‹ Yu kiao li = Les deux cousines (volume 2)Chapitre 82 sur 264 · Mot à mot : Mille antiquités · texte numérisé non relu

Mot à mot : Mille antiquités

mérite distingué et d’une beauté extraordinaire, je ne me marierai de ma vie. » |

Lieou-yu-tching partit d’un grand éclat de rire: « De cette façon, dit-il, si l'empereur vous demandait pour son gendre, vous n'y consentiriez pas! Voilà une merveilleuse résolution. Seulement, monsieur, il faut que vous y persistiez fermement. N’allez pas manquer l'occasion pour vous repentir à mi-chemin.

— Décidément, dit Sou-yeou-pé, je ne m'en repentirai pas. »

Lieou-yu-tching se vit obligé de prendre congé de Sou-yeou-pé, et d’aller rendrée réponse à Ou, l'académicien. Dès que celui-ci eut été instruit du refus obstiné de Sou-yeou-pé, il devint furieux et éclata en injures. « Eh quoi! s'écria-t-il, ce petit animal s’émancipe à ce point? C’est uniquement parce qu’il a obtenu le premier rang sur la liste des bacheliers, qu’il montre cette folle insolence. Nous allons voir s'il pourra garder ou non ce grade de bachelier. »

Sur-le-champ, il écrivit à l’examinateur en chef une lettre très-détaillée, par laquelle il le priait de lui retirer son grade. Or, cet examinateur s'appelait Li et avait pour petit nom Meou-hio. Comme il avait été reçu docteur en même temps que Ou, et avait obtenu vae charge du même rang, dès qu’il eut lu la lettre, il se senLit disposé à l'écouter. D'un autre côté, comme il aimait le talent de Sou-yeou-pé et n’avait aucune faute à lui reprocher, il aurait voulu être sourd à celte demande. Mais, ne pouvant manquer d’égards à Ou, l’aca-

démicien, il fit venir secrètement le principal du collége. I1 le chargea de parler de sa part à Sou-yeou-pé, et de lui communiquer avec douceur ses intentions, afin qu’il écoutât docilement les ouvertures du seigneur Ou, et qu'il évitât l'obstacle qui s'opposait à son avancement.

Le principal du collége obéit à cet ordre, et ayant prié sur-le-champ Sou-yeou-pé de venir dans son bu-

reau, il lui raconta de point en point tout ce qui venait de se passer.

« Je suis très-sensible, dit Sou-yeou-pé à la bienveillance de l’examinaleur en chef, et je devrais, vénérable maitre, obéir à vos ordres, mais votre disciple a des raisons secrètes qu’il ne peut vous exposer en ce moment. Veuillez seulement aller trouver l’examinateur en chef et, avec tous les ménagements possibles, lui dire un mot dans mon intérêt; je vous en aurai une reconnaissance infinie.

— Excellent ami, lui dit le principal, vous vous trompez. Vous êtes maintenant dans la fleur de la jeunesse ; vous avez vingt ans, c’est justement le moment de vous marier. Le seigneur Ou vous offre sa fille dans les meilleures intentions; suivant moi, c’est une affaire superbe. Si je vous parlais de la fortune et de la noblesie du seigneur Ou, en raison de votre talent supérieur, vous ne manqueriez pas de les dédaigner. Mais, suivant ce que j'ai appris, sa fille est douée au plus haut point de talent et de beauté ; quand vous feriez un effort pour lui complaire, je ne vois pas ce que

vous auriez à y perdre. Pourquoi refusez-vous avec tant d'obstination ?

— Vénérable maître, répondit Sou-yeou-pé, je vais vous parler sans détours. J'ai pris des informations exacles au sujet de sa fille; pour cela, il m'est décidément impossible de vous obéir.

— Excellent ami, reprit le principal, puisque cette affaire n’est pas de votre goût, il serait difficile de vous contraindre. Mais comme le seigneur Ou est un ancien condisciple et le collègue de l’examinateur en chef, ce dernier ne peut se dispenser d’avoir des égards pour lui ; et si cette affaire vient à manquer, je crains bien que cela ne produise pas un bon effet pour votre avancement.

— Quel avancement m'offre ce collet vert?! reprit Sou-yeou-pé en souriant. Est-ce que je voudrais m’y aüacher au point de compromettre la grande affaire qui intéresse ma vie entière? Je laïsserai l'examinateur en chef faire ce qu’il voudra. » À ces mots, il se leva, prit congé et sortit.

Le principal du collége, voyant l'affaire manquée, alla sur-le-champ en informer l’examinateur en chef. A celte nouvelle, l’examinateur en chef éprouva un vif mécontentement‘ « Puisque ce garçon est si extravagant, se dit-il, je vais lui Ôter son grade. »

Le principal réfléchit encore : « Si cette magnifique affaire, dit-il, tombait à un autre pauvre bachelier,

1. C'est-à-dire : Vétement 4 collet vert quo portent les bacheliers. TL A1

e 482 UN PAUVRE BACHELIER REFUSE D'ÉPOUSER

quand mème il ne la verrait qu’en songe, il en serait ravi de joie. Mais lui, il la refuse d'une manière invincible‘; on voit qu’il a du caractère. De plus, comme je lui porte un certain intérêt, je ne puis prendre sur moi d’agir de suite À. »

Comme il était dans l’incertude, il entendit soudain le bruit d’un pang*; au même moment, on lui apporta un numéro de la gazette officielle. Li, l'exanfinateur en chef, l’ayant ouvert, vit un article relatif aux services rendus à l’État, qui était ainsi conçu : « L'ancien président du bureau des cérémonies, Pé-thaï-hiouen, a reçu depuis peu le titre de vice-président du ministère des ouvrages publics‘. Ayant été envoyé en ambassade au camp des Tartares, pour aller au-devant du frère atné de l’empereur et le ramener, il ne s'est pas acquitlé sans honneur des ordres du prince *. Comme il est revenu à la cour après avoir rendu d’éminents services, on lui a conféré effectivement la charge de vice-président du ministère des ouvrages publics. Par suite du congé qu'il a demandé avec ins-

Page 1