absolue. Comment a-t-on pu,
1. Sou-yeou-pé parle ainsi parce qu'il désespère de se marier à son gré. Le vœu le plus ardent d’un Chinois est d’avoir des fils qui, après sa mort, lui offrent des sacrifices funèbres. Il meurt alors content et résigné. Si, au bout d'an certain nombre d'années, sa femme légitime ne lui a pas donné de fils, il en adopte un ou prend une femme de.second rang dans l’espnir d'en avoir. De là vient uniquement la préférence que les Chinois accordeut aux enfants mâles. e
monsieur, vous donner la peine de venir? Naturellement, je ne devrais pas fermer l'oreille aux avis que vous voulez bien me donner, mais ma résolution est bien arrêtée, et je ne puis, pour rien au monde, obéir à vos ordres.
— Le seigneur Ou, dit Lieou-yu-tching, est revêtu de la dignité de Hän-lin (académicien), et il est le plus riche de toute la ville. [1 aime sa fille comme une perle, comme un objet du plus grand prix. Je ne sais combien de fils de magistrats de cette ville sont venus le solliciter, mais tous on éprouvé un refus. Comme il a été charmé de votre talent et de votre figure, il a chargé plusieurs personnes de venir vous parler avec les plus vives instances. C’est une affaire magnifique; d'où peut venir an refus aussi opiniâtre?
— Pour un homme, répondit Sou-yeou-pé, le mariage est la plus grande affaire de la vie. Si l'épouse est mal assortie du côté du talent et de la beauté, c’est un fardeau pour tout le reste de la vie. Un père pourrait-il donner son consentement à la légère ?
— Ne vous fâchez pas de ce que je vais vous dire, reprit en riant Lieou-yu-tching, quoique aujourd’hui vous ayez CONCOUru avec succès, et acquis pour un Mmoment de la réputation, vous ne serez jamais qu’un pauvre bachelier. Où avez-vous vu que la fille d’un académicien comme lui, ne pourrait aller de pair avec
vous ? Je n'ai pas besoin de dire que sa fille est comme une fleur et pareille au jade. Si vous parveniez à partager sa fortune et sa noblesse, cela vaudrait mieux
que de vous nourrir chaque jour d’un mélange d'herbes insipides !.
— Monsieur, lui dit Sou-yeou-pé, vous n'avez pas besoin de mettre en avant ces mots de fortune et de noblesse. Quand je considère l'instruction que nous avons reçue dans le domaine des lettres, je pense que je ne serai pas toujours un homme pauvre et obscur. Seulement, j'ignore si, dans la vie présente ?, je serai assez heureux pour posséder une épouse accomplie.
— Monsieur, repartit Lieou-yu-tching, ce que vous dites là est encore plus ridicule. Si vous ne vous inquiétez pas de la fortune et de la noblesse, y a-t-il au monde un homme riche et noble qui cherchât une belle femme sans la trouver ?
— Gardez-vous, répondit Sou-yeos-pé en riant, de priser si haut la fortune et la noblesse, et de faire si peu de cas d’une femme accomplie. En tout temps, quiconque porte une ceinture d’or el un vêtement violet, ne manque jamais de passer pour un homme riche et noble, mais combien y a-t-il de femmes d’une beauté extraordinaire et d’un mérite distingué? Celle qui a du talent sans Ctre belle ne. peut compter pour une personne accomplie ; celle qui est belle sans avoir du talent ne peut non plus compter pour une personne
1. En chinois: Hoang-tsi, un plat d'herbes dont se nourrissent les pauvres. (Morrison, Dict., part. If, n°8 1398 et 10598.)
2. Allusion aux existences successives qu’admettent les bouddhistes.
accomplie. Quand méme une femme serait douée de talent et de beauté, si elle n'avait pas un cœur qui baltft à l'unisson du mien, je ne pourrais la regarder comme la femme accomplie que je cherche.
— Vous êtes fou, monsieur, lui dit Lieou-yu-tching en riant aux éclats; si telle est la femme accomplie que vous demandez, vous n'avez qu’à aller la chercher chez les filles de joie.
— Dans l'origine, dit Sou-yeou-pé, Siang-jou et Wen-kiun! ont d’abord été attirés l’un vers l’autre par les sons de la guitare; ils ont fini par vivre ænsemble jusqu’à ce que l’âge eût blanchi leurs cheveux, et leur union est devenue pour les siècles futurs ? un charmant sujet d'entretien. Direz-vous qu'elle appartenait à la classe des filles de joie ?
— Monsieur, répartit Lieou-yu-{ching, prenez garde qu'en citant cette beauté qui a reçu les vaines louanges de tous les siècles, vous ne laissiez échapper la réalité qui s'offre à vos yeux.
— Soyez tranquille, dit Sou-yeou-pé. J'ai juré, il y a longtemps, que si je ne rencontre pas ane femme d’un
1, Sse-ma-siang-jou se trongçait un jour à diner chez un homme riche nommé Tcho-wang-sun, dont la fille, Tcho-wen-kiun, était veuve depuis quelque temps. Ayant été invité à toucher sa guitare, il joua la chanson du phénix qui recherche sa compagne (c'est-àdire du jeune homme qui recherche une jeune fille), afin de toucher le cœur de Wen-kiun. Celle-ci, l'ayant écouté par les fentes de la porte, fut tellement ravie de la musique qu’elle venait d'entendre, qu'elle s'enfuit la nuit même avec Sse-ma-siang-jou.