C'est-à-dire : En me recommandant pour aller en ambassade
auprès du prince des Tartares.
— Ces jours derniers, dit Ou, l’académicien, il est arrivé une affaire des plus ridicules, que je ne vous ai pas encore racontée.
— Quelle affaire? demanda Pé-kong.
— Dernièrement, dit Ou, l'’académicien, comme j'étais à regarder les pruniers (en fleur) dans le couvent de Ling-kou!, j'ai rencontré un jeune homme d’un talent distingué, dont le nom est Sou-yeou-pé. Il est doué d’une vive intelligence, et ses poésies sont pleines de pureté et de fratcheur. Comme je le trouvais extrêmement bien, j'ai envoyé de suite prendre des informations sur lui. Justement Li, l’exa- minateur en chef, venait de lui décerner la première place parmi les bacheliers. J'eus aussitôt l'intention de lui donner ma nièce en mariage. En conséquence, j'envoyai une entremetteuse et un de nes amis, qui lui en parlèrent à plusieurs reprises; mais j'ignore pourquoi il s’y est refusé de la manière la plus absolue. Ne sachant que faire, j'écrivis à S. Exc. Li, pour qu'it prit mes intérêts. Celui-ci ordonna au principal du collége d'en parler à Sou-yeou-pé, et de l'engagér à conclure cette affaire. Qui aurait prévu que ce jeune homme serait assez fou pour persister dans son refus? Quelque temps après, S. Exc. Li, ne pouvant me rendre réponse, lui retira son titre de bachelier, mais il n’en témoigna aucun repentir. Dites-moi un peu si vous avez vu une affaire aussi ridicule?»
1. Ling-kou est une montagne célèbre du Kiang-nân. (P'ej-wenyun-fou, liv. XC, b, fol. 244 )
Pé-kong éprouva une surprise mêlée d'admiration. « S'il en est ainsi, dit-il. non-seulement ce jeune homme se distingue par son talent et sa figure, mais la fermeté de sa conduite est encore plus digne de respect. Chaque homme a ses vues particulières ; il ne faut pas lui fatre violence. Demain, mon frère, allez trouver S. Exc. Li, et parlez-lui en faveur de ce jeune homme, pour qu'il le rétablisse dans son grade. .—Cela est venu, ditOu, l'académicien, de ce que j'ai eu moi-même un moment de colère; naturellement, il lui rendra son grade de bachelier. »
Îls s’entretinrent tous deux des affaires du temps et laissèrent passer encore un jour. Mais, le troisième jour, Pé-kong voulut absolument partir. Il emmena aussitôt sa fille Rong-yu, fit ses remerciments à Ou, l'académicien, et s’en revint tout droit au village de Kin-chi.
Nous laisserons Ou, l'académicien, faire ses préparalifs, pour se rendre à la capitale. On peut dire à ce sujet :
On aurait dit que le vase de lapis-lazuli était brisé,
Mais il s’est changé en un vêtement de brocart.
L’avancement de l’homme est aussi obscur que le vernis! ; Qui est-ce qui sait s’il peut l’espérer ou non?
Or, depuis que Sou-yeou-pé s'était vu privé de son grade de bachelier, il restait chaque jour chez lui,
1. C'est-à-dire : C'est une chose tout à fait incertaine, impénétrable.
uniquement occupé à boire et à faire des vers, (ou bien) il allait se promener parmi les fleurs et les saules !. Quoique le mérite et la réputation, la pauvreté et l'obscurité de la condition, ne pussent troubler son cœur, chaque fois qu'il rencontrait un site charmant, il éprouvait une vive émotion, et regrettait de me point trouver une belle épouse. Ordinairement, sa douleur secrète était si poignante qu'il ne pouvait retenir ses larmes. Les personnes qui savaient qu'il cherchait une femme d’une grande beauté, et qui reconnaissaient eux-mêmes que leurs filles étaient fort ordinaires, n'avaient garde d’aller lui faire des propositions de mariage. D'un autre côté, Sou-yeou-pé pensant que, dans toute la ville, il était impossible de trouver des filles d’une beauté extraordinaire, il cessa d’en parler. Un jour que le printemps bréllait de tous ses charmes, il voulut aller de grand matin hors de la ville, pour composer des vers et s'amuser. Au moment où il quittait le seuil de sa porte, il vit soudain plusieurs hommes portant des vêtements bleus et de grands bonnels, et montés sur des chevaux de poste, qui demandaient tout le long du chemin: « Il y a par ici un monsieur Sou-yeou-pé ; où demeure-t-il? »
« Ne serait-ce pas, leur répondit quelqu'un en étendant la main, le jeune homme qui est debout devant cette porte? »
4, Mot à mot : 11 cherchaîit les fleurs et s’informait des saules. C'est une expression délicate pour dire qu’il fréquentait les maisons de plaisir.
UNE FILLE RICHE ET NOBLE. ù 193
Ces hommes mirent aussitôt pied à terre, et, quand ils furent arrivés devant lui: « Monsieur, dirent-ils, nousosons vous demander si vous ne seriez pas l’illustre fils du vénérable Soæ-hao?
— C'est moi-même, répondit Sou-yeou-pé, d'un air étonné. J'ignore, messieurs, d'où vous venez.
— Nous sommes envoyés, dirent-ils, par le seigncur Sou, le moniteur impérial, qui est de la province du Ho-nan.
— D'après cela, dit Sou-yeou-pé, je pense que c'est mon oncle.
— Précisément, répondirent-ils.
— En ce cas, reprit Sou-yeou-pé, veuillez entrer dans l'intérieur, pour que nous causions ensemble. »
Ils suivirent Sou-yeou-pé, et, une fois entrés dans le salon, ils voulurent le saluer en se prosternant jusqu'à lerre : « Messieurs, leur dit-il, restez debout. Etes-vous les domestiques de Sa Seigneurie ou bien des employés de son bureau ?
— Vos serviteurs. répondirent-ils, sont des courriers attachés à son Service.
— Puisque vous êtes les courriers d’un fonctionnaire public, dit Sou-yeou-pé, qu'avez-vous besoin de me faire de profondes salutations? contentez-vous d'une révérence ordinaire!. »
1. Nyaen chinois {ch'ang-i, dont le sens développé ne peut passer en français. Cette expression signifie : s’incliner en abaissant les bras et les mains aussi bas que possible. Le mot : seul veut dire : saluer en appliquant les mains sur sa poitrine. (Dict. de Khang-hi.)
Après les avoir reçus, il les fit asseoir en leur cédant le pas. « Où est maintenant le seigneur Sou-hao? leur demanda-t-il.
« Monsieur, dirent les courriers, Sa Seigneurie est de retour, après avoir fait sa tournée dans le Houkouang. Il se dirige vers la capitale pour rendre compte de sa mission. En ce moment, sa barque <e trouve à l’embouchure du Kiang. Il veut, monsieur, vous prier de venir avec lui à la capitale, et c’est pour cela qu'il nous a envoyés au-devant de vous avec une lettre. » Ils tirérent aussitôt la lettre et la présentèrent à Sou-yeou-pé. Celui-ci l’ouvrit, et U ayant jeté les yeux, il lut ce qui suit:
« L'oncle Sou-youen, d’un esprit borné, adresse respectueusement cette letire à son sage neveu:
« Votre oncle, ayant couru d'orient en occident, pour le service de l’empereur, s’est vu séparé de vous, qui lui êtes aussi proche que la chair et les os; il ne peut y penser sans un sentiment pénible. J'ai appris anciennement que ma sœur n’était plus du monde, et j'en ai éprouvé une profonde douleur. J'ai su dernièrement que vous avez grandi en àge et en instruction; ça été un sujet de joie au milieu de mon affliction. J'ai maintenant soixantle-trois ans. Je sens approcher ma fin!, et le malin, je ne sais si je me soutiendrai jusqu'au
4. Dans le passage chinois que je traduis ainsi, Sou-youen se compare au soleil qui entre au milieu des müriers et des urmes, où, suivant les poëtes, le soleil se couche. (Yeu-hio-kou-sse-t hsin-youen, liv. IV, fol. 14.)
soir. D'un autre côté, je n’ai point de fils. Quoique vous puissiez continuer la réputation littéraire de votre famille, maintenant que vous avez perdu vos parents, vous voilà seul jusqu’à la fin de vos jours. Pourquoi ne pas venir auprès de moi? J'aurais pour vous les sentiments d’un père, ct vous ceux d’un fils adoptif, et peut-être que tous deux nous serions l’un pour l’autre une consolation et un appui. C’est une affaire à Jaquelle j'ai mûrement songé. Quand j'en informerais feu mon frère aîné et feu ma sœur, qui sont dans l’autre monde, je suis certain qu'ils m’approuveraient par un signe de tête. Faites bien attention, cher neveu, et gardez-vous de douter de mes paroles. Dès que mes Courriers seront arrivés, expédicz de suite vos bagages, et venez avec eux. Je vous attends avec impatience afin de meltre à la voile. Le temps me Hanque pour tout dire!. »
Après avoir fini de lire cette lettre, Sou-yeou-pe se dit en lui-même: « Ma maison est déjà pauvre et sans ressources ; on m'a retiré mon grade de bachelier, et de plus mon mariage est reculé pour toujours. Je ne vois nul avantage à rester constamment ici. Ge qu’il y a de mieux est d'accompagner mon oncle et faire un tour à la capitale. Quoique je n’aie point l’ambition d'obtenir comme lui les richesses et les honneurs, si, grâce à cette occasion, je pouvais découvrir une femme accom- Plie, je serais au comble de mes vœux. »